Son excellence Eugène ROUGON ou la Rupture selon Zola

Publié le par Ameleia

                                                                                    Dans le vaste projet de Comédie humaine que  Zola avait prévu de peindre, il y avait 4 mondes : le peuple, les commerçants, la bourgeoisie et le grand monde.  C'est ce dernier qui est attaqué dans Son Excellence Eugène Rougon,  où il s'agit de révéler les coulisses de la vie politique et particulièrement les conditions de la prise et de la perte du pouvoir.
    Eugène Rougon est fait pour ça. En monomane presque plus balzacien que zolien, le pouvoir lui colle à la peau. Bourgeois parvenu dans la généalogie des Rougon, ours intelligent et autoritaire, colosse tout court,  il est le seul des Rougon-Maquart qui ne mourra ni par sa profession,  ni par sa génération,  ni par les perversions  que ces deux causalités naturalistes engendrent. Parce qu'un vrai politique ne meurt pas de la perte de pouvoir, il en renaît. La disgrâce est un vers disharmonieux qu'on se laisse tirer du nez avec une douleur aigre-douce en préparant les pompes de son retour en grâce.
    Ce roman est construit de cette manière, suivant les aléas du pouvoir. Zola montre comment on le gagne par de mauvaises raisons et un bon coup de chance, et comment on le perd par un mauvais mot ou la traîtrise d'une femme. Le peuple ? Ce sujet absolu pour le bonheur duquel on lutte ?  : un figurant invalide.  Les intérêts généraux sont depuis longtemps oubliés au profit  des intérêts particuliers. Il y a aussi les deals  avec les copains qui nous aiment et dont il faut alimenter la reconnaissance, ceux-là même qui se volatilisent comme une nuée de moineaux et vont « s'engraisser d'un autre embonpoint» dès que le vent tourne ; il y a aussi la réversibilité quasi symétrique des rôles ou l'élève surpasse le maître, le manipulateur devient manipulé. Plus grave encore, il y a aussi la réversibilité des idéaux. Ce qu'on a réfuté bec et ongle à s'arracher les entrailles peut soudain devenir un chant vertueux, le seul chant nécessaire et salutaire pour tous. Mais le  rouage le plus spectaculaire est encore le rôle des femmes. Bien qu'il faille s'en méfier, toutes les intrigues en dessous de la ceintures le restent à peu près en tout sauf en politique. Ces dames y veillent. Comme dans tous les romans de Zola, la force sexuelle recoupe et augmente les autres énergies : celle du politique, celle de l'économique. Le roman est à lire pour l'unique personnage de Clorinde, italienne flamboyante et volubile, volage carnivore, lionne-enfant qui mène son monde en ayant l'air se s'en laisser mener. Rien, personne surtout pas le désir ne peut « pénétrer les rouages secrets de cette machine superbe et détraquée. »

    Enfin, si d'aucuns ne l'avaient pas encore remarqué, notre jeune génération politique connaît de larges et non subtils points communs avec le Second Empire et le règne de Napoléon III :  pouvoir centralisé autour de la figure unique de l'empereur, culte de l'autorité comme valeur morale fondamentale, répression et manipulation intensive de la presse, sabotage de l'opposition en excitant les extrêmes par des vagues répressives, bref voici « l'Empire, beau champignon de despotisme poussé en pleine société démocratique ». Relire Zola et Son Excellence Eugène Rougon a des vertus civiques indispensables pour comprendre ces deux époques qui se répondent comme deux veuves joyeuses.

ZOLA, Son Excellence Eugène Rougon, Livre de Poche n° 901, 469 pages.

Article publié dans "La presse littéraire" Septembre/octobre/décembre  2008 Spécial Zola. n°16



Publié dans Emile ZOLA

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