Entretien avec Anne-Sylvie Sprenger

Publié le par Ameleia

Anne-Sylvie Sprenger, Un humanisme possible au coeur du mal.

 

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Anne Sylvie Sprenger jeune romancière vaudoise publie son troisième roman chez Fayard « La veuve du Christ ». Après le remarquable « Sale fille », elle continue d'explorer l'âme de ces pervers, bourreaux sexuels et de chercher la raison obscure qui pourrait leur rendre le salut. 
Anti-Bataille, Anti-Sade, Anne-Sylvie Sprenger puise dans la dissection du  mal les ressources de la miséricorde. Très loin des apparences provocatrices et d'un pur  appétit pour la violence la jeune romancière dévoile au contraire des intentions étonnamment  humanistes.

Dans La Veuve du Christ vous explorez le thème intouchable des enfants séquestrés. Qu'est ce qui vous a intéressée dans ce thème ?

Pour moi, c’est une suite logique de «Sale fille», où je m’intéressais au lien ô combien trouble entre une enfant abusée et son parent abuseur. J’ai toujours eu l’intuition que ces terminologies, victime-bourreau, n’avaient jamais rien d’absolu, que ce n’était jamais si simple, et que derrière ce rapport de forces évident devaient se jouer d’autres choses bien plus mystérieuses, notamment de réels liens d’affection – j’aime à croire que dans ces histoires, il n’y a que des victimes… Déjà dans «Sale fille», j’avais voulu aller creuser ce phénomène complexe, comprendre un peu de cette étrange complicité dans le malheur qui finit, si ce n’est toujours souvent, par lier une victime à son bourreau. Ce qui est d’ailleurs, je m’en rends compte, une chose totalement inacceptable pour l’extérieur. Avec «La Veuve du Christ», je désirais aller encore plus loin en me plongeant totalement dans ce fameux processus mental de défense appelé le syndrome de Stockholm qui veut que, pour survivre à l’horreur, une victime se mette à éprouver des sentiments à l’égard de son bourreau. En le poussant à l’extrême, j’en suis venue à cette idée: Lena ne tombe pas seulement amoureuse de Victor, son ravisseur, elle finit par le prendre pour son Dieu.

Vous avez travaillé à partir de plusieurs faits divers. Comment avez vous élaboré votre travail romanesque ?

A partir du moment où j’ai décidé de m’inspirer de  l’affaire Kampusch, parce qu’elle était emblématique de ce lien si troublant (ils allaient skier ensemble, elle aurait pu à maintes reprises s’échapper), je me suis laissée porter par mes intuitions. Comme pour mes précédents livres, je ne me documente pas (comment le pourrais-je, vu que je suis à la recherche justement de ce qui ne se dit pas?). Je me laisse guider par mes intuitions. J’ai été à l’écoute de ces personnages pendant deux ans. Pendant deux ans, j’y pensais pratiquement en permanence. C’était comme une sorte de communion, et petit à petit, j’ai fini par les entendre. Entendre ce qu’ils avaient à me dire, à me révéler de leur solitude, de leurs peurs, leurs désirs, leurs frustrations… Je ne saurais l’expliquer, mais à un moment donné, j’ai une intuition. Tout à coup, une idée qui résonne au fond de moi, qui sonne juste, et alors je suis sûre de ne pas me tromper, et j’écris.


Quelles difficultés avez vous rencontrées ? Fixez-vous des limites à ne pas franchir ?

