Mylène Farmer Tour - 1989-2009

Publié le par Ameleia




1989-2009.  MYLENIUM 20.
 

   


à Léthée bien sûr.
   

    Je n'ai vu dans ma vie que deux concerts de Mylène Farmer. Celui de 1989, le premier et celui de 2009, le dernier. J'ai 34 ans. Le grand écart de vingt ans est fait. Voilà un anniversaire qu'il me semble intéressant de commenter.


   A 14 ans MF fut certainement, comme toute idole pour tout ado un triple îlot de refuge de résistance et de quête identitaire. Bien sûr, ma chambre d'adolescente était une forteresse imprenable. Comme je n'avais pas le droit de coller les posters aux murs pour ne pas abîmer le papier peint, je contournais allègrement l'interdit parental en en couvrant la moquette. Une fois l'aire au sol saturée, je poussais l'interdit jusqu'à coller les photos au plafond. Je m'allongeais sur le lit, savourant d'abord ma transgression puis rêvassais des heures à contempler mon étoile.
    Je me souviens d'avoir découpé les Télé 7 Jours de mes parents. Toujours très flegmatiques avec les lubies de leur fille, ils ont regardé pendant des mois, impassibles, l'écran de télévision à travers un journal troué. A cet âge, on ne connaît pas l'usure, on sabote. J'ai saboté ainsi tout un tas d'objets :  outre que j'ai crucifié le plafond et la moquette, j'ai frisé 3 bandes K7 du même album,   et par compensation inconsciente, défrisé les fils de 3 téléphones. Le sabotage mène au suicide, c'est bien connu : 3 lecteurs, 1 magnétoscope ont rendu l'âme dans les bras de ma mère qui tentait de les ranimer avec des Stabat Mater et des Requiem larmoyants.
Je me souviens que l'un d'eux, plus mélomane, que les autres lui dit : « Non ! Encore une chanson de Mylène Farmer et je meurs !  » Et il se poignarda.
Faut-il encore disserter sur les barrettes à catogans, les litres d'Eau Ecarlate, les dimanches aux puces à dénicher des jabots : 
- Regarde, ta fille s'intéresse à l'histoire !
- Oui ! Mais elle sent la vermine  !

D'histoire et de littérature... Je me souviens de ma découverte de Baudelaire et Poe à 14 ans...
    - Pfff...Baudelaire, Allan Allan
   - Mais Oui, ma chérie, Baudelaire-Allan-Allan, je te signale que ça fait 14 ans qu'ils sont dans Nôtre bibliothèque...
… et qu'il fallut que je les lise sur la couverture de l'album de M.F pour découvrir qu'ils figuraient  depuis plus de 14 ans dans Nôtre bibliothèque. Je me souviens qu'après cela je n'ai plus cessé de lire. Ah ! les délices de la vie avec Mylène ! Amélie baisse le son ! Et ne claque pas la po... BANG! Parfois, derrière «Pourvu qu'elles soient douces » on entendait des bruits épouvantables d'humains qu'on égorge :  « A table ! A table ! »  Outrage à l'adolescence profanée !


 1989.                                     De bonne guerre, j'ai fini par gagner une place pour le concert. Soit que je l'avais mérité, soit qu'épuisés, mes parents me cédaient cette bataille. Officiellement mes résultats scolaires étaient bons. Mais la réalité était ailleurs. Alors, j'aurais dû évaluer le coût inestimable d'une paix familiale. Combien par exemple, en quelques mois j'avais fait du taux de discorde l'équivalent d'une valeur boursière. La preuve : mes parents étaient capables de sortir 350 francs pour deux heures de silence ! En 1989, un concert de M.F, c'était le Stock-option de l'ado, le nec plus ultra du parachute doré anti-crise ouvert sur la paix des ménages !  Ciel ! Ils s'aimaient !  Ils m'aimaient !
   
