Stéphanie HOCHET, Le combat avec l'ange

Publié le par Ameleia

Parcours d'une oeuvre...




    Stéphanie HOCHET : Le combat avec l'Ange.


    Depuis Moutarde Douce en 2001 qui la propulse à 26 ans au devant de la scène littéraire, Stéphanie Hochet est un écrivain discret. A l'image de ses petites héroïnes indomptables et sévères, elle construit une oeuvre exigeante. Comme en cachette, elle s'efface avec une application d'insecte. Obsessive, presque mutique derrière l'oeuvre qu'elle construit. 
     Est-il beaucoup d'écrivains qui travaillent à se défaire de l'amabilité redevable au lecteur ? Stéphanie Hochet ne construit pas une oeuvre aimable, encore moins une oeuvre pour appeler les miroirs et se faire aimer. Rarement écrivain (aussi jeune !) aura paru à ce point édifier son oeuvre sur le contraire des effets que recherche la littérature : la séduction, la beauté, l'émotion. Des deux grands principes de la littérature classique qui consistent à susciter effroi et pitié, Stéphanie Hochet ne retient que le premier et s'amuse à soigneusement maltraiter le second, comme un jeune chat la souris qu'il torture en la maintenant le plus longtemps possible en vie. Aussi poursuit-elle avec une constance obstinée, mélange hyperconscient de travail rigoriste et de pur instinct animal, la construction d'une oeuvre littéraire.
    Entrée dans l'univers sans compromis de cette jeune romancière atypique.


                                        L'oeuvre au noir...

   

   
     S'il existe un point commun entre tous les héros de Stéphanie Hochet c'est la méchanceté. Ses personnages sont de vrais méchants. Pas des méchants de circonstance, des névrosés patentés, des surmenés en crise, des pardonnables pathétiques, non, ses méchants sont des irréductibles habités par un mal pur, cristallin. Ils tirent leur jouissance du pouvoir assujettissant qu'ils exercent sur les autres : dominer, diviser, bref asservir, Stéphanie Hochet explore en 5 romans toute la palette de l'expression du mal et de ses effets sur autrui.
  
  Dans l'échelle des nuisances, peut-on dire que les plus braves sont d'abord ceux qui se détruisent entre eux ? Ce sont les figures d'écrivain. Chez Stéphanie Hochet, les créateurs sont des sortes de Faux-monnayeurs pour qui l'objet littéraire ne peut s'édifier que sur le champ de bataille du couple et de la fausse monnaie du rapport de force. Détruire pour de vrai pour fabriquer du faux ! Marc Schewin, le romancier à succès de Moutarde Douce ne peut plus écrire que sur et par la relation de miroir qu'il entretient avec ses lectrices. Plus il les hystérise, les dévide, plus elles deviennent source de création et ainsi nourrissent l'oeuvre. De même le couple que forment Jessica et Camille dans Les Infernales. Fusionnelles dans la dévoration, elles forment ce double autocéphale qui ne peut édifier l'oeuvre que sur la destruction lente et sacrificielle de l'une des deux. Pour s'édifier la création absorbe la créature et exalte le créateur. Le moteur de l'oeuvre est toujours le mal.
 

      Pire : les plus méchants sont toujours ceux que l'on croit les plus purs. Les enfants, eux,  ne peuvent  pas se projeter dans les tentacules de la création littéraire. Stéphanie Hochet présente au fil de ses romans une cohorte d'enfants ou d'adolescents dont la méchanceté confine au sublime. Surdouées, adulées, voilà soudain que ces frêles créatures refusent d'obéir et se prennent à opposer au monde des actions incompréhensibles d'indifférence et de domination. Se démettre des basses politesses,  réduire son entourage à un esclavage psychologique par le mutisme, c'est très rigolo. Tenir les siens d'une emprise panique par le jeûne, mais se nourrir de leur pitié et de leur culpabilité, c'est très goûteux. Jouir de son pouvoir manipulateur, c'est envoûtant ! Léon choisit les armes de la vie moderne : absorption nihiliste derrière un écran, culte de la contradiction, matérialisme brutal. Projetés dans un contexte de fragilité psycho-médical, tous ces symptômes de volonté de puissance peuvent aller jusqu'à la tentation fasciste explorée par le jeune Karl dans  Je ne connais pas ma force.  Mais rien n'est plus métaphysique que la cruauté selon Embrun, petite fille effectivement apocalyptique, pur cristal de génie romanesque. Si le mal a un instinct c'est Embrun, si le mal est une pulsion, c'est Embrun. A 9 ans Embrun dépouille les mères de leur tendresse mammifère, émascule symboliquement les pères ; Embrun règne en divinité nietzschéenne, elle dépouille l'humanité de ses symboles jusqu'à rendre fous les psychiatres eux-mêmes. Bref, le plus grand talent des personnages de Stéphanie Hochet, c'est de transformer l'or en plomb. Par dessus tout, il procure le terrible et sorcier avantage de rester enfant.
   
Aime-moi comme je te détruis.
   