Le plus grand défi a été d’éviter, avec ce roman, d’entrer dans quelque chose de trivial. Je voulais que la poésie règne dans cet ouvrage, peut-être pour faire encore davantage ressentir la naissance, et la course tragique, de cette réelle histoire d’amour. Mais aussi par ce que je connaissais aussi les critiques que l’on fait aux auteurs qui s’inspirent d’un fait divers, souvent ils sont  accusés de « surfer sur la vague ». Et, dans un certain sens, ces critiques ont raison. Avec un tel sujet, on n’a pas le droit à l’erreur. C’est un sujet exigent, qui demande une grande justesse. On ne peut pas s’approprier des destinées réelles, même de loin, et les traiter à la légère, avec distance et froideur. Ce serait juste totalement scandaleux. Quant aux limites, je ne m’en fixe jamais. En raison de quoi, d’ailleurs? De la morale ? De la vérité ? De la pudeur ? Un auteur a tous les droits, pour autant qu’il soit à la hauteur de ses sujets – ce qui, je dois dire, m’a paralysée pendant ces deux années où je construisais mon récit, scène après scène, mais où je n’osais véritablement écrire... Un auteur a tous les droits, il a même le devoir de franchir des limites. D’aller où on ne va pas, où on ne veut pas aller. Les scènes dont je suis le plus fière me viennent toujours dans un état de demi-sommeil, juste avant de m’endormir, ce moment précisément où ma morale baisse la garde et où tout devient possible, dicible. Ces intuitions me semblent bien plus près de la réalité que tout ce que mon intellect, conditionné par tant de règles de morale et de peurs, pourrait inventer.


La veuve du christ représente de nombreuses crucifixions. Les chapitres sont des tableaux. Aviez vous des images, des références picturales en tête ? 
       
Je vois les scènes. Je les vois réellement, comme dans un film, mais malheureusement, je ne m’ y connais pas assez en peinture pour avoir des références picturales. J’ai plutôt en tête des ambiances de films, des couleurs, des lumières, des musiques. Dans « La Veuve du Christ » comme dans « Sale fille », ce sont les ambiances des films de Bergman et une certaine froideur hitchcockienne qui m’ont accompagnée. Dans « Vorace », c’était plutôt Bunuel et les opéras de Verdi.

Comment décrivez vous la place du corps dans vos romans ?  

Elle est très différente à chaque fois, mais le corps a incontestablement sa place dans mes livres. Je pense que beaucoup de choses – de son rapport à soi, au monde et aux autres –   se révèlent à travers le corps, sa sensualité, et bien sûr sa sexualité aussi. Dans «La Veuve du Christ», le corps de Lena est ce qui la sauve. Son instinct de survie, sa force, lui proviennent de ce corps qui exige à la fois vie et plaisir. Si Lena sent ce corps exister, c’est bien la preuve qu’elle existe elle aussi. Loin de tout, du monde extérieur et de ses histoires sordides, Lena vit également son corps à l’état naturel, spontanément, de façon presque animale. Ce retour aux sources, à l’Eden encore vert, lui offre la possibilité d’une sexualité libérée de toute culpabilité. Il y a quelque chose de noble dans cette manière de vivre son corps. Quelque chose qui m’interpelle, et que j’envie d’ailleurs, vraisemblablement comme bon nombre de mes personnages, j’imagine, englués qu’ils sont dans leurs obsessions coupables, le sentiment permanent de la faute.


Vos trois romans Vorace, Sale Fille, La Veuve du Christ ont ceci en commun qu'ils scrutent des personnages aux frontières de l'humain, qui ne trouvent de salut que dans la répétition du mal qu'ils ont subi. Qu'est ce qui vous attire dans ce type de personnage ?


J’ai toujours été attirée par les pauvres âmes. Ceux qui ne crient pas forcément à l’aide, mais traînent leur misère en silence. J’aime ces personnages – Clara, Julie, Lena – car aussi malmenés qu’ils puissent être par la vie, ils sont sans cesse en quête d’un avenir meilleur: ils ne renoncent jamais. Alors, peut-être bien qu’ils se trompent, que les échappatoires qu’ils trouvent à leurs blessures ressemblent plus à des erreurs qu’à des solutions, mais ce qui compte, c’est le combat : rester debout, et vivre, coûte que coûte. C’est cette dignité-là qui m’attire, cette force, ce courage au fond du pire désespoir.


Vos romans vont très loin dans l'exploration de la violence et des perversions humaines.  Cette maîtrise est d'emblée fondée par un projet ou découvrez-vous ces processus au fil de l'écriture ?

