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Mardi 25 janvier 2011 2 25 /01 /Jan /2011 20:29

Entretien avec Cécile Coulon.

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    Cécile Coulon jeune romancière clermontoise de 20 ans vient de sortir «Méfiez-vous des enfants sages» chez Viviane Hamy. Coup de coeur des libraires, épinglée parmi les meilleures sorties de la rentrée littéraie, le roman a déjà obtenu le Prix E. Leclerc... et ce n'est qu'un début. Rencontre avec un jeune talent à la verve brève et insolente.

 
              Pouvez-vous vous présenter en quelques mots.

J’ai l’âge de Bruce Springsteen, divisé par trois. J’utilise la musique, le cinéma et les hamburgers comme inspiration principale lorsque j’écris.
             
              Votre roman se passe en Amérique, dans un état du Sud. Or c'est une fausse Amérique.               Pourquoi lui avoir donné ce continent comme toile de fond  ? 

Méfiez-Vous des Enfants Sages n’est pas un roman américain, mais un roman qui se déroule au Etats-Unis. J’ai utilisé cet espace car d’une part, c’est le lieu de tous les possibles, et d’autre part, j’ai lu, vu et écouté beaucoup de « grands crus » américains pendant deux ans, qui m’ont beaucoup plus touchés que la littérature ou le cinéma français. Les Etats-Unis, c’est un outil de travail.
 
              Vous peignez un univers d'anti-héros, de ratés. Qu'est ce qui vous attire chez ces   personnages ? 

    Ils ne sont pas des ratés, ils sont des fêlés, mais comme l’a si bien dit M. Audiard : « Bénis soient les fêlés, car ils laissent passer la lumière.» C’est cette « lumière » que je tente de rendre à l’écrit.
             

Certains de vos  personnages sont façonnés «à l'américaine», mais d'autres n'ont pas  grand chose à voir avec l'Amérique. Les Parents de Lua ressemblent à de bons français, Lua aussi d'ailleurs....

    En effet, certains personnages très secondaires semblent tout droits sortis d’une série B américaine, tandis que d’autres – Lua, Markku, Kerrie, Eddy- ne sont pas du tout caractérisés de la même manière. Comme les Etats-Unis ne sont qu’une simple toile de fond, ces personnages ont plutôt un côté universels, ils ne sont pas façonnés à partir d’un stéréotype culturel, mais à partir de plusieurs détails, qui collés les uns aux autres, en font des figures attachantes. Je ne crois pas qu’ils soient de « bons français », ils sont justes « bons ».

 
              Est-ce qu'à 20 ans on ne peut que créer des personnages adolescents ?

Quel que soit l’âge, on peut tout créer, mais seulement à partir de ce qui nous inspire le plus. L’adolescence, c’est un thème comme un autre, c’est un passage obligé si l’on veut parler de la vie en général.
 
 

A la fin de votre roman vous fournissez une BO pour chaque chapitre. Aviez vous en tête  ces morceaux lorsque vous écriviez ? 

Cinéma, musique et écriture sont indissociables. J’écris en fonction de ce que j’écoute et de ce que je vois. Au moment de l’écriture, j’écoutais ces morceaux.
 
En quoi la musique influence-t-elle votre manière d'écrire ?

Elle met en place une atmosphère particulière, elle donne une profondeur à l’écriture, elle épaissit l’histoire.
 
 D'où vous viennent toutes vos références cinématographiques, littéraires, musicales ?

Les références viennent des expériences cinématographiques, littéraires et musicales que j’ai vécues. De toute petite à aujourd’hui. Que ce soit un film de robots, une nouvelle de Tennessee Williams ou un film de Larry Clark, j’en parle. Si un roman, un film ou un morceau me marque, j’y fais référence à un moment ou à un autre.
 
    A part la culture à laquelle vous faites référence, quel est votre terreau de création  privilégié ? Votre entourage proche, vos amis, votre enfance ?

L’expérience, en général, dans tous les domaines. Je pense que cela vient d’un principe d’ouverture, où, à force de rencontres, de découvertes, de jeux et de discussions, une capacité de création se met en place. C’est un échange, un fonctionnement en vis-à-vis : accepter de recevoir ce qui nous est donné tout autour de nous et puis en faire usage. Cela peut venir de ma famille, comme d’une personne rencontrée dans la salle d’attente du dentiste. Il n’y a pas de moment de vide, où rien n’est valable.
 
