En bonne compagnie d' André Fraigneau.

Publié le par Ameleia


Les très bonnes compagnies de Fraigneau.

    Qui connait André Fraigneau ? Qui peut se vanter d'avoir lu « Camp volant » (1937) et se souvient de son profil d'esthète maigre qui marche avec l'élégance de l'homme de soie ? Sans que l'on s'en étonne, la postérité ne retient qu'un petit fait étonnant, d'un romantisme un rien people :  Yourcenar en fut à ce point éprise et éconduite qu'elle écrivit Feux pour se défaire de son amour. Mais Fraigneau fut surtout le parangon des auteurs de droite qui organisèrent l'offensive anti-Sartre et anti-Camus. Admirateur et défenseur de Brasillac, c'est sans doute à ce titre que l'histoire littéraire, grande rancunière, a livré sans nuance sa créature au jugement de l'Histoire.

    Fraigneau était l'ami de Cocteau grâce auquel il rentre chez Grasset comme lecteur. Proche de Max Jacob et de Coco Chanel, il a croisé la route des plus Grands : Giraudoux, Bernanos, Jouhandeau, Blaise Cendrars. C'est à croire que les mondains intelligents se consument sous le feu des génies qu'ils servent et aiment. Le dilettante prend le joli pari d'exhumer dans un petit volume très justement intitulé En bonne Compagnie , une vingtaine de ces portraits que Fraigneau écrivit entre les années 40 et 60 pour les revues Opéra, Arts et la Revue des deux mondes.
    
    Ce sont là des portraits uniquement. Du peintre au romancier en passant par le grand couturier, Fraigneau nous offre une promenade  d'agrément  au coeur du Génie de l'entre-deux et de l'après guerre. Anna de Noailles, Paul Morand, Christian Bérard, Christian Dior, Radiguet, chaque  portrait est un joyau de regard. En physionomiste acéré, Fraigneau trouve pour chacun l'angle subtile et inattendu : pour Anna de Noailles c'est « sa voix d'argent fluide, énergique et caressante » qu'il oppose à la parole « maliciôse » de Louise de Villemorin et au « feu roulant de ses gestes.» Il faut lire le portrait en action de Christian Dior, journée happening du petit déjeuner aux confitures de myrtille aux fouillis de tumultes des ateliers. Le critique adapte son style à son modèle. Pour Dior, le style a « la fureur de fini » aussi alerte qu'un croquis de mode. Pour Paul Morand, c'est une mélancolie nonchalante et retirée. Mais rien ne vaut les pages exceptionnelles sur Radiguet :  lyriques et extra-lucides sur le « dernier franc tireur en date qui soit venu rappeler le style français à son devoir de droiture, de vitesse et d'efficacité. »

    On reconnaît un vrai chroniqueur mondain en ce qu'il démondanise son monde. Fraigneau est de ceux-ci. Fidèle à l'idéal de clarté des classiques, il est plaisant sans artifice, élégant sans emphase, profond sans la vanité des profondeurs. Il est vrai qu'il a la chance d'écrire à une époque où la Critique est honorée et à ce titre, participe avec éthique et lucidité à l'histoire littéraire. Fraigneau nous rappelle une manière d'idéal démodé de la critique, une ruse élégante d'entrer dans le visage et les manières de ses contemporains avec l'urbanité et l'économie de moyen des Classiques. Plus qu'un témoignage documentaire, ces portraits anti-people sont des leçons de dignité critique dont nous serions bien éclairés de réinstaurer l'enseignement dans les écoles de Journalisme.


Pour le Magazine des Livres n°16
http://www.magazinedeslivres.com/


Publié dans André FRAIGNEAU

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