Sur la plage du Chesil de Ian McEwan

Publié le par Ameleia


                                                              
 Itinéraire d'un accident programmé.


    Les romans de McEwan commencent toujours par un accident. Un événement soudain, violent, et sans causalité apparente frappe un personnage, bouleversant à la fois le cours et la perception de sa vie. Dans Samedi, il s'agit d'une simple agression dans la rue, dans Délire d'amour c'est une chute de montgolfière, dans Expiation, un viol. Le dernier roman de McEwan, Sur la plage de Chesil ne fait pas exception mais opère un léger déplacement pour le moins original. Ici, l'accident est l'évènement le plus prévisible qui puisse frapper un jeune couple : la nuit de noce. Comment donner à une nuit de noce un air de coup de théâtre tragique ? Comment insuffler à ses protagonistes une pantomime grotesque et pathétique ?  Voilà tout le génie de ce court roman qui donne à un événement  certes unique mais plutôt commun toute la cambrure d'une tragédie antique.

    Comment Florence, brillante violoniste, et Edward, brillant étudiant en histoire, anges équilibrés de 22 ans, vierges et amoureux, ont-il réussi à rater leur première nuit d'amour ? Est-ce l'attente trop prolongée qui mystifie le désir,  est-ce le vestige d'un héritage judéo-chrétien,  leur classe sociale, ou tout simplement leur manque d'expérience ? Sans doute est-ce tout cela à la fois et donc « trois fois rien». Ces deux là n'ont rien d'êtres traumatisés par la vie, ils sont même fichtrement normaux et c'est justement ce paradoxe qui rend le récit intéressant !
     Dans ce cas, où cibler l'origine du désastre ? Le lecteur va vouloir chercher une cause,  une caution, comme dans un bon polar, exiger un responsable. C'est précisément ce genre de clé que le récit ne va pas lui livrer. En légiste réaliste, McEwan narre chaque événement de la rencontre amoureuse à la scène fatale en ne s'en tenant jamais qu'aux faits ; les causes – s'il y en a - sont peut être contenues dans ces petites scènes insipides de la vie de deux étudiants anglais, que le lecteur est libre d'interpréter.

    En réalité, ce ne sont pas les causes qui importent. Ce qui est magistralement montré dans ce récit c'est, au-delà des moeurs, des castes, des cultures et des névroses qui peuvent en résulter, notre capacité unanime à nous aveugler nous-mêmes. Derrière l'illusion de la maîtrise, la construction lente et sûre d'une vie jalonnée par des choix raisonnables et maîtrisés, le soin à parer les douleurs, à ouater le réel pour qu'il n'arrive jamais rien, se cachent une réelle peur de l'introspection, le refus d'un travail d'auto-analyse qui tenterait d'éclairer nos gestes et nos choix. Tous ces signes que nous atrophions, refusons de lire, nous mènent un jour, fatalement, à l'accident. Le destin selon McEwan, c'est ce drame programmé du laisser-faire. C'est cette suite de micro-dénis presque invisibles qui se tissent et annoncent le surgissement inévitable de l'accident qu'on ne saura donc interpréter qu'en reportant la faute sur l'autre.

Encore un Génial Mc Ewan !

@ameleia.

Ian McEwan, Sur la plage de Chésil, Gallimard, 2008, 149 pages.

Vous trouverez aussi une mini critique de Samedi ici :
... et tous les mémorables de ces 10 derniers mois...

A lire également le remarquable article de Lili sur le jardin de Ciment.



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