Aimez-moi SAGAN !

Publié le par Ameleia


Aimez-moi, SAGAN !


                                              Sagan, sortie du grenier...
   
J'ai découvert Sagan tardivement.
     Comme tous les gens de ma génération, celle des années 80, c'est à dire une génération et demie après la sienne, j'ai lu Bonjour Tristesse. J'ai découvert ce petit roman dans la bibliothèque familiale à 15 ans, en même temps que Mauriac et Gide, dans la première édition du livre de poche : un visage de femme triste sur un fond noir et jaune. Sagan, c'était alors à peu près la seule littérature pour adolescents dont nous disposions. Je ne me souviens pas l'avoir aimée à la proportion du mythe qui le soutient encore aujourd'hui,  tant le récit parlait  plus de la légèreté des adultes dont j'avais surtout à me départir que de mes quêtes étourdies et urticantes d'adolescente.      

    De la Dame, j'ai longtemps gardé une image d'archive de femme triste en noir et blanc, invariablement penchée sur sa machine à écrire. Surtout, ce sont les commentaires grimaciers de ma grand-mère qui, comme les grandes bourgeoises de province, la haïssait tout autant qu'elle la lisait, se tenait raide et revancharde à chaque émission d'« Apostrophe » : «  Oh cette Madame Sagan ! Avec sa bouche tordue ! » Ma grand-mère soudain tordait une bouche idoine avec des airs suspendus de Madame Verdurin : « Monchieur Pivot pourraich' au moins lui dire d'archiculer ! ».  Je raffolais de ce moment !
   
    Après ce fut la fac. En Lettres, on ne parle jamais de Sagan. En revanche, on lit, on commente Duras et Sarraute. De cette dernière on jouissait plus de l'analyse que de la lecture : nous la décortiquions comme un crabe, à la barbe bienveillante d'un professeur d'où tombaient parfois quelques fleurs séchées de rhétorique, puis nous nous  partagions triomphalement le gâchis comme des pilleurs de guerre. Quant à Duras, nous la lisions ; personne n'osait de vrais commentaires. Sagan, elle, était rangée dans le pot des écrivains faciles et populaires, ceux qui germent vite et dont par conséquent on s'occupe peu. Surtout, c'était un auteur bourgeois. Il restait donc à Sagan les vacances sous la pluie chez les cousins normands, les rayonnages d'occasion à moins de 5 francs chez le bouquiniste. Colette et Simone de Beauvoir avaient aussi cette image surannée qui, pour elles, a depuis fort changé. Sagan pas tout à fait encore.

    Aujourd'hui, à l'époque la moins préparée pour l'accueillir et la comprendre, Sagan revient. Rien ne raccroche notre époque à cette femme.  Tout les oppose en réalité. Sagan est d'une autre époque et c'est ce qui me plaît. Nous – les trentenaires, sommes le résultat avachi, d'une génération brillante et volubile – la sienne, qui a dématérialisé la matière, désymbolisé l'argent, déritualisé le sexe avec une grâce et une politesse virtuose. Qui de ma génération veut bien lui rendre un hommage ?

    Aujourd'hui, les combats d'avant-garde que Sagan a précocement  incarnés – sans jamais rien combattre – paraissent des acquis moyenâgeux à une jeunesse qui ignore l'histoire même du combat et consomme gloutonnement ce que la génération précédente a libéré. Elle le savait, elle qui comme nulle autre a observé le gâchis en pente douce de cette deuxième moitié de siècle : « Ce qui manque à notre époque c'est la gratuité. Faire quelque chose pour rien, c'est grisant. Notre époque est trop matérialiste et trop exhibitionniste, avec ses gens qui racontent leur vie à tous les échos et se complaisent dans la réalité. L'imagination est la seule vertu qui nous reste. »
    Romantisme yéyé contre pragmatisme plusquetiste, Sagan n'a jamais nié le privilège de son époque et l'âge doré qu'elle représenta pour sa génération : « Je suis tombée dans une période bénie où tout était possible, l'amour et l'imagination ; les seuls trente ans qui ont été comme ça en vingt siècles ! Je n'ose même plus raconter ce que je faisais : ça a un côté démodé et enviable. »


