Le mage de John FOWLES ou l'appel des sirènes

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                                                                                    Comment le mensonge romanesque peut-il, nous éloignant du réel, nous rapprocher de la vie. Voilà une définition bien battue du roman d'initiation.  De Stendhal à Borges en passant par  Proust on retrouve cet exquis mouvement de balancier. Mais sous la plume de John Fowles la balance devient labyrinthe. John Fowles est en effet un grand mystificateur et le Mage, roman paru en 1966 en est la matrice. C'est un monstre romanesque tentaculaire, un pavé dans la méditerranée de 650 pages, un roman somme, multiforme aux ambitions totales à la manière de l'Homme sans qualité ou de La montagne magique (sans le thermomètre Dieu merci ! et dans une eau à 25 degré ! ) qu'Albin Michel réédite dans la collection « les grandes traductions ».

    Un jeune homme dévoré d'ambition littéraire se retrouve soulagé le jour où sa mère et son père (militaire), décèdent dans un accident de voiture. Pour se laisser le temps de parfaire sa vocation, il s'éprouve au contact des femmes : vite conquises, vite quittées, comme la poésie d'ailleurs qui le fascine et pour laquelle il finit par ne se découvrir aucun talent. C'est ainsi qu'il renonce à  la création en même temps qu'aux enjeux effrayants de la  sincérité amoureuse, en acceptant un poste d'enseignant dans une île isolée du Péloponèse, en Grèce.
    Quand on n'est pas créateur et qu'on en a mauvaise conscience, notre inconscient nous incite étrangement à devenir créature. C'est ce qu'il va arriver au jeune narrateur entre les mains de Marcel Conchis. Patriarche icônoclaste, hôte exemplaire et inquiétant, tout est fait pour séduire à priori le jeune narrateur. Ce dernier tombe sous le charme initiateur de ce savant fou qui prône l'exactitude scientifique avec le charme et le sens de l'hospitalité des sorciers. Homme de théâtre, médium, psychiatre ou romancier, c'est sous le masque de toutes ces identités vacillantes que Conchis va faire subir à Nicholas d'Urfé une série d'épreuves où le réel devient le théâtre et inversement le théâtre miroir du réel  : messes noires, scénarios érotiques à vous rendre fou ou simple dîner d'olives et d'ouzo, le romancier met en oeuvre des épreuves aussi censées que délirantes qui visent une mise à nue psychique, intellectuelle, sexuelle, bref identitaire du héros. Chaque scène initiatique est une sorte de viol psychique censé faire accoucher les  possibles de ce jeune Nicholas, intelligent mais pataud,  à la révélation de l'altérité.
    Le mage est un labyrinthe baroque et caniculaire qui perd le lecteur dans ses méandres fictifs, le manipule jusque dans les douleurs furieuses de rebondissements insoupçonnés. Qui est créateur ? Qui est créature ?  On se laisse prendre aux attractions violentes et magiciennes de ce roman comme on répondrait – n'étant pas plus doté d'héroïsme que Nicholas d'Urfé – à l'appel  des Sirènes.




PS : Puisqu'elle m'a conseillé la lecture de ce génial roman, je dédie cet article  Marie-Lamalie, lectrice de luxe et amie chère, dont vous saurez tout si vous allez là : http://lamalie.blogspirit.fr


John Fowles, Le Mage, 1966, réed 2006, Albin Michel, 266 pages.

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