L'instant, la Céüside de Magda SZABO

Publié le par Ameleia

La Créüside, l'instant où le féminin fut possible.               



                                                                               L'empire latin, Rome, toute la méditerranée auraient-ils pu être fondés par une femme ?

Bien sûr ! La preuve en est faite puisque Magda Szabó l'a écrit. Imaginons. Après le ravage de Troie, contre la dictée impérieuse des oracles, ce n'est pas le grand Enée, le père fondateur, mais sa femme, Créüse, initialement condamnée à mourir sur les ruines de Troie, qui prend les pénates de la ville et s'embarque pour fonder le plus grand empire que la terre ait jamais connu : Rome. Voilà une mythique injustice rétablie : l'épopée en a marre de tuer ses bonnes femmes sur l'autel de la raison d'Etat ? Si à la place on essayait de tuer les bonhommes ? Les héros réduits au silence, comment peut se dessiner un empire intégralement conquis et pensé par une femme ?
 
      Voici l'excellent tour de passe-passe romanesque imaginé par Magda Szabó. En un instant,  l'Enéide devient La Créüside.  « L'instant » , c'est le moment où dans une scène héroï-comique, grâce à une nourrice culottée, Créüse se débarrasse du pleutre Anchise puis tue « ce lâche, ce bon à rien sacré et privilégié » d'Enée. Et voilà comment pour la première fois de toute la littérature en épée, on voit la porte dardanienne franchie par une femme en travesti. Tout cela est tellement excitant qu'on veut encore fantasmer la suite : Créüse à la guerre se coupant le sein, soumettant les peuples à ses charmes, imposant la paix sur son char aux côtés d'une Didon engagée en faveur de la parité et de l'égalité des sexes ? Trêve. L'épopée n'est pas le genre de l'utopie. De grâce, que le regard féminin ne nous force par à tomber dans les bleuettes pacifistes ou les fantasmes, du reste fort alléchants, d'un The L word en peplum.

    Le coup de force de Magda Szabó  est de changer le point de vue sur les grands épisodes et les héros de l'Enéide sans jamais pervertir les codes de l'épopée. Car on ne peut pas désobéir aux ordres d'Ananké, le destin. Les guerres auront lieu, Didon mourra sur l'autel du renoncement héroïque, les peuples seront soumis par la violence, Rome avec la génération des Julii sera fondée. On ne peut pas conquérir un empire en femme fardée : pour fonder Rome il faut mettre de côté les tentations de l'intime et se mettre au service d'une destinée collective. Le jeu n'est pas de mauvais goût et n'a pas mauvais genre. Créüse ne peut pas être une féministe avant l'heure, elle ne peut être qu'une virago de l'honneur qui doit coûte que coûte porter les trois grands piliers romains : la virtus, le courage, la constiantia, la fermeté, la fides, la loyauté. Au même titre qu'un homme. Ici, l'exigence épique est d'autant plus difficile à tenir qu'elle est portée par une femme.
    Loin des humanistes de l'entre-deux guerres, Magda Szabó  récuse toute forme de complaisance poétique ou fantaisiste. Pas de hérissons pour se faire écraser sur les routes de Grèce, de jardinier pour épouser les princesses en sirotant des limonades, comme chez Giraudoux. Créüse ne s'entrave pas dans ses robes comme la Jocaste de Cocteau. C'est une vraie guerrière aux côtés de laquelle l'Antigone d'Anouilh mérite son lot de fessées. Pas d'amour donc au programme de la Postérité pour les héroïnes. Le Héros peut bien se détendre dans les bras de Didon entre deux épisodes épuisants, pour l'Héroïne, pas de chichis, c'est «carrément impossible». Définitivement non ! Jamais le Saphisme ne participera aux  fondations du socle latin : « Le fondement de toute nation est l'obéissance et la moralité. Qui oserait mettre la nation en danger ? » Tout est dit.