    Turbulente paresse   

        Etrange sextuor que la relation à l'argent, au jeu, à la vitesse, à l'alcool, à la drogue, aux femmes. Tous s'éclairent par la relation que Sagan entretient avec le temps. 
La temporalité Sagan c'est une nonchalance à toute allure ; cette densité pressée que poétise Char, Sagan la vit poétiquement. Parce que chez elle la voiture n'est pas la preuve de la réussite, la chose qu'on montre : c'est un étourdissement, une stupeur, le plaisir, c'est son corps. Elle recherche les plages désertes quand d'autres les dépeuplent pour qu'on les y voit. Elle aime les plus belles femmes, elle les a et n'en dit rien.  Elle brûle tout en milliardaire ruinée, elle offre tout en libertaire révérante. Sagan c'est l'anti bling-bling, la vraie générosité percée. Comble de l'intelligence, elle ne se justifie jamais, répond toujours avec cette impondérable élégance à ceux qui la griment : « Et d'ailleurs, comment ne pas être reconnaissant à ce masque délicieux, un peu primaire bien sûr, mais qui correspond chez moi à des goûts évidents : la vitesse, la mer, minuit, tout ce qui est éclatant, tout ce qui est noir, tout ce qui vous perd, et donc vous permet de vous trouver. Car on ne m'ôtera jamais de l'idée que c'est uniquement en se colletant avec les extrêmes de soi-même, avec ses contradictions, ses goûts, ses dégoûts et ses fureurs que l'on peut comprendre un tout petit peu, oh, je dis bien, un tout petit peu, ce que c'est que la vie. En tout cas la mienne. » (Des bleus à l'âme.)

    Sagan c'est aussi l'infinie modestie. Elle a refusé tous les sièges tendus, les présidences - sauf celle du festival de Cannes dont elle dénonça les truquages. Pour mieux reconnaître son défaut de génie, elle place ses titres sous la tutelle des poètes dont Eluard (Bonjour tristesse, Un peu de soleil dans l'eau froide, Le lit défait). Son nom lui-même ne lui appartient pas : Sagan est puisé chez Proust. Chez Sagan, il n'y a pas de passé autre que la littérature. Encore, elle s'y engouffre en lectrice vorace dévorant le temps pour l'annuler. La modestie c'est par dessus tout l'humour,  l'humour spectaculaire qu'il faut pour supporter pendant plus de 40 ans le mythe qu'on a construit autour de soi et surtout pour se supporter soi-même « avec toujours, en contrepoint, ce léger fou rire intérieur à son propre égard. » 
   
    La carence acharnée.

    Mais curieusement, ce sont les thèmes dont Sagan ne parle jamais qui en apprennent plus sur elle et son oeuvre  que ceux dont elle parle ordinairement : l'amour, la solitude, l'ennui.
    Ce dont Sagan ne parle jamais, c'est du passé. On remarquera au passage qu'il n'y a jamais d'enfant dans l'oeuvre. De la dizaine de romans que j'ai lus, je n'en ai vu aucun. Pas d'enfant, donc pas de mère, donc pas de père, donc pas de passé. De même les personnages de ses romans n'ont pas de consistance temporelle. Les êtres vivent dans un espace-temps assez unitaire proche des conventions théâtrales que résume bien le titre  emprunté à un vers de Racine, Dans un mois, dans un an. L'auteure  place ses personnages dans une bulle psychologique qu'elle fait tourner au dessus de la vie pour en décrire les infinis miroitements suivant les ombres et le soleil. Les hôtels, les bords de mer, le whisky, la nuit, ses personnages ouatés dans le Chanel et les peignoirs éponge protègent du vrai traumatisme d'enfance, ils préservent l'amnésie, ils l'amidonnent.
    Et pourtant. Chez Sagan, rien ne parle d'enfance et tout renvoie à l'enfance : le  bâteau ivre du jeu, l'enfance pour qui être c'est vouloir, l'enfance qui ne laisse jamais une passion inassouvie  mais vit de vrais chagrins. Il y a chez Sagan quelque chose de l'ordre de la Carence Acharnée – un manque primitif comme un tonneau des danaïdes qu'elle vide elle-même aussi vite qu'elle le remplit : l'alcool, les femmes et la purée de marron. Ogresse famélique, femme de course au lit ou don juanne régressive, la tête dans les nuages le pied au plancher. Elle livre sa vie au hasard. Vivre ou mourir, ce qui importe c'est le risque de la sensation.

    Créature baroque par excellence, Sagan efface toutes les traces de son passage : elle perd 150 000 livres au casino dans la nuit puis annule tout en gagnant l'équivalent de sa perte (lisez cette anecdote dans Avec mon meilleur souvenir ), elle côtoie la mort dans un accident spectaculaire, la provoque même plusieurs fois puisque la politesse a coutume d'atténuer les nombreux autres accidents de voiture... et de drogue. Elle fait et défait les liens, elle vit par accident : accident pulmonaire, accident de voiture, accident de jeu. Créature post-moderne, le hasard est son destin, la seule doctrine à laquelle elle se plie ; d'ailleurs c'est le hasard qui la sauve plus souvent qu'il ne la condamne : Sagan créature romanesque, jamais tragique. 
    Finalement, la seule chronologie, c'est l'oeuvre. La seule preuve de durée c'est l'écriture. Mais là encore elle ne relit jamais ses livres. Ecrire, « c'est là le seul signe actif que j'existe, et la seule chose qui me soit très difficile à faire. C'est un exercice dont le rôle est à chaque fois de me remettre en question. » L'écriture c'est la naissance. Françoise Quoirez naît en 1954 avec Françoise Sagan et Bonjour Tristesse. Avant, il n'y a rien. Françoise n'existe pas : « A y penser, les seuls jalons de ma chronologie seraient les dates de mes romans, les seules bornes vérifiables, ponctuelles, et enfin presque sensibles de ma vie. » (Derrière l'épaule). Etonnant paradoxe qu'un écrivain amnésique adore par dessus tout le plus grand écrivain de la mémoire, Proust.
   