    C'est ma soeur de dix ans mon aînée qui m'accompagna. Je n'aurais voulu personne d'autre. Je voulais la fosse parce qu'il n'est aucun concert à 14 ans qui n'ait été vécu sur un fauteuil. Pendant que mes parents béaient d'extase dans les divans du salon, refoulant par des cercles sacrés les mannes de la Progéniture,  moi je me tenais devant mon idole.
    Je la vis comme je vous vois. Je frémis, je pleurai à ses pleurs, piétinai le monde, crevai le ciel, lapidai le dos de ma soeur. Enfin, je cramai. Puis, il y eut la fin. Là, on rentre chez soi, expirante et blême où seul l'enfer vous attend. (Tant d'incompréhension, tant de médiocrité…) Dans la maison, le noir où mes parents faisaient semblant de dormir. Leur chambre à la porte entr'ouverte d'où l'on entendait de gros rires niais.
Chut... !
Il y eut ce soir. Il y eut un matin. Petit déjeuner.  Assise devant mes tartines, j'ai  observé le monde autour de moi, le regard perdu dans le vide avec d'imaginaires prolongements de biches et de cils félins. Oui, j'étais mon idole. Je crus que cela était bien. Cela dura 3 ans.

2009.
20 ans après. J'ai 34 ans. Les premières marques du temps sont apparues. J'observe le très léger flétrissement de mes mains ; le tour des yeux fatigués aussi qui me rend semblable au commun.  Me voici de nouveau sur le point de retrouver Mylène Farmer. Mais depuis Libertine les derniers albums me parlent moins. J'aime encore, je l'avoue. Je l'écoute, je passe. J'y reviens comme une manière de berceau. Dans chaque nouvel album, je recherche l'Origine dans la Nouveauté. Je grimace. Mais la chanteuse demeure, auréolée par la grâce intouchable des  reines défuntes.
20 ans après. Je me fais offrir ma place le soir même du concert. Ce caractère improvisé me séduit plus que de revoir la chanteuse elle-même. Mais je sens en moi un plaisir, comme à 34 ans on formule le mot « plaisir ». A 14 ans, on ne dit jamais ce mot. Je vais revoir Mylène Farmer et, je l'avoue, j'en éprouve un immense « plaisir ». Que je sois déçue ou charmée, cela m'importe peu. Mais l'impromptue est doucement excitante.  Voilà que la sensation est sucrée et que je n'ai plus peur.
    Suit l'attente avec sa mise en scène : les battements de basses, les faisceaux de sang, la foule invertébrée. Je me suis accoutumée aux salles intimistes. J'aime m'asseoir, écouter. Depuis Baudelaire, justement, le show s'est déplacé dans le texte. De mon gradin, j'observe donc cette masse unie et attachante comme un seul gamin. Je me dis tiens, en voilà 6000 dans le même stade qui ne se taperont pas sur la gueule ce soir. ( On observera comment en 20 ans j'ai acquis une conscience politique)

    Après l'attente. La voila magnifiquement belle dans son entrée. Ça m'énerve un peu : être la divinité, le temple et la vestale. (Pauvres plafonds ! pauvres parents !)  Je me défie. Je préférais l'attente. Mais la voici surprenante. Soudain généreuse, étonnamment détendue. Et moi-même ? Je me surprends à observer avec flegme le spectacle qui se donne ; cette nouvelle posture me plait bien. Me voilà, les jambes croisées comme un anglais à son club de cigares. L'émotion est familière, esthétique, tantôt l'oeil se dédouble avec le coeur tantôt il  bat avec lui. J'observe la chanteuse. J'aime sa maturité : elle danse moins, l'assume avec humour, se rapproche de son public, s'incarne enfin, parle, rit, maîtrise merveilleusement ce charme naturel qui rehausse plus que jamais sa beauté.  Exit la poupée hiératique et la foule qu'elle a tant agité loin d'elle. Je le vois bien, comme je vous vois : oui, elle aussi éprouve un « immense plaisir ». Les gens sont de tous âges, à l'unisson, Enchantés. Sauf cette adolescente juste devant moi. Après avoir ruminé l'amertume d'être dans les gradins avec les vieux, le spectacle la prend enfin ; elle est sur le point d'imploser ; elle saute sur sa chaise en chantant « Pourvu qu'elle soit douce » ; j'ai envie de lui crier «  A table !  A table ! » Mais elle pourrait le prendre au sérieux.