    
Lua, votre héroïne a une araignée qui grossit dans son crâne jusqu'à occuper tout son espace cérébral. Avez-vous aussi une araignée qui vous dévore le crâne ?

Je dois certainement en avoir toute une tripotée qui se partage la part du gâteau ! L’araignée qui grossit dans le crâne de Lua, c’est une peur nouvelle, qui l’éjecte brutalement de l’enfance. Ce qui m’effraie le plus, c’est de ne plus voir chez les autres le petit détail qui fait tout, c’est de considérer l’humain en général, sans plus déceler sa part de génie.

  

Pour qui écrivez-vous ?

Pour mes pieds, et plus particulièrement le gros orteil.
 
 
Il y a dans votre écriture  un art du détail visuel, déroutant, souvent décalé. On pense à la  BD, ou à la nouvelle vague des films d'animation...
 
Ce sont les détails qui sont significatifs, drôles. Un portrait sans détail, c’est idiot, c’est comme du Coca sans bulles. Tout se construit autour de ce décalage entre le général et l’infime, et plus cet infime prend de l’importance, plus je m’amuse.
                           
Comment s'est construit l'écriture du roman. Aviez vous un projet défini  ? Un fil rouge ?

Il y a eu une première mouture intitulée Bye-Bye Lua. Le texte faisait cent pages de plus, et trois ou quatre autres personnages s’inscrivaient dans la lignée des « fêlés ». Je n’écris pas avec un plan en tête, je n’ai pas pour but de montrer quoi que ce soit au lecteur, chacun y trouve ce qu’il veut. Le fil rouge, pour moi, c’est une angoisse, qui me pousse à écrire quelque chose d’ennuyeux, puisque prévu à l’avance.
 
 Quelles sont vos lectures actuelles ?

Vineland, de Thomas Pynchon, qui est un maître en matière de personnages éclatants. Sinon, Rue de la Sardine, de Steinbeck, où les premiers mots reprennent l’image de la « lumière », des fêlés. Il écrit : ce sont des filles, des souteneurs, des joueurs de cartes et des enfants de putain. Ce sont des saints, des anges et des martyrs.
 
Quelle est la part de travail, la proportion de brouillon et de réécriture dans votre manière  d'écrire ?

Le premier jet n’est pas du travail, mais du jeu. Cela dure un mois ou deux. Comme un gosse qui s’amuse avec ses Lego. Ensuite, la relecture inaugure le véritable « travail », d’un point de vue grammatical, et syntaxique. Pour Méfiez-Vous des Enfants Sages, il y a eu deux versions avant celle publiée. La première était très longue, la seconde, plus courte, présentait la construction en trois parties. J’ai peaufiné quelques personnages, sous les conseils avisés de mon éditrice.
 
Quand avez-vous commencé à écrire ? A quel besoin cela répond-il ?   

J’ai commencé par un peu de poésie vers 12 ans, puis j’ai continué avec des nouvelles, et de fil en aiguilles, j’en suis venu au roman. Avec du recul, je ne pense pas que cela corresponde à un besoin précis, c’est juste que je ne sais pas faire grand-chose d’autre. Il y en a qui font très bien les tartes au pommes et d’autres qui construisent de chouettes maisons, j’écris des paragraphes, cela revient au même. C’est quelque chose de naturel.         

 Avez-vous des rituels d'écriture particuliers ?

Coca, hamburger, course à pied ; ça fonctionne du tonnerre !
 
 Méfiez vous des enfants sages est votre troisième publication. Que ressentez-vous à chaque parution ?

Je me dis qu’il y en aura d’autre, et j’ouvre une bonne bouteille de vin.
   

 Vous avez publié votre premier roman à 17 ans. Qu'est ce qui peut  motiver une volonté de publication à cet âge ?

Il n’y avait pas de volonté de publication. Je découvrais l’écriture, je m’y exerçais, sans penser que cela puisse toucher un public plus grand. Je ne crois pas en mon écriture, ce sont mes proches qui le font pour moi.
 
    Vous n'avez donc pas d'ambition ?

Je n’ai aucune ambition « marketing », ni celle du best-seller. Ce qui m’intéresse, c’est ce détail de l’humain, pouvoir le raconter et en faire une bonne histoire. C’est ça qui branche tout le monde, qu’on soit gosse ou grand-père, c’est les histoires qu’on nous raconte, avec les mots justes, qui frappent au bon moment. Ce n’est pas une ambition littéraire ou mercantile, c’est quelque chose de permanent, et oral. Ecrire un roman ou raconter sa journée de la veille au café du coin, ça revient au même, si on trouve les bons mots pour en faire quelque chose de drôle.
 

