Vies imaginaires de Mireille HAVET. I.

Publié le par Ameleia

 Vies imaginaires de Mireille Havet.
"je serai abracadabrante jusqu'au bout" (Partie I)


À Claire Paulhan et Solenn, pour m'avoir toutes les deux révélé ce génie foudroyé de la littérature..  

Elle naît dans le Médan de Zola, tutoie Apollinaire et fume l'opium avec Cocteau. La « petite poyétesse » publie à 15 ans son premier récit que préface aussitôt Colette. Elle rêve cubiste, son esprit danse Diaghilev et son coeur balance entre « L'après-midi d'un faune » et les foxtrots du faubourg Saint Germain. Entre le lustre bohème de l'aristocratie finissante et la demi-misère, Mireille Havet a connu le fol envol des années 20. La Modernité c'est elle ! La liberté de créer sa vie,  d'incarner tous les scandales, c'est elle !
Vertigineuse opiomane. Lesbienne totale. Amante absolutiste. Don Juanne aux conquêtes exponentielles. Elle vit l'âge d'or des poètes en même temps qu'elle grille sa « Jeunesse perdue » dont elle incarne plus encore que Radiguet le destin foudroyé. Elle meurt dévorée par les drogues et la folie à 33 ans. Pour une raison inexplicable, l'oeuvre de Mireille Havet s'est laissée oublier dans un grenier du Loir-et-Cher pendant plus de 70 ans. Un Journal et un unique roman Carnaval, des lettres et agendas, ces lambeaux de chefs-d'oeuvre exhumés par miracle sont magistralement édités par Claire Paulhan. Billet d'entrée pour la Valse-Génie de la plus Pure des Impures.


« Méchant garçon de fille adorée ! »
L'enfance est un tableau impressionniste. L'ombre, c'est la couleur. La profondeur, c'est le blanc. Médan, près de Paris. 1908. Léoncine, la mère, coud sous la Charmille. Christiane, l'aînée, joue avec des herbes de chiffon. Il est 16 heures. On le sait aux ombres bleues sur le cresson et au reste des tartines de confiture posées sur la table. D'en bas, on aperçoit Mireille, grain de sésame noir en tablier blanc épiant le monde à travers des persiennes. Elle a 10 ans. Le peintre a vu ses yeux en charbon de flamme. Le peintre c'est Henri Havet, le père, un peu doué pour la lumière, paraît-il, mais surtout grand spleenétique. C'est de lui que la petite tient cette lueur mortelle. Voilà. Pas trop d'école ; l'orthographe est vagabonde. L'argent manque souvent, mais on vit bourgeoisement sans contraintes : de littérature, des pointillés peu rentables du père et de la bohème fin de siècle. « C'est tout ! On va dormir... et le rêve commence » (Journal, 19 décembre 1915) Si le grain ne meurt, la petite deviendra écrivain. Si le grain ne meurt, justement c'est parce que le terrain est fertile. L'éducation est un brin herbe folle. Pas de tutelles, dans ce cénacle cultivé et dilettante dont le père est le héros absent. Mireille n'a pas retenu les leçons du très catholique collège Sévigné : la culpabilité, la fidélité, le dévouement et l'ordre qui font les bonnes épouses, elle les abandonne à la responsabilité douce de sa mère. Déjà personne ne lui résiste. La petite noiraude est une enfant prodige doublée d'un démon adorable. Non seulement elle n'a pas de maîtres, mais ses mentors sont ses admirateurs. Pas de Barbe bleue dans la vie de Mireille ! Comme dans les films de son double futur, Cocteau, les portes du château s'ouvrent devant elle, à la volée. À 10 ans, elle tire la barbe d'Izambard, le professeur de Rimbaud et destinataire de « La lettre du Voyant ». À 13 ans, elle affole Paul Fort, trousseur impénitent et poète ; dans la foulée elle impatiente Gide et déride le vieux Valéry (1). À 15 ans, Apollinaire la publie à côté de Max Jacob. Un an plus tard, Colette, entre deux chatteries expertes, la préface. Mireille ne cille. Mireille prend tout. Mireille se vautre sur les coussins de Nathalie Barney. Mireille ne remercie pas. Parce qu'on n'est pas redevable du souffle qu'on apporte. C'est un vent, c'est la fringale qui vous nourrit. Apollinaire l'appelle « ma petite masque », lui avoue qu'elle est « une gonzesse de premier ordre ». Elle lui répond comme on se tape dans le dos et l'appelle « Bonhomme Guillaume ». Le monde des arts n'a pas fini de s'agenouiller devant cet autel voltigeant.
Mais déjà, Mireille s'en fout. Elle est poète, et seul le monde autour d'elle semble le découvrir. Déjà, les femmes ont pris tout l'espace. Tragiquement, elles prendront l'ascendant définitif sur sa carrière littéraire, dévorant son coeur et ses ambitions dans une exceptionnelle escalade des désirs.

