45 Préfaces à des livres fétiches dirigé par Martin Page et Thomas B. Reverdy

Publié le par Ameleia


L'art gourmand de la préface.


                                                                                            Il n'y a rien de plus ennuyeux qu'un recueil de préfaces. Imaginez que vous convoquiez quelques amis pour rechercher un cadeau à offrir à l'un des vôtres. Imaginez que soudain, l'un d'entre vous se lève, renversant le décor, et le regard furieusement illuminé, dise : « On va lui offrir un recueil de préfaces ! » Quelle folle idée ! A défaut de perdre un ami, votre cadeau finira là où il devait finir, à caler le pied de la lampe.
    Dans la galerie aux horreurs des cadeaux, il en va des recueils de préfaces comme des manuels de cuisine : il y a toujours un pigeon charitable qui se lève le matin pour se rappeler que vous ne cuisinez pas, donc le recevez mal et décide de vous offrir un guide à thème unique autour d'un plat élémentaire, par exemple : le cake. Ciel ! Un recueil de Cakes ! Ciel ! Un recueil de préfaces ! La préface est un genre ennuyeux. La preuve : aucun théoricien ne s'est jamais battu pour établir une typologie sur un modèle de vérité revancharde. Pourtant l'exercice réussit le pari étonnant d'être à la fois atrocement convenu et atrocement bâtard. La vérité, la voici : le recueil de Préfaces est  à la littérature ce que Les cakes de Sophie sont à l'art culinaire : un art de la farce, la même recette acquise dont on peut changer indéfiniment la garniture.
 
    Dans cette Collection irraisonnée de 45  préfaces à des livres fétiches  on retient surtout  « irraisonnée » et « fétiche. » En réalité, cette collection ressemble à un banquet où les commensaux d'auteurs ont pris un savoureux plaisir à faire tourner les mets et les tables. Bien sûr, les produits sont d'autant plus sublimés que personne n'a respecté la recette.
    C'est donc un banquet d'auteurs jeunes réunis autour de Martin Page et Thomas B. Reverdy. Ils ont déjà eu le bon goût de ne pas jouer les premiers de la classe en apportant leurs beaux classiques. Rien de lourd ni d'indigeste : pas de Madame Bovary en Homard Thermidor, pas de Recherche du temps perdu en pièce montée choux-vanille, ni de Misérables sauce Grand Veneur. Pas de recettes de grand-mère non plus : Yourcenar, tarte Tatin, Colette au citron, Dumas mousse au chocolat... Si les grands auteurs sont abordés, ils le sont dans leurs marges : Wilson tête-de-mou de Marc Twain goûté pour nous par Vanessa Gault, Une histoire birmane de Orwell par Sébastien Ortiz ou encore Peines de coeur d'une chatte anglaise de Balzac par Stéphanie Hochet, c'est du riz au lait cuisiné par Bernard Loiseau. Certes quelques uns sont venus avec leur Madeleine : Paul Fournel avec Zazie dans le Métro, Carole Zalberg avec Frankie Addams. D'autres aiment les alcools : Orlando de Woolf goûté par Cécile Ladjali, c'est une cerise à la liqueur de Cherry ; Dominique Noguez relisant L'Infante de Castille de Montherlant, c'est un vieil Armagnac, Stéphane Huet relisant Pierre Loti : un vin sucré de Samos.   
    Tout cela est souple, léger, libre de tons, de ces palettes où les saveurs et les goûts s'échangent. Certains aimeront les ascétiques : Hamsun ; d'autres préfèreront les boulimiques : Balzac ; les exotiques : Ogawa, Tagore ; les nouvelles cuisines : Stein ; les doux-amer : Mc Cullers ; les sucré-salé : Harper Lee ; les carnivores : Hemingway ; les anthropophages : Artaud ; les régressifs : Woolf, Berthe Bernage ; les pimentés : Bukowski, Pasolini ; les gourmets : Montherland. Plus  alléchantes par la curiosité qu'elles suscitent, certaines oeuvres sont peu connues et donnent d'autant plus envie d'être goûtées : Marie Hélène Lafon sert Histoire de Tönle de Rigoni Stern ; Olivia Elkaïm parle des poèmes de Georg Trakl ; Nicolas Michel fait découvrir Okot p'Bitek ;  Aude Picault, Robert Pirsing.  

    Bref, il y a 45 plats différents à goûter. Tous sont une rencontre inédite d'un écrivain avec un autre. Cet art de la préface anti-mode d'emploi est mieux qu'un recueil de Cakes, non ? On retiendra la liberté des verbes qui s'y expriment et s'y croisent. Les auteurs, les siècles, les genres, les registres circulent, font une valse infiniment vivante et mobile. La lecture est une promenade,  à la manière des marginalia de Montaigne, « à sauts et à gambades », surement à l'image dont la collection a  été conçue et surtout vécue : conviviale, légère et arrosée. Cette ronde de gourmandises idéale a quelque chose de dionysiaque : on ne sait plus parfois distinguer le préfaceur du préfacé. Assurément, cette « collection irraisonnée » ne calera pas le pied de la lampe et prendra moins de place dans la bibliothèque qu'une pile de revues de critiques littéraires...

La Babel des recueil de préfaces.


Collection irraisonnée de préfaces à des livres fétiches, présentée par Martin Page et Thomas B. Reverdy, Editions Intervalles, 2009, 185 pages, 19 €.

©Amélie ROUHER pour Le magazine des Livres le 10/04/2008.
Publié dans le n° 16 Mai 2009.



Publié dans Martin PAGE

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Commenter cet article

Daniel Fattore 18/06/2009 08:42

Vous avez choisi un livre de Mary Dollinger pour votre prochain Babelio? Je vous la recommande - c'est une dame très sympathique, et ses oeuvres sont sans doute à l'avenant. Bonne lecture, d'emblée!

Ameleia 21/06/2009 19:17


Merci Daniel, C'est grâce à Lucas !


Guillaume 16/06/2009 09:51

Bonjour Amélie,

je viens d'avoir un message de l'éditeur de "Au secours, Mrs Dalloway", qui me dit que le livre qu'il vous a adressé dans le cadre de Masse Critique lui est revenu avec la mention "Inconnu à cette adresse"

Il est prêt à le renvoyer, mais j'aurai besoin de vérifier votre adresse. Pourriez-vous me contacter à l'adresse guillaume@babelio.com

Merci d'avance,

Guillaume

Daniel+Fattore 15/06/2009 11:57

... a contrario, je me demande pourquoi on se contente le plus souvent de lire la préface à la pièce de théâtre "Cromwell", de Victor Hugo. La pièce elle-même est tellement belle!

Ameleia 18/06/2009 08:08


On ne la lisait pas, on ne la lit plus, on la lit encore à l'école.


Daniel+Fattore 12/06/2009 16:47

... la préface de Cromwell, de Victor Hugo, est un passage obligé des études de lettres. Mais le monde est quand même mal fait: la pièce est bien plus drôle! ;-)

Daniel+Fattore 12/06/2009 16:46

Miam...