Un juif pour l'exemple de Jacques Chessex

Publié le par Ameleia



Parabole de la barbarie « neutre »



    Eté 1942. L'occupation nazie s'étend sur l'Europe. Sauf paraît-il en Suisse... Et si la folie antisémite avait entamé ce sol, quel visage pourrait bien avoir la barbarie «neutre» ? Les îlots protégés par les guerres ont-ils des  méchants à ce point croque-mitaine pour qu'on s'y intéresse ? Justement,  la haine n'est jamais aussi féconde qu'en milieu tempéré.
    Voici donc la campagne vaudoise «presque surnaturelle qui tranche avec les lâchetés du bourg.» Le bourg c'est Payerne, petit village d'irréductibles artisans bouchers au nez porcin, paisible capitale «confite dans la vanité et le saindoux.» Qu'il est fertile à la haine, ce sol rural saturé d'ennui et de rancoeurs, pétri par des siècles de ruminations accablées. Voyez s'il étouffe sous la chape calviniste et ses promesses d'interdits coupables. Ce sol vaudois est la fleur du Mal, sa semence et son engrais. Voilà comment, plus qu'autre part, un commando d'abrutis pur beurre s'accorde pour assassiner un juif pour l'exemple. Observons comme l'intention est bonne sur l'échelle de la grande Histoire : un juif comme une cerise pour l'anniversaire du Fürer !

    Jacques Chessex fait ressurgir du passé un événement véridique dont il fut le témoin. Le lecteur sera saisi par l'hyperréalisme des scènes et l'obsession maniaque de coller au réel dans une reconstitution quasi légiste des évènements. Les noms, les lieux, les décors : tout veut correspondre, jusqu'au réalisme insoutenable du meurtre d'Arthur Bloch. Pourtant ce très court récit n'a pas la teneur d'un document dont on s'empare à mains nues. Derrière l'apparence d'une narration au rapport, se tient une parabole qui fonctionne comme une geste primordiale. Par-dessus la restitution millimétrée de l'évènement, le narrateur juge et détaille les scènes avec un oeil de Sirius. Observateur fictif, il regarde d'en haut les corps se projeter sous lui. Le travail épuré de l'écriture s'attelle au saisissement essentiel du réel. Ainsi, la narration travaille du geste vers son essence, élargit l'anecdote à l'Histoire enfin, élève l'Histoire au rang suprême de la Fable. Derrière le nom de la rue, la couleur de l'habit, le lecteur contemporain sait que l'acte isolé est exponentiel, sa barbarie universelle.

    Jaques Chessex propose ici une autre manière d'écrire la guerre et de dénoncer ce qu'il appelle, en écho à Jankélévitch, « l'imprescriptible ». Il n'y a pas de pardon possible pour le Mal nazi. Comme dans Le Vampire de Ropraz, son précédent roman, on retrouve cet examen du corps profané sous la jouissance du Mal. Que l'on observe la barbarie sexuelle ou la barbarie génocidaire, le Mal naît de l'indigence sociale et y épanouit ses plus fidèles exécutants. Pour Jacques Chessex, la profanation, le meurtre, la torture ou le viol ne permettent pas d'établir un nouvel ordre sacré. Les idiots de Faulkner sont bien morts. Ces fieffés maudits ne font plus l'ange sous la plume. Après Auchwitz, aucun fou ne peut plus être sauvé par la littérature. Comme des vampires transmissibles, ils ont laissé la place à des brutes compactes, chroniquables, tragiquement itératives et universelles.  Un roman saisissant et mémorable.

©Amélie Rouher
Jacques Chessex, Un juif pour l'exemple, Grasset, 2009, 102 pages.
Article paru dans Le Magazine des livres n°16. Mai 2009.

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dasola 20/10/2009 13:26


bonjour ameleia, ce roman de Chessex est d'autant plus marquant que l'auteur vient de décéder brutalement. J'ai trouvé ce récit remarquable de concision. Cela ne se perd pas dans les détails.
Terrible. Bonne journée.


Ameleia 23/10/2009 09:58


oui! je suis d'accord, je vous conseille le "Vampire de Vopraz" ! plus frappant encore...


Yv 08/06/2009 20:52

Un roman choc à l'écriture volontairement sèche. j'ai entendu l'autre jour une phrase à son propos qui résume bien : "un roman écrit à l'os !".

Ameleia 08/06/2009 20:57


Géniale expression. Je suis d'accord. Lis "Le vampire de Ropraz" c'est mieux encore