La Mer de Yoko OGAWA

Publié le par Ameleia

L'indifférence de la mer


                                                                             41o8J-li6IL._SS500_.jpg« Ne pas enjoliver ni faire de manières. C'est dans les mots ordinaires que se trouve la vérité », dit cet ancien poète qui s'est reclassé en montant son commerce de « fabriquant de titre. ». Les gens viennent vers lui pour lui raconter un souvenir, lui se charge de leur trouver le titre le plus adapté afin que plus jamais le souvenir ne s'efface de leur mémoire. A bien des égards les récits de Yoko Ogawa ressemblent à ce vieil homme qui écoute, et en quelques mots saisissent l'essence du réel. Ces nouvelles courtes dont certaines font moins d'une page sont, à plus d'un titre, à lire comme des Haïkus : les récits ne livrent pas leur mystère. Ils obéissent à une causalité secrète que la chute vient rarement révéler. Les faits s'agencent, s'enroulent devant un lecteur naturellement tenu à distance par l'étrangeté des situations. Il y a dans ce touché aseptisé du réel quelque chose d'extrêmement rare en littérature : un simulacre d'indifférence. Le registre plat, presque neutre de l'écriture par lequel les faits sont narrés, invite à l'étonnement. Réhausse l'effroi.

       Par cette fadeur, Ogawa nous oblige à nous mettre à l'écoute du signe invisible, de l'image insolite. Surtout ne pas fuir le son inepte mais au contraire tendre l'oreille à la dissonance. Dans La Mer, première nouvelle qui a donné son nom au recueil, on rencontre un étrange instrument inventé par un adolescent en apparence stéréotypé : le Merikin. Indescriptible, il ne produit aucun son harmonieux, juste « un soulagement d'être enfin arrivé après de longues heures au fond de la mer à l'illimité de voyager encore plus loin. » Ce qui intéresse Ogawa c'est d'extraire du plus banal des contextes l'élément dissonant, comme la faille infime qui donne accès à la vérité. La romancière invite le lecteur à observer les signes. Bien souvent, les personnages d'enfants servent de guide vers une vérité invisible comme cette petite fille muette qui ne communique avec le monde adulte qu'en apportant des mues d'insectes ou des oeufs vides. La béance s'ouvre toujours sur des symboles amoraux d'un érotisme froid, souvent morbide : l'enfant mutique qui ne s'illumine qu'au passage argenté d'un camion de poussins, une jeune dactylographe monomane qui découvre la jouissance en caressant la lettre d'imprimerie chitsu (vagin) qu'elle vient de casser.

        Sur ce jeu secret de l'être et de l'objet, notre culture occidentale a peu de prise ; une très faible immunité aussi qui permet précisément au texte d'opérer sa part maximale de fascination. La mer, abîme glacé, préside à ce beau recueil de nouvelles au touché poétique, dont le projet très surement atteint est de « faire résonner (nos) ténèbres .»

 Yoko Ogawa, La mer, Actes Sud, mars 2009, 149 pages, 16€

©Amélie ROUHER pour le Magazine des Livres
clip_image001.jpgPublié dans le numéro 18 - juillet/août 2009.

Publié dans Yoko OGAWA

Commenter cet article

Nicolas 02/03/2010 20:45


Ok merci


Nicolas 22/02/2010 19:48


C'est enrichissant comme blog bravo vous essayer vous également à l'écriture de quelques essais littéraire ?

A bientôt sur la bloggosphère
Nicolas Graphiste au Canada


Ameleia 02/03/2010 16:52


merci à vous vraiment ! Tout ce que je produis en matière "d'essai" est ici. Le reste prend la forme de fiction ou de journal et ne se destine ni à la publication ni au blog... bien à vous ! 



Nicolas Périnet 15/01/2010 10:47


Mon recueil de pièces de théâtre " Les secrets d'alcôves " sera disponible la semaine prochaine, vous pouvez le commander dès maintenant ! Rendez-vous sur mon site : www.lazurite.over-blog.com


Ameleia 19/01/2010 15:58


J'ai pris bonne note de votre recueil.
Merci de votre passage ;)
a


Camilla 20/12/2009 14:51


Bonjour mademoiselle,

Je ne passe pas beaucoup sur le blog, pardonnez-moi.

La semaine dernière, Mélany, Léa, Antoine et moi avons été nommés "experts en grammaire-orthographe"par monsieur Chalmette. Notre mission était de répondre à plusieurs questions sur différentes
dictées en nous concertant. Mais nous avons fait des erreurs ! Alors notre punition était de choisir un texte et d'en lire un extrait devant la classe. J'ai donc lu les premières pages de "Et qu'on
m'emporte" et Monsieur Chalmette m'a félicitée pour le choix de cet extrait !

Je vous souhaite de passer de bonnes vacances et de joyeuses fêtes de fin d'année.

Camilla


melle r 22/12/2009 19:29


Quelle mortifiante punition en effet ! Tu a donc dû faire découvrir Carole Zalberg à ton prof de français... ainsi  les élèves enseignent aux enseignants... c'est une belle altérité et je
n'attends  rien de moins digne d'estime de ta part....
très belles vacances à toi... avec super bouquins sous le sapin, je l'espère.
melle R


Leiloona 18/12/2009 14:57


Cet auteur me plaît énormément à moi aussi, et effectivement il vaut mieux se laisser envahir par son univers. Il est inutile de l'expliquer de façon rationnelle.

Passe de bonnes fêtes ! :))


Ameleia 22/12/2009 19:31


Salut toi !
Si tu connais Ogawa, je demande un éclairage particulier sur une petite nouvelle qui s'appelle "les abeilles"
SI tu te sens ...
bises a