Carnaval de jupons
Comme il existe des types de touristes, des têtes à chapeau ou des catégories de motard, bien sûr qu'il existe des genres de lesbiennes ! Bien sûr, Mireille n'en est d'aucun puisqu'elle les est toutes. Lesbienne absolue, le « méchant garçon de fille adorée » fait le saut du tremplin sous le chapiteau fou de l'après-guerre. Oui, la mode est au monocle et ces dames trouvent, paraît-il, le vice plutôt seyant. Mais pour Mireille, quitte à être amorale autant l'être Pure ! Mireille n'aime que. À 18 ans, elle a déjà tous les clignotants : chapeau claque, cravate mauve, canne de jonc et nuque rasée. Mais si on la voit de loin, c'est parce que là où ces « vieilles macaques » agitent leurs monocles comme des plumeaux contre l'ennui conjugal, Mireille elle, ne joue pas. Mireille c'est l'Arlequin Essentiel. Le « Mireö » de Paul Fort a des grâces enfantines. Mètre 50 et poids d'oisillon. Elle a le chien affolant des forces fragiles et l'intelligence chafouine des grands vulnérables. Mireille ne plait pas, elle ensorcelle. Elle ne séduit pas. Elle foudroie. Que peuvent lui trouver ses dizaines de conquêtes, ce Carnaval de jupons à plumer le plus zélé des biographes ? De la semi-mondaine à l'honorable épouse, de la femme-enfant à l'idole baguée, famélique ou douairière, talentueuse animale, Générale ou mirlitonne, ourse ou fontaine, elle les veut toutes. Et toutes lui cèdent. Elle n'est pourtant pas si belle... Mireille est irrésistible. Indéfinissable. Elle a le champagne amoureux et une mâle audace qui caresse et magiquement déshabille. Une espèce d'Ondine play-boy. Une beauté de luciole fantasque avec toujours sous la prunelle, cette grâce mortelle des funambules. 
Sensuelle, hyper-sexuelle sans doute, talentueuse amante sûrement, le Journal renferme des narrations érotiques à faire frémir les initiées, à faire basculer les initiables. Averti(e)s, ne pas s'abstenir ! Colette, Renée et le cortège des Violette sont au pire des bigotes à bluettes, au mieux des Stars Bollywood ! Qu'on lise par exemple cet extrait à teneur intermédiaire : « Une terrible, une animale, une dévorante sensualité est en moi, pesante et gluante jusqu'à mes doigts avides de se faire plus insinuants de caresses, de posséder, de faire chanter un corps de femme, une chair miraculeuse et savoureuse comme celle de Madeleine. Ah ! Nos dernières nuits, où elle criait, rauque et donnée : "Je suis à toi. Tiens ! Prends-moi, tu m'as toute. Sois heureuse. Donne-moi ta bouche. Tu m'as toute. Je jouis dans tes mains." […] Je ressentais une joie mêlée à un tel orgueil de faire crier et jouir cette femme si pliée, si apte, si expérimentée à toutes les voluptés, à tous les vices, à toutes les possessions ! Et l'aube où nous roulions, mêlées et gémissantes, nous trouvait accolées l'une à l'autre, bras enlacés, et dormant, brisées... et infernales, comme deux anges déchus. » (Journal, 25 juin 1919)
                                                                                   
Qu'on soit dans les bouges de Montmartre ou sur le divan d'un Palace à Capri, sous les brumes de l'opium, la quelqu'une aura toujours les traits de l'Amour Fou. Mais qu'on ne s'y trompe pas. Sous l'oeil cajoleur et mutin, la demande d'amour tient de l'Ogre. Comme les lionnes, Mireille est une dominatrice dominée. Elle règne vite, mais elle s'ennuie tôt. Ce qu'il lui faut c'est un amour qui la fasse souffrir. Le voilà ! C'est Madeleine de Limur, (la belle qu'on vient à l'instant d'entendre crier). C'est « un poison, une audace ». Rousse casquée, fausse comtesse, perverse authentique, Madeleine, c'est du toc de grande classe. On imagine aisément le synopsis : Madeleine, 39 ans, péché incendiaire. Contre Mireille, 20 ans, jeune incendie. Appétit « d'anunziesque » contre dévoration « wildesque », c'est un amour fou de miroir et de repoussoir. Mais on sait tous qu'au pâturage de l'ardeur, le petit lion se fait toujours dompter par la grosse tigre foldingue. Et voici comment on va « droit à l'enfer, par le chemin même qui le fait oublier » (Journal, 27 août 1919). Tous les grands amours de Mireille auront cette saveur de bûcher ardent avec cet avant-goût amer de cendre mâchée. La passion ignore l'expérience. Le repos anéantit. La fidélité est ridicule. Mais la souffrance est exquise et Mireille jouit de sa lamentation : « Je souffre d'aimer trop et que l'on m'aime. Je souffre d'être si exigeante et si difficilement heureuse. Je souffre de cette différence qu'il y a entre la vie quotidienne et celle que j'imagine. Je suis incorrigible et ne me résigne à aucun arrangement.» (Journal, 8 mars 1925) La stabilité est un état instable, un exutoire en pousse un autre. Que l'amour soit impossible, c'est l'Injonction  pour vivre dans les crêtes. Avec pour moteur, la cravache emballée du désir...
   