Qu'écrivez-vous en ce moment ? Une nouvelle publication est-elle en projet ?

J’ai quelques bafouilles dans mes tiroirs, et mon éditrice a le manuscrit de mon dernier roman.

 

 

Entretien publié dans le MAGAZINE DES LIVRES N°27

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Par Ameleia - Publié dans : Cécile Coulon
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Dimanche 23 janvier 2011 7 23 /01 /Jan /2011 20:17


        Coca-Cola, Malabars et vieilles idoles.

   

     9782878583328.jpg Autour de Lua tout va bien. Rue Cold Street, il y a les pavillons blancs quadrillés de gazon fluo, le Cherry Pie Shop et ses milk-shakes, il y a les sorties d'école pour les autocollants Batman, les goûters pour les beignets, les « baskets Koods minables » et « les baskets flashy », une grande ville géniale là-bas qui s'appelle San Francisco. C'est l'Amérique.
    Pour tous, Lua est une enfant sage. Mais en vrai, c'est un Dieu, une surdouée du dollars de 5 ans : revendeuse sauvage de réglisse, dealeuse de baskets à la récrée. Lua est  l'enfant-reine sous le règne d'Eddy, un crooner déchu des grands fossés, plus tatoué que John Wane, plus sentimental que Johnny Guitar. Les parents laissent faire. C'est que Lua a de « chouettes parents ». Markku est un logicien patenté qui prouve l'existence de la raison dans les intestins des têtards. Kerrie a une belle chevelure, relit invariablement Sa Majesté des Mouches dans lequel elle regrette ou cherche encore quelque chose. Voilà. Les parents de Lua s'aiment. Dans le lecteur CD, le même titre de Gene Vincent. Tout va bien. Et puis il y a ce jour particulier : quand la grande araignée velue, ramenée pour les expériences du père, s'échappe de sa boîte et que l'effroi envahit la chambre de Lua, envahit tout l'espace, jusqu'à se loger dans le crâne de l'enfant. Kerrie et Markku laissent faire. Quand Eddy meurt, Kerrie et Markku disent qu'il faut « du temps, du temps et encore du temps ». Dieu et son fils « Barbu » ne répondent plus. On change le papier peint. Markku déserte, Kerrie laisse du lait au frigo. On réchauffe des Pizzas géantes. Pendant ce temps la Grande Araignée a grossi dans le crâne de Lua. La tumeur muette de l'adolescence s'est installée. Lua a 15 ans.  Et personne n'a rien vu.

    Si c'est cela l'Amérique, alors l'Amérique est partout où se loge l'adolescence. Méfiez-vous des enfants sages est le roman d'une enfance bâclée. Un anti-rêve américain où le continent offre précisément son cadre mythique pour mieux déréaliser l'initiation des héros. Car l'Amérique de Cécile Coulon est une Amérique fantasmée. C'est l'Amérique d'ado d'une jeune romancière de 20 ans qui n'a jamais mis les pieds sur le continent, une Amérique en simili-cuir et libre-service, celle qu'on trouve en bas de chez soi et dans laquelle on baigne du premier jeu Playskool  à Lucky Luke en passant par le Cheeseburger-Coca et les coffrets Elvis à la Fnac. Pour cette génération, un Coke c'est plus qu'un logo, c'est un continent. L'oeuf Kinder est meilleur que les chocolats Vieillards (les auvergnats comprendront), et celui qui dégote  la dernière paire de Nike  est un chercheur d'or... Le plus surprenant c'est que la jeune romancière parvient avec son imaginaire Playmobil à créer une Amérique plus vraie que nature. Un monde où Steinbeck ferait son lit chez les Sims ? Il suffit que Cécile Coulon nomme le bleu moleskine d'une banquette de bar chipée dans un film de Tarentino ou de Lynch, pour que l'Amérique découvre à l'infini ses champs  de maïs,  ses  canicules et  ses idiots.