    Andante, andante...        

   
    Parler de l'oeuvre de Sagan, c'est parler du style. La fameuse « petite musique », désigne une réalité bien plus complexe et littéraire que le raccourci abâtardi fabriqué par l'usage.
    Ce chabadabada inimitable a de multiples influences, toutes musicales. D'abord, la musique c'est la poésie que Sagan aime par dessus tout. Ensuite c'est la lecture. Quand elle lit, elle recherche avant tout « une voix. Certains écrivains ont une voix, qu'on entend dès la première ligne, comme la voix de quelqu'un. » Sagan est aussi  une mélomane complète, elle fréquente les caves de jazz de Saint Germain, aime la Traviata et Billie Holiday, transporte ses disques toujours avec elle, écoute Schubert  dans ses bolides lancés à 250 Km heure.
    Au delà de la simple influence, le rythme de phrase unique de Sagan vient d'un auteur qui pense plus vite que sa main ne peut écrire et donc très souvent dicte ou s'enregistre. D'où ces immenses périodes qui progressent par vagues anaphoriques, le segment de phrase précisant puis amplifiant le précédent. L'ensemble est toujours orchestré par une profonde exigence phonique et rythmique : « Surtout pas de plan, j'aime par dessus tout improviser, avec l'impression de tenir les fils du récit et de les faire bouger à ma guise.  Puis, je travaille sur ce texte. J'équilibre les phrases, j'élimine les adverbes, je vérifie le rythme. Il ne faut pas qu'il manque une syllabe, un pied, quelque part. Ecrire est aussi un travail d'artisan. Dans une phrase de roman, le nombre de « pieds » n'est pas fixé, mais on sent très bien si la phrase est boiteuse en la tapant ou en la prononçant à haute voix. » (Un certain regard)  
    Enfin, ce souffle d'une oralité très classique mime et épouse toujours parfaitement l'évolution de la pensée. Lire Sagan, c'est entrer dans le rythme Sagan, c'est comprendre son tempo intérieur : le vertige épousé de l'extrême vitesse et de l'extrême paresse, une sensualité  andante,  tranquille et déchirante.

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        Pendant les vacances, dans une petite station balnéaire, au bord de la méditerranée - qui n'a  pas le charme hélas de Saint Tropez, mais la saveur très sûre de l'anonymat - je me promène sur le petit marché local. Il y a une bouquiniste qui y pose son étal depuis plusieurs années. Elle a le visage fendu des fumeurs et deux petites barrettes de feutre rouge en forme de marguerite dans les cheveux. Je lui demande si elle vend plus de Sagan depuis la sortie du film. Elle tourne vers moi de grands yeux brûlants et mouillés, comme si elle espérait en vain  que quelqu'un lui posât la question : « Oui ! Beaucoup ! Je suis très heureuse : j'aime beaucoup Sagan ! »  et elle ajoute d'un regard indéchiffrable  « J'aime Sagan. »

©Ameleia.
Article publié dans  Le Magazine des Livres n°12
Novembre/décembre 2008.





Publié dans Françoise SAGAN

Commenter cet article

Sebastien L 28/02/2009 19:28

un très bel article, que je lis un peu en retard...
Il est temps que je reprenne ma rétrospective Sagan, entreprise déjà l'année dernière!
bonnes lectures!

virginie 01/02/2009 13:23

Peux-tu m'écrire sur mon adresse mail afin que je te réponde par le même canal ? Le récit des 10 ans passés n'intéresse guère les lecteurs de ton blog !
Bises

Virginie 26/01/2009 13:13

Un grand merci pour ce beau texte sur Françoise Sagan ...
Je ne connaissais que "Bonjour tristesse", et puis j'ai vu le film retraçant sa vie avec la toujours impeccable Sylvie Testud, et je me suis attachée au personnage. Depuis j'ai lu "Un certain regard" dans la collection Carnets de L'Herne (un joli cadeau à faire ... ou à se faire) et l'élégance, la retenue et la vitalité de cette femme m'ont touchée. Je regrette, comme toi, de ne pas avoir cotôyé Sagan sur les bancs de la fac ! (J'ose le tutoiement car il me semble bien que nous soyons de la même promotion de Deug ou Licence).
Cordialement.

Ameleia 27/01/2009 20:16


Je me souviens très bien de toi ! Et c'est pas mal de souvenir potaches sur les  bancs de la facs et à "l'Ogre"... En fait, mon blog fait son "face book" de luxe ! Il ne fait revenir que 
"les essentiels" ^^.
Donne-moi de tes nouvelles ça me fera infiniment plaisir.  Merci pour ce message. IL me touche d'autant plus qu'il marque un retour frappant sur le passé...et lui donne sa cohérence...

bises