    Derrière la jouissance de déplaire se cache un besoin viscéral d'être aimé. Tous les personnages de Stéphanie Hochet subissent une cassure affective dans l'enfance. L'enfant-scaphandre est un hypersensible qui refuse sa vulnérabilité et la retourne en pulsion offensive. Le monde des humains est haïssable parce qu'il exige que l'amour soit partagé. Embrun dessine des cercles sorciers autour du lit de sa mère pour qu'elle ne tombe pas enceinte, elle fait accuser de pédophilie son beau-père, puis son protecteur. Karl voue une haine rivale à son frère aîné qui occupe selon lui tout l'espace de reconnaissance paternelle. « Pour moi être aimé n'est rien, c'est être préféré que je désire », dit l'enfant. C'est pourquoi il faut éliminer les autres quel qu'en soit le prix, fragiliser l'être adoré par une terreur coupable afin de le tenir rivé à soi : « (Embrun) avait palpé la faiblesse de sa mère. (…) C'était une quête moins métaphysique que sensorielle ; Embrun avec sa nature de jeune animal y excellait. Elle se recréait un cordon ombilical de cette façon. Elle avait soif d'une communion avec Anne. (…) Elle cherchait l'osmose de toute sa foi, de tout son petit corps tendu ; la période intra-utérine. » Chez Stéphanie Hochet, l'enfant fait la conquête de l'amour, comme un tyran accède au trône : par la guerre, en piétinant la pitié, en exploitant la culpabilité, bref en terrorisant par leurs faiblesses tous ceux qui pourraient faire ombrage. Nostalgie et défiance d'une fusion originelle.

    Dieu est mon Néant.

    Soit esclavage et soumission, soit domination et destruction : dans
ce champ des forces, il n'y a pas d'interstice possible pour l'amour. Là encore les personnages expriment une terrible résistance à l'abandon. La seule alternative, c'est le désir. Se défier de l'amour, c'est protéger la faille maligne qui mène au coeur, le surcroît d'abandon inévitable. Marc Schewin le sait qui joue de l'écriture épistolaire, le genre littéraire du désir par excellence. Dans la correspondance, le plaisir concomitant est impossible, il est toujours tragiquement différé et donc pathétiquement solitaire. En même temps, c'est l'instrument le plus sûr pour accroître le désir. L'autre n'existant vraiment que dans le manque, l'amour n'est assumé que derrière les barreaux de l'absence, (Marc ne peut aimer qu'une jeune femme incarcérée), ou l'écran de haine que l'on a créé, (Embrun creuse elle-même un écrin d'effroi pour y lover sa mère). Quant à Camille et Jessica leur drame est certainement que leurs possessions  demeurent mentales. La sensualité semble être la frontière invisible qu'il ne faut jamais franchir. Bref, l'amour est là mais dans une coulisse interdite dont l'écriture elle-même se défie.
   
    Voilà. Aurait-on pu imaginer que toute l'oeuvre fût faite de défiances et de tentations romantiques ? Un désir de puissance créé par une réalité d'impuissance, tel est le sort existentiel des héros de Stéphanie Hochet : la condition de l'homme romantique. Le héros est fait de ce par qui et contre quoi il lutte ; c'est un mystique sans grâce, sans salut, sans dieu. Ce combat contre l'altérité, nous le savons, aboutit fatalement au néant. Le néant, c'est le Bien, c'est l'ultime soulagement contre tous les maux, contre tous les combats. Vivre « entre les plis » dont parle Michaux, « être nul, ras et risible », éprouver la béance du désir et de la sensation, c'est le sommet de l'ataraxie régressive.  Embrun rêve comme le cancrelat de Kafka de se blottir dans la fente du mur : « Plus rien d'autre n'existait, rien que la fissure irrégulière et sombre du mur. Embrun approcha ses doigts, toucha les reliefs, plongea dans l'ouverture presque malgré elle. Elle faillit s'évanouir. Le vide se referma sur elle. » Un néant rien que pour soi c'est confortable, mais un néant à deux c'est mieux : Embrun finit fatalement internée mais aliène avec elle ses médecins ; Léon embarque son père dans la très moderne béance aphasique des Feux de l'amour. Finalement le seul personnage le plus heureusement sauvé, c'est Karl que le retour au réel protège d'une mystique de type nazi.  L'Autre est un gouffre adorable dans lequel loger son néant.

Ego scriptor.

    Dans cette comédie humaine qui s'en sortira le mieux ? Eh bien, les écrivains ! Et dans l'oeuvre de Stépahine Hochet, ils sont puissants autant que l'écriture et la création doivent l'être. Ce qui fait ma seule force ne faillira pas ! De tous les champs magnétiques, le plus combattu est encore certainement le moi écrivant. On ne cessera jamais d'admirer le soin obsessionnel, quasi chirurgical donné à la mise à distance des faits et des émotions. Comment peut-on à ce point se circonscrire, pour se rejeter tout entier puis s'observer en ombre projetée ? Stéphanie Hochet écrit comme le danseur use de ses muscles et de ses nerfs ; artiste d'elle-même plus que d'aucune autre comédie, elle doit se dresser en dressant le langage, comme on dresse un animal furieux. Ainsi on se révèle monstre, on s'épanouit monstre dans l'écriture parce qu'on est faillible et terrorisé par sa propre vulnérabilité. Aimer Stéphanie Hochet et son oeuvre, c'est aimer ce par quoi l'une et l'autre se combattent. Telle est la posture de l'ange...


©ameleia. Pour le Magazine des livres. Le 25/11/2008.
   
 

BIBLIOGRAPHIE.

Moutarde douce, Robert Laffont, 2001.

Le néant de Léon, Stock, 2003.


L'apocalypse selon Embrun, Stock, 2004.


Les Infernales, Stock, 2005.


Je ne connais pas ma force, Fayard,2007


Combat de l'amour et de la Faim, Fayard, 2008  


A suivre ... Critique de "Combat de l'amour et de la faim."

Publié dans Stéphanie HOCHET

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