J’écris pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons et qui me laisse bien souvent sans voix. Pour moi, écrire revient à mener une enquête. J’essaie en particulier de comprendre ce qui fait qu’une personne est capable de commettre des actes horribles. Je ne crois pas à l’existence de «monstres», ou d’être pires ou meilleurs que d’autres. Je crois que l’on peut tous, un jour ou l’autre, basculer dans le mal et commettre des actions inexcusables. C’est ce moment précis du basculement que j’essaie de saisir dans mes romans. Peut-être est-ce pour me rassurer ? Peut-être suis-je trop naïve ou optimiste, mais je refuse de croire à l’existence du mal pour le mal. Je veux croire qu’il existe toujours des raisons, des circonstances atténuantes si l’on veut, en tout cas une souffrance derrière chaque violence et perversion. Je ne crois pas à la gratuité de la violence (cela me serait insupportable), je crois à la souffrance d’êtres égarés et meurtris.


N'êtes vous pas parfois effrayée par ce que vous découvrez en écrivant ?

Au contraire, cette compassion pour ceux que l’on appelle des monstres, et que me donne l’écriture, m’aide à mieux vivre. Cela m’apaise et me réconcilie avec l’humain. Je change d’optique, et si je vois plus de souffrance que de monstruosité chez mes personnages, la colère que je pourrais ressentir face au genre humain se transforme en tendresse et empathie. Je me sens alors plus en communion avec le monde, et moins dans le rejet, qui lui, mène toujours au désespoir.

La religion sous ses formes les plus naïves et mortificatrices  est  omniprésente dans votre oeuvre. Avez vous grandi dans un environnement religieux qui vous pousserait à traiter ces thèmes  ? Avez-vous des comptes à régler ?

J’ai été élevée dans un environnement très chrétien puisque mes parents étaient même, avant ma naissance, missionnaires pour l’Armée du Salut. Mais il n’y a chez moi aucune forme de révolte. Je suis moi-même croyante et je sais bien faire la distinction entre la foi et la religion. Je suis plus dans une relation personnelle que dogmatique. Mais, il est vrai que si je ne suis aucunement en révolte, certaines choses dans mon éducation ont laissé des marques. Je me souviens, notamment, que lorsque, enfant,  je faisais quelque chose de mal, ma mère ne me disait jamais que Dieu allait être fâché ou me punir. Non, elle me disait juste que j’attristais Dieu. Et c’était horrible, c’était pire que tout. Vous imaginez, à 5, 6 ou 7 ans, ce sentiment d’être responsable du chagrin de Dieu! Depuis, j’ai toujours à l’esprit cette préoccupation du bien et du mal. Et je me questionne aussi beaucoup sur ces jugements de valeurs. Bien souvent, le mal n’est pas là où on l’attendait. C’est aussi ce que j’avais envie de démontrer dans «La veuve du Christ», où le monde extérieur (journalistes, médecins, parents) se révèle bien plus nocif pour Lena que son ravisseur…

Vos trois romans adoptent tous une forme très brève, entre le tableau, le conte, le verset biblique. Est-ce pour vous un moyen d'aller droit à la violence ?

Je me méfie, en littérature, des explications psychologisantes. Je ne veux pas que le lecteur comprenne intellectuellement mes personnages, je veux qu’il vive avec eux et ressente intérieurement, au plus profond de lui, chacune de leurs émotions. C’est pour cela que je travaille mes romans en scènes. Des scènes qui doivent être bien plus porteuses de sens que tous les discours théoriques et analytiques, voilà pourquoi elles sont souvent fortes et violentes : pour forcer le lecteur à ressentir ces émotions. Il y a tant de choses qui ne se disent pas, ne s’expliquent pas, mais peuvent se sentir, pour peu que l’on soit un peu à l’écoute de l’autre, du texte, et aussi de nous-mêmes. C’est la seule façon, à mon avis, pour aborder l’insaisissable : ne pas se fier aux mots pour ce qu’ils sont, mais à ce que ces mêmes mots révèlent, en filigrane, en écho, de la situation qu’ils décrivent.

Comment votre entourage proche réagit-il à vos écrits ?