   
    Pierre Brunel a publié il y a quelques années un Dictionnaire des mythes contemporains. Parmi les mythes les plus récents figurent Madonna, Marilyn Monroe, Coco Chanel : Je me dis que Mylène Farmer y tiendrait plus qu'honorablement sa place puisqu'elle est un mélange élégant et actualisé d'un grand nombre de mythes littéraires : Nervalienne Fille du Feu, décadente Hérodiade,  Diane ovidienne et végétale Daphné où l'on imagine ses cheveux qui se métamorphosent en feuillages ; crépusculaire Ligeia dans sa  métaphore de la marche du temps, enfant fatale ou pharaonne, Carmilla ou Penthésilée en jabot et bien entendu,  éternelle passante baudelairienne pour nous tous...
    Je n'oublie pas que cette cristallisation autour des héroïnes fin de siècle a formé toute ma génération. Qu'ils sont bienvenus ces 20 ans ! Je repense à la mise en scène du spectacle, au décor avec ces deux géants en décomposition qui s'inclinent pour accompagner l'idole vers sa mort prochaine. Elégante Vanité que ce spectacle conçu comme une méditation sur le temps et la dégénérescence du corps. Mylène en idole mure et dénarcisisée. Je cherche ce mythe qui lui convient : moins Diane à présent qu'Athéna, peut-être Eurydice, et sans aucun doute l'idéal atteint de Greta.
    Ainsi ont-elles bien vieillies.

©ameleia
13 mai 2009.


Publié dans INCLASSABLES

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moi ! 30/05/2009 13:20

je je suis libertine , je suis une catin
je je suis si fragile , qu'on me tienne la main ...

Camilla+Zaninetti 27/05/2009 21:17

Je crois que je me suis trompée de bouton lundi ! Je n'ai pas publié mon commentaire !!!^^

J'ai du mal à dire quelquechose puisque je n'écoute pas souvent Milène Farmer ... Mais bravo pour votre article !!! Il est passionnant !

Pour la lecture, nous sommes tous libres le vendredi entre treize et quatorze heures.

Lou 26/05/2009 15:27

Merci Ameleia pour ce très joli texte, même si j'ai 26 ans et n'ai vraiment découvert Mylène que dans les années 90. Je vois avec horreur le rapprochement entre "Allan, Allan" et ce cher Edgar Allan Poe... je n'ai sans doute jamais fait attention aux paroles de cette chanson mais parfois je m'étonne moi-même. Un de mes meilleurs amis, né en décembre 82, m'a fait redécouvrir l'univers MF et ses excellents clips. Je lui transmets de suite le lien vers ce billet qui devrait l'enchanter (bien que d'une génération sans doute un peu différente).
Et encore une fois, moi aussi je préfère les premiers albums. Ma chanson préférée étant "pourvu qu'elles soient douces" et m'ayant valu (avec mes lectures du divin Marquis), le surnom de petite Libertine auprès de mon ami fan de Mylène (mon petit Marquis).

Ameleia 26/05/2009 16:15


Merci à vous ;) je ne sais pas si toutes les générations Se retrouvent dans ce "faux témoignage" complètement sincère ; tant mieux si c'est le cas. Je sais qu'il a été identifié "conforme" par les
trentenaires dont je fais partie, ce qui ne l'empêche pas d'être à moitié fictif...


Theobald 23/05/2009 12:24

Votre texte m'a projeté loin, dans une époque où, les yeux au plafond (chez "nous" il convenait également d'épargner la tapisserie) je me noyais dans un délicieux infini, où la voix de Mylène, aérienne et fragile, me guidait vers un oubli désiré.
Merci.

Theobald.

Ameleia 24/05/2009 10:31


oui, il m'a semblé en écrivant ce texte qu'il pouvait concerner quelques uns de ma génération ;)
bien à vous. ameleia


Leiloona 17/05/2009 17:29

J'aurais pu moi aussi écrire ce billet, si ce n'est que je n'ai jamais vu Mylène Farmer en concert. Ce que je regrette.
Et voici un troisième sujet de conversation. Décidément ... ;)