« En partance vers d'autres seuils... (2) »
La cravache, avec quelques stupéfiants, ça donne du charme aux coups ! À ce jeu, l'opium est succulent. Il sanctifie la douleur, il anéantit l'absence, il ouvre la chair, déifie la mollesse et s'il entr'ouvre la porte des Enfers, c'est avec des fumigènes noir et blanc de cinéma. Quand Mireille, à 20 ans, « tire sur le bambou » en même temps que sur les tétons de Marcelle Garros, la pratique de l'idole noire est à la mode, érotique et végétale. Mais on connaît l'emballement des toxiques. Héroïnomane, cocaïnomane, morphinomane, « piquomane », comme elle le dira en fin de vie, la drogue, c'est un film muet qui déroule sa bobine noire, d'extases, de cauchemars hallucinés, de drames et de mort. Sous les beaux violons, sifflent la gifle aveugle et le rire jaune de Dorian Gray. 
Les voyages idem. Mireille file à travers l'Europe comme « à travers le filet aveuglant des caresses et des douleurs ». Amours. Désamours : il y a l'Italie surtout. Venise forcément, féminité mortelle sur ses jambes d'eau. Comme Mireille. Mais « le voyage fatigue vite ». Mireille fuit le chaud pour le froid. Les lacs suisses lui donnent des envies de Vésuve. Amboise et sa campagne angevine appellent les orients multiples de Turquie. À Paris sous l'étuve, elle exige les automnes lessivés du Mont-Dore. La Grèce « criarde, potinière, curieuse, embrouillée, voleuse, cruelle » appelle Raguse faite « de mille feuilles d'acanthe ; d'anges aux ailes de plumes et de couronnes (3) ». Le Journal est un Carnet de Voyage exceptionnel. Parce que Mireille voyage beaucoup, s'extasie et s'ennuie vite, ses évocations n'ont pas le temps d'être documentaires. Ce sont des instantanés de vision. Ces pages qui témoignent d'un amour profond de la nature puisé aux sources de l'enfance sont sans doute les passages les plus apaisés du Journal.

« J'affleure tout et je ne possède rien à fond »
Mireille Havet fait partie de ces rares auteurs pour lesquels la vie est indissociable de l'oeuvre. Comprendre sa vie c'est comprendre le Journal et l'absence cruelle de production romanesque. Mireille n'est pas romancière. Déjà, on n'oublie pas ses manuscrits dans les chambres d'hôtel ! Jeunesse perdue et Conversations après minuit ont disparu ainsi lors d'une nuit d'errance. Il reste Carnaval, mise en fiction de sa liaison avec Madeleine de Limur. Pour autant, les meilleurs passages sont encore ceux qui sont directement tirés du Journal. Les moins bons sont ceux qui sont retravaillés à des fins romanesques. Pour écrire construire une oeuvre, faire des romans, il faut avoir une ambition. C'est du travail, c'est une astreinte, c'est un rendez-vous douloureux enduré sur le temps durable. Mireille n'a pas d'ambition sociale. En réalité elle n'en est pas capable. Mireille est un oisillon fou qui se cogne contre les grilles de sa cage. Certes, elle aurait pu s'accrocher au luxe. Mais c'est une bulle de champagne, elle ne capture qu'un luxe dématérialisé le temps de faire tinter ses chimères. L'autoritaire enfant terrible de Médan sera toute sa vie sous tutelle. Mais ce sont des tutelles d'instants. Les êtres qui la protègent sont des frères et des soeurs de « gigandole » qui vivent sur le même trapèze des mêmes acrobaties. 1000 francs par ci. 500 par là. Champagne ! Un sursis scandé de morts, celle de son père à 15 ans, celui de sa mère à 20. Autour d'elle le Génie se décime dans la maladie et les poisons. Le plus célèbre d'entre eux est Radiguet dont la mort déchire son proche ami, Jean Cocteau. Overdosée régulière, Mireille est un Minotaure qui s'est construit ses propres prisons. Elle meurt à 33 ans « à l'âge des prophètes et des crucifiés (4) ». Personne n'assiste à ses funérailles.