Le trouble et la gêne sont les réactions les plus fréquentes. Mais je ne me formalise pas, mes romans se mettent rarement au cœur de nos relations. En fait, je crois plutôt que mon entourage proche essaie de les oublier! (rires)

Vos romans sont imprégnés des thèmes qu'on retrouve dans l'oeuvre de Jacques Chessex, le grand romancier suisse récemment décédé. Reconnaissez-vous cette filiation ?


Depuis mon premier roman, les lecteurs et professionnels ont vu une parenté entre mon univers et celui de Jacques Chessex. Je ne peux pas parler de filiation parce qu’au moment au j’ai écrit « Vorace », je n’avais encore jamais lu ses livres.  Mais effectivement, après avoir découvert son œuvre, la parenté me semble aussi évidente. Mais elle n’est pas voulue, elle est juste là, comme quand deux amis se retrouvent l’un dans l’autre. Nous avions les mêmes obsessions, c’est ce qui nous a rapprochés au point de devenir très amis. Il m’a toujours défendue en tant qu’écrivain, je lui dois énormément : pour son soutien, son amitié, sa fidélité. C’est à mes yeux le plus grand écrivain, et même si j’éprouve un certain plaisir à ce que l’on nous compare, je reste consciente du fossé qui nous sépare : il avait un style totalement incomparable et dont personne ne se rapproche aujourd’hui. C’était un génie de l’écriture, un «monstre» comme il aimait à se définir. Il nous manque, il manque à la littérature.


La violence et les plongées dans le Mal semblent être une caractéristique de la littérature suisse ? Est ce qu'il y a un symptôme de la littérature suisse ? 

Je ne crois pas que l’on puisse parler d’un symptôme de la littérature suisse, elle me semble au contraire bien sage par rapport à la folie et à la violence qui règnent secrètement dans ce pays, hanté par la faute calviniste, le sentiment constant du jugement et le besoin constant, presque maladif, de tout surveiller, de tout lisser, aplanir pour sauver les apparences. Sous son aspect paisible, la Suisse est noire dans ses profondeurs, comme une âme torturée et tiraillée entre sa culpabilité et ses frustrations diverses.

    Quel est votre rythme d'écriture ? Avez-vous des rituels particuliers ?

Je n’ai pas de rythme ou de rituel particulier. Quand j’écris, je me tiens juste à la disposition de mes personnages. J’ai souvent raconté que mes personnages sont pour moi comme des pauvres âmes errantes dans les nimbes et qu’elles comptent sur moi pour raconter leur histoire. Une histoire que je me dois de compter au plus vrai, au plus juste, pour qu’elles puissent enfin être comprises et retrouver la paix. Et j’ai réellement l’impression que ce sont mes personnages qui décident, à un moment ou un autre, de me révéler quelque chose de nouveau sur eux ou sur la tragédie qu’ils sont en train de vivre. Alors voilà pourquoi, souvent je me retrouve à m’arrêter sur le bas-côté de la route ou à me relever la nuit pour écrire. Et j’ai appris qu’il ne faut jamais laisser filer ces appels, ces moments de grâce sont si rares !


 

Entretien réalisé en août 2010. Paru dand le Magazine des Livres Septembre/octobre 2010.


Publié dans Anne-Sylvie SPRENGER

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DF 18/11/2010 21:22


Enchanté de vous retrouver également, Amélie!
Je ne lirai cependant pas l'ouvrage primé de M. Olivier, mais un autre titre, que j'ai chez moi depuis pas mal de temps... et à la prochaine occasion, je me procurerai "L'amour nègre" - avec ou
sans dédicace de l'auteur!


Ameleia 19/11/2010 17:36



Belle lecture alors, vos gouts sont sûrs ;)


 



DF 18/11/2010 11:58


Je me promets de lire "Vorace" un de ces quatre. mais pour le moment, c'est Jean-Michel Olivier, un autre Suisse/Vaudois récemment distingué par l'Interallié, qui est le prochain sur ma liste de
lecture...
Comment allez-vous, à part ça?


Ameleia 18/11/2010 17:43



VOus me direz ce que vous en pensez, cher Daniel !


ça me fait plaisir de vous revoir par ici.