Relire Sagan, petite bibliographie amoureuse

Publié le par Ameleia

QUELS ROMANS LIRE OU RELIRE ?

    On dit des romans de Sagan qu'ils racontent toujours la même histoire... c'est aussi vrai qu'ils racontent peu d'histoires. L'important n'est pas dans l'intrigue et ses rebondissements, l'essentiel n'est jamais spectaculaire ni exotique, c'est le quotidien    de l'âme qui est dévoilé, analysé avec une finesse et une sensibilité désarmantes.
    Quel roman relire alors ? L'oeuvre romanesque de Sagan c'est un long fleuve aux coulées lentes et un peu tristes avec parfois quelques assauts de rivière, un long fleuve dont chaque roman serait l'affluent. Il est fort difficile de choisir...
Fait rarissime en littérature, le meilleur critique de l'oeuvre est celle qui est juge et partie, c'est Sagan elle-même.

Commençons donc par le dernier...

                          
    
Le petit guide du savoir lire Sagan :  Derrière l'épaule
                       
       Derrière l'épaule, publié en 1998 est le dernier ouvrage de Sagan. On lui demande de dresser un bilan de son oeuvre et de sa carrière. Pour ce faire, elle doit relire tous ses romans, « tâche accablante, amusante et parfois cruelle. » C'est un exercice effroyable pour un auteur que de porter un jugement sur sa carrière et sur chacun de ses romans, Sagan s'y livre et parle avec une sévérité sincère et humble de « ces bleuettes péniblement scandaleuses ».
    Pour le lecteur c'est surtout l'occasion de parcourir l'oeuvre en récoltant les circonstances qui l'ont générée. Comme toujours dès lors qu'il faut parler de soi, Sagan ouvre des parenthèses merveilleuses pour s'en détourner. On y découvre les réflexions magnifiques sur la lecture et la création littéraire : « La littérature est une longue et tempétueuse syncope. Je me réveillerai un jour en froid avec ceux que j'aime et mal à l'aise avec moi-même, mais délivrée, allégée, comme saignée de quelque chose qui m'alourdissait le sang. Toutes les sucreries du loisir n'auront rien pu contre ça, ce cadeau sans prix, cette bonne conscience toujours offerte, ce désir toujours mouvant et la liberté qui en découle : le plaisir d'écrire. Je crois que j'aurais envié jusqu'à la haine la personne qui aurait eu « ça », « ça » à ma place. »
Derrière l'épaule est le livre idéal pour sélectionner ceux des quelques uns qu'ont voudrait lire ou relire.


    Le plus personnel... Des bleux à l'âme
« Ce n'est pas de la littérature, ce n'est pas une vraie confession, c'est quelqu'un qui tape à la machine parce qu'elle a peur d'elle même et de la machine et des matins et des soirs, etc. »

    Lorsque Sagan écrit ce petit « roman-essai » en 72, c'est à toute vitesse, sous la dictée expérimentale et réussie d'Isabelle Held. Avec sa secrétaire elle inaugure une méthode de travail qui donne un élan tout à fait nouveau à sa phrase.
    Originalité non négligeable, c'est la première et seule fois où l'auteur se confie. Elle prend le prétexte de se montrer en train d'écrire un petit roman pour nous faire entrer dans le processus de création.  Le temps de l'écriture, l'amour, l'ennui, on trouve dans Des bleux à l'âme des phrases magnifiques sur l'écriture, sa conception du temps, de la vie, des hommes. Une merveille.



Le plus beau ... Avec mon meilleur souvenir.
On dit que c'est le meilleur. Gallimard demande à Sagan, ce qu'elle n'a jamais fait, ce qu'elle déteste faire : parler d'elle. Elle refuse mais se plie à l'exercice du souvenir, et merveilleusement, comme toujours, quand Sagan parle d'elle, elle parle des autres. 
On a là les plus belles pages à lire sur la rencontre en Carson McCullers et Tennessee Williams. Absolument inoubliables. La rencontre avec Orson Welles et la peinture du personnage.
C'est dans cet ouvrage également qu'on peut découvrir ses textes célèbres sur le jeu et la vitesse.



« Le plus passionné, le plus passionnant de mes livres»
Un peu de soleil dans l'eau froide...
Gilles, un journaliste flegmatique et désabusé  tombe dans une sorte de dépression. Il part se mettre au vert à la campagne chez sa soeur et rencontre la belle Nathalie Sylvaner, dont il tombe sincèrement amoureux. Le coup de foudre est réciproque et Nathalie quitte tout, mari, confort et ennui de province pour vivre avec l'homme qu'elle aime passionnément... Seulement, l'amour n'est jamais qu'incomplet. Lentement avec une finesse dont Sagan sait décrire toute l'insidieuse et lente évolution, la passion s'émousse, l'incompréhension s'installe avec ses doutes, Gilles néglige son amour au point de perdre de vue sa rareté.
Un peu de soleil dans l'eau froide est un des romans où la passion amoureuse est la plus finement analysée, les « sentiments disséqués, subtils et durs à la fois » selon les mots de son auteur.



Le plus drôle : Les faux fuyants
En 1940 pendant la débâcle, quatre mondains qui fuient Paris, se retrouvent bloqués en Beauce et se retrouvent hébergés par des fermiers. Bien sûr pas de gîte ni de couvert sans contrepartie de labeur. Sagan sort ses personnages de leur milieu ouaté pour les plonger dans le foin et ce roman n'est surtout pas un roman de guerre, je ne suis même pas sûre qu'il d'ambition satirique, c'est juste du pur plaisir d'écrire en s'amusant. L'écriture est théâtrale, les scènes burlesques, le résultat est hilarant. Assurément le plus drôle de tous les Sagan.



         Le plus long : La femme fardée
Une croisière de luxe concentre toute la comédie humaine de Sagan : la diva hystérique, le gigolo amoureux, le cinéaste semi-raté et sa poule de circonstance, le faussaire romantique, le banquier ennuyeux et sa femme prête à lever les passions etc...
Pour la première fois la symphonie n'est plus à trois ou quatre personnages mais à 12
Ce huis clos en mer est le théâtre d'un entrelacement complexe des intrigues de coeur personnages que Sagan fait évoluer bien delà ses habitudes.
Sagan prend son temps. Contrairement aux autres romans qui n'ouvrent qu'une seule entrée dans la conscience du personnage, celui-ci multiplie les points de vue. Dès lors la richesse des interactions et de l'analyse psychologique sont plus denses, plus complexes, les situations théâtrale multipliées sont très drôles. Un roman polyphonique.  Un des meilleurs.

Le plus célèbre... Bonjour Tristesse
On s'étonne encore du succès de ce petit livre  démodé d'une grande beauté solitaire. Qui le lit ? Pas mes élèves ados. Pas assez spectaculaire, pas assez sensualiste. Quoique.
A lire ou relire bien sûr, pour l'élan, l'extraordianire précocité.
Quelqu'un a vu bien mieux que moi, la modernité de Bonjour Tristesse.

Lisez la critique de Léthée. Pourquoi relire Bonjour Tristesse

Article publié dans Le Magazine des livres n°12

Publié dans Françoise SAGAN

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