Une éducation libertine de Jean-Baptiste Del Amo

Publié le par Ameleia

        Les Infortunes de Gaspard.


    1760. Sous la canicule d'août, Gaspard fils de rien entre dans Paris pour faire fortune. La fange et la misère lui ouvrent tout grand les bras, sous la tutelle matriarche de la Seine, gorge noire de Paris qui draine sur ses rives comme sous ses eaux toute la crapule et la misère.  L'héroïne c'est elle, divinité des miséreux et maquerelle des morts. C'est elle qui porte et assume la noirceur du siècle. Car l'originalité de ce roman picaresque tient en ce qu'il va à l'encontre de l'image positive des Lumières que nous avons. Ici, l'ascension ne se fait pas par la raison et l'Esprit. Depuis un siècle déjà que Dieu a déserté, on s'épanouit par les Enfers. On s'envoie en l'air avec la turpitude piétinée des corps. On gravit par les turbulences hasardeuses de la Fortune. Bref, on triomphe par le cynisme. Telle est la manière de bien former les hommes.
   
    A travers le parcours initiatique de son jeune héros, Une éducation libertine nous tend un miroir crasseux et puant de la fin du siècle. Tantôt Charon du Fleuve Cruel, chargé d'exhumer les cadavres que charrie la misère, tantôt apprenti perruquier, amant d'infortune ou giton de coussins, croupissant sous les séries de corps gras et bleus, Gaspard nous promène sur les deux rives de la Seine à la rencontre de ces clandestins sans papiers de la grande Histoire : les prostituées, les invertis et tous les métiers de l'ombre, des équarrisseurs aux vendeurs de chanson en passant par les farines de la noblesse invertie. Grimé, violent, chaque personnage est olfactif et pictural, comme découpé dans un tableau de Goya.  Chacun est un enfant de Saturne dévorant ses enfants. Saturne c'est la Seine, bien sûr, avec cette langue rouge et noire qui jouit des créatures qu'elle engendre et déchire.

  
     Pour ce premier roman, instruit et inspiré, littéraire avant tout,Jean Bapsiste Del Amo affirme son amour particulier pour le morbide et le faisandé. Sous sa plume baroque, maniériste parfois, les corps sont enlaidis, déformés par la misère morale autant que par les ombres dévorantes du décor. Le parcours picaresque est rousseauiste : par l'amoralité de ces hommes brutaux et l'obscurantisme conquérant de leurs pulsions. Bien sûr, nul recours à la justification et à la mystification littéraire qui font la parure des Confessions. Car au-delà des Lumières et de ses moralistes, Jean Baptiste del Amo a retenu la leçon moderne de Zola et des Grands romanciers du XIXème siècle. L'écriture jouit parfois jusqu'à la saturation de l'hyperbole morbide plus proche de l'exagération zolienne que de la rigueur des Classiques. Styx plus que Jourdain, la Seine, fleuve de sang, est un Destin qui prédétermine les vies. On s'en réjouit. L'histoire se dévore, le plaisir de lecture est sans pareil. On entre dans cette odyssée baroque comme un libertin au festin d'un Rastignac en gilet rose.     
 A lire sans modération.


Une éducation libertine, Jean-Baptiste del Amo, Gallimard, 2008,  431 pages, 19 euros.

                                        En collaboration avec 
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Publié dans Jean-Baptiste DEL AMO

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Mlle Curieuse 03/02/2009 11:55

Enfin un post qui me donne envie de lire ce livre !

Ameleia 03/02/2009 12:29


Excellent vraiment ! Je te le conseille.