        En réécrivant l'Enéide, Magda Szabó veut des femmes de tête et d'action. Qui n'est pas massacrée est condamnée à participer au massacre. Ce qui l'intéresse, c'est le seuil de résistance politique et historique des femmes, saisi dans un contexte extrême. Hécube en femme de choix est forte et intrigante. Caeta est la nourrice rebelle capable d'inverser le destin d'un coup d'épée. Cassandre n'est pas cette « détraquée  ou une vieille fille inspirée par les Dieux» inventée par la légende, elle incarne la vraie lucidité politique de l'homme d'Etat et de la raison que personne n'a voulu écouter parce qu'une nation ne peut « supporter sans réagir une vérité destructrice ». Créüse veut des femmes de loi. Elle veut aussi des guerrières couillues en habit sanglant, et lucides. Elle admire Camille reine des Vosques, à l'image de Penthésilée. Elle veut adorer des déesses nécessaires qu'on ne convoque pas à tout bout de champ ! La voici : c'est Echiès, soeur rivale de Vénus, capable de changer le cours du destin en foudroyant celui ou celle qui vient d'en formuler le voeu. Cette Déesse en ceinture d'explosifs, on réfléchit avant de l'invoquer ! En revanche, Créüse déteste la superstition : la célèbre Sibylle de Cumes auréolée par la légende qui ouvre à Enée la porte des Enfers est « une sorcière de bas étage » crasseuse et percluse de rhumatismes, même pas « effrayante, seulement pitoyable. » Pas plus que les contemplatives, Créüse ne plébiscite les amoureuses : Didon est une enfant gâtée qui minaude dans sa Carthage de Cocagne et s'entortille autour de couteaux de tragédienne. Lavinia est programmée et classée par son statut même de Virgo indignée et pleurnicharde, tout juste bonne à réfracter la conscience romantique du lecteur contemporain.
  
     On l'aura compris, L'instant est un roman profondément politique. C'est une dénonciation des tentations mystificatrices de la littérature et de ses très faciles récupérations politiques.  Relire et corriger les épisodes épiques en pointant leur caractère infiniment polysémique, c'est aussi apprendre à se méfier des légendes : « Pourquoi les gens croient-ils en ce qui est impossible, inimaginable, invraisemblable, alors qu'ils ne peuvent admettre la vérité ? »  demande Créüse.
    Magda Szabó a connu la répression stalinienne.  Comme Virgile à la barbe d'Auguste, elle témoigne qu'il « était plus facile d'écrire un hymne à la gloire d'un dictateur, bourreau sanguinaire de son valet hongrois » que de se taire. A travers la parole crue de Créüse, elle réhabilite toute une génération d'écrivains réduite au silence. « Pour moi, la littérature ne doit pas avoir les couleurs pastel du bonheur, elle doit être noire comme du sang séché » dit Créüse.  La Créüside est une réflexion profonde sur les portées manipulatrices des mythes et des textes de propagande dont l'épopée est la forme primitive.
  
     L'instant est le roman de toute une vie. Celle menée par la romancière contre les répressions communistes, contre la destruction de son pays dont elle voit le reflet exact dans Troie ravagée. Il lui fallait le cadre de l'épopée, pointant ses propres tentations mystificatrices et populistes pour le réinvestir selon un modèle politique résistant et éclairé.  L'instant est une oeuvre majeure qui relève de la nécessité universelle parce qu'elle porte sur  les manipulations du sacré une réflexion salutaire en ces temps fascinés par les obscurantismes. C'est pourtant un hommage incontesté à l'Enéide par l'immense équilibre entre le respect du texte original et le travail de l'imagination. L'écriture virtuose obéit à tous les tons, épiques, lyriques, élégiaques, satiriques, dans une alternance  subtile de gravité et de dérision. Le roman est cette immense puissance dialogique qui  permet  justement ce que ne permet pas l'épopée, un dialogue libre et critique avec les voix et les tons. Quand une oeuvre réussit, par le génie du grand écart, à explorer un genre fondateur pour éclairer ce qu'il y a de plus immédiat dans notre époque, on dit que c'est un chef d'oeuvre.

©Amélie ROUHER

Magda Szabó, L'instant la Créüside, Viviane Hamy, 2009, 357 pages.

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Laetitia la liseuse 09/08/2009 13:49

Impressionnante cette chronique. J'avais déjà noté ce livre dans ma LAL mais là, tu me le fais voir sous un nouveau jour. Il est doublement noté.

Ameleia 10/08/2009 08:43


Allez-y ! C'est un grand livre !


Léthée 08/08/2009 10:00

A rapprocher certainement de "Elles" de David Haziot, non ?

Ameleia 09/08/2009 11:02


oui ! totalement ! je n'y avais pas pensé !