Combat de l'amour et de la faim de Stéphanie HOCHET

Publié le par Ameleia


                    Et j'escaladerai tous les désirs


                                                        La première chose qui vous surprendra lorsque vous vous saisirez du dernier roman de Stéphanie Hochet, c'est son titre. «Combat de l'amour et de la faim.» Pour qui connaît cette jeune romancière qui publie là son sixième roman, le titre n'est qu'à moitié inattendu... Des combats oui et des joutes destructrices, bien sûr ! Stéphanie Hochet a pour elle l'éventail de cinq romans dont elle s'évente au gré de ses jeunes héros sadiques. Quand elle parle de la faim, ça n'est pas en gourmande : c'est pour creuser des jeûnes. Lorsqu'elle parle de l'amour, ce n'est pas par la sensualité : c'est pour en faire miroiter les nuances au vitriol. Dans tous les cas la relation à l'autre est toujours superbement cannibale. Voici donc, projeté par l'affiche du titre, tout ce qui a fait l'antichambre dérobée des premiers récits... Espoir d'une échappée heureuse ou jeu de vanité ? 

    Voici déjà le premier dépaysement : l'action se passe au début du siècle dans les états du Sud de l'Amérique. Le narrateur – car c'est un homme, Marie, annonce qu'il est recherché par la police. Son crime ? « l'honneur des femmes ». Quels enjeux, quels drames occultes ce crime peut-il impliquer pour qu'il soit jugé plus grave que le meurtre lui-même ? Il faudra lire l'histoire de Marie pour en savoir plus. Que livrer d'emblée si ce n'est que le théâtre initiatique est atrocement féminin.  Tout part de Lula, mère-fille fatale et volage qui sent « l'alcool, la trahison et le rouge à lèvres bon marché ». L'enfant conçoit pour elle un amour fusionnel et incestueux que la mère entretient sans le rechercher, en s'offrant sous les yeux de son fils à des amants brutaux. Tout part de Lula, tout finit par Lula. Chaque femme que Marie aimera sera un prolongement d'elle. Car dans chaque femme, c'est  toujours la même que l'on recherche, que l'on fuit, que l'on désire ou combat. Mais le désir incestueux n'est-il pas le plus exaltant des péchés ? L'inceste est une passion, sa répétion un lit de miel amer. Rien de plus explosif que son désir contenu, mais quel attentat génial quand il est consommé ! C'est une
impossibilité de toute pureté.

    Combat de l'amour et de la faim, est donc un vrai roman oedipien. Durant tout son itinéraire, le héros ne cesse de buter sur l'inceste. D'amant éconduit, il devient le type d'amant prédateur que sa mère a connu. A raison, Stéphanie Hochet nous projette loin des créatures post-modernes de ses précédents romans : méchants enfants mal gâtés, cyniques écrivains Star. Pour la première fois, elle se place à la genèse du fantasme de puissance. Voilà enfin sa créature à coeur ouvert, fragile et  vulnérable. L'auteure y plonge pour chercher les origines du mal. Elle épluche les strates du développement de son obsession qui, lorsqu'elle est contrariée, débouche sur une pulsion sadique.
    Le problème, dit-elle, c'est l'impossible réconciliation de la Faim et de l'Amour. De l'ascension à la chute, le héros ne cesse d'exprimer la nostalgie originelle. Celle où la satisfaction de l'amour et de la faim participaient de la même jouissance, se tiraient à partir du même corps, le corps maternel. « Plus tard, rien ne sera comme avant. Il faudra choisir. Combler la faim ou l'amour. Dans le meilleur des cas, on pourra décider de les calmer l'un après l'autre, ce qui est déjà une détérioration de la béatitude primitive.» Aimer l'autre, c'est accepter qu'il soit hors de nous. Stéphanie Hochet s'en fiche ! On ne peut  survivre à l'affront de la séparation originelle : « Je t'aime, je te dévore. » Tout amour doit être retour à la case ventrale ou totale destruction.
   
    Dans ce dernier roman un palier incontestable est franchi : l'affirmation du sentiment et de son abandon. On trouve pour la première fois sous la plume de Stéphanie Hochet un lyrisme poétique certes maitrisé, mais passionellement inspiré. La phrase s'étoffe, prend de l'amplitude, s'attache aux perceptions sensibles du monde extérieur ; pour la première fois, l'écriture semble se libérer. De la plus belle épure, elle s'offre et vit sa sensualité.
    Un très beau roman fait de désir et de miel noir. Profond, poétique et d'une grande attraction romanesque. De ces récits qui nous tourmentent comme un très vieil appel et que l'on relit.


©ameleia. Article paru dans le Magazine des Livres n°14. 

 écrit le 02/12/2008

Publié dans Stéphanie HOCHET

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ExcerptReader 01/09/2010 11:09


Un grand merci, Ameleia, pour ce commentaire ravissant.
Le dernier roman de Mme. Hochet a ete recemment revue dans le blog Excerpt Reader (en anglais).
Merci d'y jeter un coup d'oeil ;) http://the-excerpt-reader.blogspot.com/2010/08/excerpt-stephanie-hochets-combat-de.html


Ameleia 23/09/2010 18:49



Merci pour ce lien, je m'y rends aussitôt



Sébastien L 15/09/2009 17:15

Enfin, je viens de lire cet ouvrage, après l'avoir eu dans ma Pal depuis des mois!
Ma chronique ici: http://lireplus.mabulle.com/index.php/2009/09/15/188898-stephanie-hochet-combat-de-l-amour-et-de-la-faim

J'aime bcp ton interprétation du livre, plus poussée que la mienne, autour de l'amour et de la mère.
A bientot et bonnes lectures!

Ameleia 21/09/2009 13:12


ah! merci de ta visite je file lire ce que tu as écrit


Lou 02/06/2009 13:37

Mon billet a été publié ce week-end. Merci encore pour vos précieux conseils !

Yv 09/05/2009 13:19

J'y ai vu tout cela effectivement dans ce roman excellemment bien construit et maîtrisé. Lu presque d'une traite dans le train.

maitre boustany 22/03/2009 12:35

areuh areuh