« Seule la chose impossible est féconde en beauté (5) »
Elle aurait pu être une grande critique littéraire, elle aurait pu jouer au théâtre, écrire pour le cinéma. On la demande à Hollywood auprès de… Chaplin. Celle qui naît avec des tapis volants sous les pieds, s'entrave dans des chimères. Pourtant cette absence d'horizon vital est la raison précise qui justifie le chef-d'oeuvre du Journal.
Le Journal de Mireillle Havet est le journal d'écrivain le plus original et atypique qu'on ait vu. Toutes les raisons psycho-narcissiques ou purement littéraires pour lesquelles on tient un journal intime ne prennent pas pour celui-ci. Certains tiennent un journal pour réfléchir, Mireille ne réfléchit pas. Certains écrivent pour se comprendre. Mireille comme tous les hallucinés extra-lucides sait tout mais ne se comprend pas. Certains écrivent pour prendre du recul. Mireille n'écrit jamais pour prendre du recul. Et quand elle en prend, c'est pour le renier follement la seconde d'après. Certains même font de leur journal une thérapie. Mireille ne veut surtout pas guérir.
    Comme tous les artistes de sa génération Mireille Havet a fait la conquête de l'irrationnel. Elle a cru aux pouvoirs de l'inconscient et appliqué la leçon immédiate du rêve. Ce bébé Apollinaire naturellement a bousculé les règles de la syntaxe classique. Incontestablement elle a incarné la révolution culturelle de ces arts qui pour la première fois découvrent qu'ils peuvent dialoguer entre eux. Picasso, Picabia, Copeau, Ninjinski, Eluard, Cocteau, tous ont croisé sa route, ont bu ou fumé avec elle. Mais aucun n'a entendu ce que nous seuls pouvont lire à présent : L'extraordinaire sensualité d'écriture du Journal. La phrase est un souffle irréfléchi, un incendie de caresse. Mireille écrit comme elle aime les femmes. Sa relation à la langue est une relation à la peau. Une érudition d'animal, fantasque, au génie automate.
Pour comprendre, lire et aimer Mireille Havet il ne faut pas être intellectuel, il faut être comme elle, aberrant et animiste. La vie de Mireille est un cubisme rouge d'aquarelle. C'est une noyade de brisures et de courbes qui s'équilibrent fragilement pour former une oeuvre d'art.  On peut lire son Journal comme un carnet de voyage, comme une chronique du siècle. Mais plus que tout, on y trouvera un chant d'amour fulgurant de beauté et de lyrisme. À l'image de la vie de son auteur, fantasque, rythmée et romanesque, ce Journal est la passion condensée d'une vie dans une seconde éternelle et inoubliable de lecture. Un phénix renaît toujours de ses cendres.

(1) Ce lifting de Valéry par Mireille est une pure fantaisie de l'auteure. Mireille Havet n'a vraisemblablement jamais rencontré Valéry.
(2) Journal, 5 avril 1917.
(3) Journal, 29 septembre 1924 et 8 septembre 1925.
(4) Cette excellente expression est de Emmanuelle Retaillaud-Bajac.
(5) Journal, 24 janvier 1924


À lire :
Carnaval, roman autobiographique suivi de 37 extraits du Journal, 2 Poèmes, 54 lettres, 50 articles, éditions Claire Paulhan, 2005
Journal 1918-1919, « Le monde entier vous tire par le milieu du ventre », éditions Claire Paulhan, 2003
Journal, 1919-1924,  « Aller droit à l'enfer par le chemin même qui le fait oublier », éditions Claire Paulhan, 2005
Journal, 1924-1927, « C'était l'enfer et ses flammes et des entailles », éditions Claire Paulhan, 2008
Mireille Havet, l'enfant terrible, Emmanuelle Retaillaud-Bajac, Grasset, 2008




Dossier réalisé pour le Magazine des Livres n° 17

Publié dans Mireille HAVET

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Lucas 09/07/2009 10:16

Magnifique, Amélie. Cet article est sublimement écrit, bravo. Une seule envie : me ruer sur ce fameux journal...

Ameleia 12/07/2009 23:40


ah ! non mais vous avez intérêt à  lire cette part la plus lune de vous même ! chiche ! 
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