Marguerite Yourcenar, Croquis et Griffonnis -

Publié le par Ameleia

                   
                                Les graffonnis de Marguerite

               
                                                                               Il faut toujours être un peu fada pour s'intéresser aux dessins et graffitis d'un auteur. Ces petites margelles que des éditeurs scrupuleux ont passé des heures sous le rond de lampe à éliminer pour obtenir une édition « propre », certains les recherchent comme des scarabées d'or, les collectionnent et les méditent comme les indiscrétions de tous les possibles. Chaque gribouillis d'écrivain est-il une béance ouverte sur le secret de son oeuvre qu'aucun mot de l'oeuvre elle-même ne puisse révéler ? Si vous le pensez, vous voilà bien ! De quelle catégorie êtes-vous ? névrosé(e) façon midinette ou façon vieux dévot tirant la langue sur la liste de courses du poète ? De cette folie  douce on remarquera que les éditeurs aussi ne se sont jamais lassés.


    La très belle collection de Gallimard, Le promeneur, édite un recueil inédit de différents brouillons, dessins, croquis de Marguerite Yourcenar. Connaissant la dame, on ne s'attend hélas, à aucune coquinerie ! Tous les dessins renvoient de fait au travail de l'écrivain. Serait-on devant la révélation d'un génie méconnu ? Sous la romancière, le peintre ? Que l'on ne se méprenne pas. La prose de Marguerite Yourcenar est plus picturale que ses dessins ! Il y a plus de marbre de Delphes dans le corps d'Antinoüs, plus d'estampes dans le palais noyé de Wang-Fô, plus de cette noirceur ourlée d'or des tableaux de Dürer dans l'Oeuvre au Noir que dans une seule des Marginalia de Marguerite. Plus intéressants que les dessins dont la romancière se sert pour le plaisir d'illustrer ou pour figurer sa vision mentale, je retiendrais la très grande beauté des graffitis en grec et latin. Marguerite Yourcenar écrit sur des bouts de papiers ou sur ses abat-jours des formules latines avec un mélange fantaisiste de majuscules et de minuscules. Les graffitis sont comme des pâtes de fées jetées en tous sens sur la feuille. On sait que Marguerite Yourcenar conçoit ses projets autour d'un mot, d'une formule, puis au fur et à mesure que le roman prend forme, un gribouillis s'ajoute,  vient fendre la feuille. Un nouveau mot griffonné creuse une nouvelle verticale pour le roman. Ainsi, ces « griffonis » sont comme les petites antennes fantastiques de l'oeuvre, les «animula vagula blandula » de Yourcenar, les voyages de sa petite âme tendre et flottante lancée sur le papier.

    L'auteur Sue Lenoff de Cuevas se livre à une sévère épreuve de classification (inévitable) suivant les différentes fonctions que vont jouer les divers dessins. C'est très sérieux, érudit et d'une rigueur scientifique. Justement, on aurait aimé un peu moins de sérieux. L'auteur reste à la surface descriptive du dessin sans proposer de vrais risques l'interprétations. Pas de confiance accordée à l'intuition ; peu d'audace.  Il est vrai que ces dessins prêtent peu aux fantasmes et à la rêverie.  Dans ce cas, on se demande si ces dessins devaient s'assortir d'autant de commentaires. Les mots gribouillés de Yourcenar nous sont attachants parce qu'ils renvoient uniquement à l'oeuvre qu'on a aimée. On reste devant l'autel illisible de ces gribouillis latins, devant la magie sorcière des minuscules grecques ; parfois un brouillon nous rappelle un passage aimé. Ce recueil sera instructif et rassurant pour l'obsédé de vérité ; il sera émouvant pour l'amoureux que le tracé de l'oeuvre en train de se faire intimide. 
Ces dessins et gribouillis sont beaux en soi. Ils sont à prendre comme reliques et, comme tels, doux à caresser de temps en temps comme un vieux bois de bibliothèque.


Sue Lonoff de Cuevas, Marguerite Yourcenar, Croquis et griffonnis, Le promeneur, 2009, 182 pages, 26,50 euros.

Publié dans le Magazine des livres n°16- mai 2009.


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