Entretien imaginaire avec Mireille HAVET

Publié le par Ameleia

Entretien imaginaire avec Mireille Havet


La critique est arrivée en avance. Soudain un nuage de fumée électrique surgit sous ses yeux ahuris. C'est Mireille Havet. Elle apparaît, les yeux cernés de noir, dans sa tenue de scène d'Orphée où Cocteau lui faisait jouer le personnage de La Mort. Ça tombe bien mais la critique n'a pas prévu l'atterrissage. De plus, elle est novice et elle a trop préparé ses  questions. Ça s'annonce mal...





La CRITIQUE : Enfin, pour un écrivain telle que vous revendiquez l'être, le journal doit bien servir à quelque chose... Un laboratoire ? Un crachoir ? Un art poétique en mouvement ?
Mireille H. Bonjour ! Madem... Madame ? … Un art poétique ? Quel vilain mot ! Mais enfin qui est cette critique de quatre sous qu'on m'a fichée ? 

LA CRITIQUE : (opiniâtre) En dernier recours serait-ce la recherche d'un art de vivre ou d'un savoir-être ?
MIREILLE H : L'art, c'est l'urgence de vivre et l'écriture, sa saisie immédiate. Il n'y a rien à savoir. Cette critique est incompétente, à la fin ! Vous voulez mon secret ? La nouveauté par dessus tout m'attire ! Pas de limite, pas de frein, pas de contrainte ! La libre course éperdue avec le vent dans les oreilles et le paysage qui roule de chaque côté. Vous n'avez qu'à lire mon Journal édité par l'exquise Claire Paulhan ou l'excellente biographie de Emmanuelle Retaillaud-Bajac chez Grasset. Elle ne fait pas de théorie idiote ! En plus elle est fort jolie, ce qui n'est pas votre cas ! (Saisissant un ange au vol, elle le mange.) On n'aurait pas pu m'envoyer une critique moins moche au lieu de cette hystérique grimacière ? (silence digestif)  Vous avez quel âge ?

LA CRITIQUE : Je viens d'avoir 34 ans.
MIREILLE H : Oui, c'est ce que je disais. Vous devriez être morte ! A votre âge je l'étais et ça n'a pas la tonalité de gâchis dont vous parlez. Je n'existe vraiment qu'à travers les femmes. C'est la seule chose, ma pauvre amie, que vous avez su voir ! On se demande pourquoi. Oui, j'ai lu votre article débilitant. Comprendre mon oeuvre est aussi imbécile que chercher à comprendre l'amour ! Il n'y a pas plus de littérature par sa distance et son ambition qu'il n'y a d'amour pré-conçu et raisonné. J'ai écrit comme j'ai aimé, comme on se jette dans le vide. Quelle honte de faire de la fiction avec les femmes qu'on aime ! Ne voyez-vous pas qu'elles sont au-dessus de la littérature ? Elles n'ont pas besoin d'elle pour se mettre en valeur. A la littérature non plus elles n'apportent rien. Elles sont trop pures pour être intéressantes publiquement. Ce ne sont pas des cas ! Vous me posiez une question ?
La critique : Nnooorgghn... (la critique s'étrangle) vyotre yeu, votre iiih  artpotyétique ?
Mireille H : C'est simple. Je n'ai écrit Carnaval que pour me débarrasser de Madeleine. Si on fait de la fiction, c'est pour assassiner ses vieilles maîtresses et se dégager des plages de vie plus agréables. Il n'y a pas d'ambition Mireille ! Il n'y en a jamais eu. J'écris parce que je ne peux pas faire autrement, ce qui est la seule excuse et raison d'être de l'écrivain.  Quand on dit ça à un critique ça le défrise ! D'ailleurs, regardez vous ! Si la Création existe, c'est un corps de femme qui la déclenche et c'est un corps de femme qui la finit. Mon Journal c'est un ressassement de feu d'artifice ! Je suis un Minotaure ! Il n'a jamais servi qu'à ajouter des bûches au bûcher ! Voilà ! Voilà mon art poyétique, Mademoiselle !
La critique : Voulez-vous finir l'article à ma place ?  Je vous préviens, il vous reste moins de 200 signes, au-delà le rédacteur en chef coupera.
MIREILLE H : Pfff... au fond ça vous plairait qu'on me censure. En fait de « critique » vous courez après les écrivains pour qu'ils vous fouettent avec la …. comment dites-vous ? … Ah! oui ! la «cravache du désir» ! Vous osez les mortes ? C'est courageux. Ma pauvre enfant, avec ce que vous écrivez, vous ne méritez même pas d'être déculottée par un fantôme ! Bien à vous ! (Elle s'envole. La critique reste seule, le bec dans l'eau, comme d'habitude.)

Entretien publié dans le Magazaine des Livres n°17 juin 2009


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