Boomerang de Tatiana de Rosnay

Publié le par Ameleia

     Embaumez-moi de vos vies adorables.



    C'est bien connu, le boomerang est un art que l'on pratique en famille sur le vert gazon des morts. A la différence du joueur de balles, le joueur de boomerang reçoit l'objet qu'il lance. L'amuseur est l'amusé : débarrasse-toi de tes vieux secrets, ils te reviendront d'aussi loin que tu les as rejetés avec le rire de six pieds de tes défunts. Un exemple : Antoine et sa soeur Mélanie se retrouvent sur les lieux de leur enfance, à Noirmoutier pour fêter les quarante ans de Mélanie. Le piteux anniversaire bilan de leur quarantaine et le berceau de mémoire font alors ressurgir un autre anniversaire : celui de leur mère, Clarisse, décédée au même âge. Mais à l'instant fulgurant où Mélanie s'apprête à révéler à son frère ce qui vient de lui revenir en mémoire, c'est l'accident... Voilà posé un cas d'école de boomerang familial.
   
    Fidèle à son talent pour les récits de filiation, Taniana de Rosnay construit une intrigue à tiroirs : chaque personnage porte en lui le secret nécessaire à la révélation d'un autre secret, lui-même partiellement détenu par un tiers disparu. On a là tous les tintements musicaux du triangle romanesque : le silence autour du drame, son impossible et coupable aveu pourtant nécessaire pour que la vie redevienne supportable. Aussi Antoine ne peut-il renaître à lui-même et retrouver le bonheur que s'il exhume la vérité sur la mort de sa mère. Chez la romancière, les morts ont des accointances décidément possessives avec la mauvaise conscience des vivants. Déjà Elle s'appelait Sarah était un beau fruit d'effroi sorti de ce terreau de littérature populaire. Le roman tirait sa force de l'entrelacement problématique du coupable silence d'Etat autour de la rafle du Vel'd'hiv, lâchement délégué aux remords de familles ravagées par le secret. Dans Boomerang, le secret s'est entièrement replié sur la sphère intime. La romancière regarde en face les ravages de la morale avec son cortège de scandales étouffés  dont l'amour interdit est toujours le plus bel et tragique otage. 

    Ce qui nous a touchés dans Elle s'appelait Sarah est encore ce qui nous touche dans Boomerang : dès la première ligne, on sait que les personnages exhumés ne reviendront pas. S 'attacher à des morts en recomposant leur passé, ne les rend pas aux vivants, en revanche il permet aux vivants de se rendre à eux-mêmes. C'est peut-être ce que représente l'étonnant personnage d'embaumeuse d'Angèle : nocher pour les morts mais Gradiva pour les vivants. Les personnages de Tatiana de Rosnay ne sont pas des acharnés de l'enquête, des obsessionnels du corps policier. Ils sont installés dans la lenteur du temps, parce que la révélation d'eux-mêmes n'est possible que  par l'exhumation des hontes du passé. D'où cette atmosphère de flânerie triste qui habite le lecteur et substitue au suspens ordinaire une belle attente mélancolique.
   
    Tatiana de Rosnay a le talent d'auréoler chaque signe de mystère, même le plus anodin : le geste simple du bain, un anniversaire triste, même la liste du menu sont suffisants pour faire sentir la pesanteur d'une vie. N'est-ce pas le talent des romanciers populaires de faire du fleuve avec du rien, et d'étirer ce fleuve en flux tendu jusqu'à ce que la lenteur en devienne insoutenable ? C'est une générosité crispée qui retient, condense et retarde pour mieux donner. Sans racolage, l'écriture obéit aux règles d'une oralité réaliste et sobre, d'où l'extrême authenticité de ces voix qui reflètent nos vies, auxquelles il est si simple et si douloureusement doux de s'identifier.

©Amélie Rouher pour Le Magazine des Livres.
Tatiana de Rosnay, Boomerang, Editions Héloïse d'Ormesson, 377 pages.

Publié dans Tatiana DE ROSNAY

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