            Les personnages de Cécile Coulon sont des chairs de papier. Ils ont le cliché dans le sang. Et pour cette raison, ils sont tragiques et universels.  S'ils ont un avant goût de sirop, ils sont surtout faits d'acier ; ils sont arides, désertés comme l'Amérique. Ils papillonnent comme des machines à sous tombées du ciel mais ils sont attachant et graves comme des anges.  Cécile Coulon aime les proscrits, les simples damnés. Eddy est un bras cassé, mélange de cow-boy de série B et du gros Léni de Des souris et des hommes ; Lua est quelque part entre Frankie Addams et Virgin Suicide. Toujours, ces héros négatifs sont amputés d'un membre, comme Kristina avec ses grosses fesses et son oeil de verre qu'elle roule entre ses doigts, ou le charismatique James Freak, génie avorté du piano qui s'est fait bouffer un doigt par un sanglier. Ces Freaks qu'on ne verra jamais dans les foires sont des figurants primordiaux de la chute, voués à disparaître « vers les abîmes maléfiques de la vie-de-tous-les-jours ».  De l'enfance à l'adolescence, le monde se désagrège. La rue Cold Street s'écorne comme un carton-pâte où les projecteurs font scintiller des étoiles crasseuses. L'araignée dans le crâne de Lua grossit ; le décor s'est effondré.

      On l'aura compris, le style de Cécile Coulon tient plus de l'image que de la littérature.  Il est multi-influencé.  Comment peut-il en être autrement quand on est née en 1990 ? Cécile Coulon serait-elle au roman ce que Marjane Satrapi est à la BD ?  En une phrase brève et aiguisée, elle peut montrer le zoom, le champ et le contre champ. Elle ne décrit jamais, elle croque ; le détail est drôle et saugrenu ; le trait précis, définitif, fait mouche. Il est donc légitime de penser que Cécile Coulon introduise une nouvelle génération d'écrivains, celle qui a découvert le Big Mac avant Carson Mc Cullers et heureusement pratique l'insolence de s'en réjouir. Celle qui fait de l'animation romanesque, ou du roman d'animation, qui n'imagine pas mais supervisionne, joue de l'hyper-référence culturelle avant de puiser dans aux sources de la culture.  

       Vraiment, cette jeune romancière a du culot ; elle écrit comme on plonge sa main entière dans un pot de confiture. Chaque image a la saveur d'un bonbon volé. Si elle est insolente alors c'est de l'insolence maîtrisée, celle qui rend le conservateur méchant. Ce premier roman, construit en corps d'araignée, tisse la première toile d'un talent qui n'a pas fini de faire parler de lui.  

Cécile Coulon, Méfiez-vous des enfants sages, Viviane Hamy, août 2010, 111 pages.

Amélie ROUHER
Pour le Magazine des Livres






Par Ameleia - Publié dans : Cécile Coulon - Communauté : Salon Lecture
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Dimanche 14 novembre 2010 7 14 /11 /Nov /2010 15:59

Anne-Sylvie Sprenger, Un humanisme possible au coeur du mal.

 

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Anne Sylvie Sprenger jeune romancière vaudoise publie son troisième roman chez Fayard « La veuve du Christ ». Après le remarquable « Sale fille », elle continue d'explorer l'âme de ces pervers, bourreaux sexuels et de chercher la raison obscure qui pourrait leur rendre le salut. 
Anti-Bataille, Anti-Sade, Anne-Sylvie Sprenger puise dans la dissection du  mal les ressources de la miséricorde. Très loin des apparences provocatrices et d'un pur  appétit pour la violence la jeune romancière dévoile au contraire des intentions étonnamment  humanistes.

Dans La Veuve du Christ vous explorez le thème intouchable des enfants séquestrés. Qu'est ce qui vous a intéressée dans ce thème ?

Pour moi, c’est une suite logique de «Sale fille», où je m’intéressais au lien ô combien trouble entre une enfant abusée et son parent abuseur. J’ai toujours eu l’intuition que ces terminologies, victime-bourreau, n’avaient jamais rien d’absolu, que ce n’était jamais si simple, et que derrière ce rapport de forces évident devaient se jouer d’autres choses bien plus mystérieuses, notamment de réels liens d’affection – j’aime à croire que dans ces histoires, il n’y a que des victimes… Déjà dans «Sale fille», j’avais voulu aller creuser ce phénomène complexe, comprendre un peu de cette étrange complicité dans le malheur qui finit, si ce n’est toujours souvent, par lier une victime à son bourreau. Ce qui est d’ailleurs, je m’en rends compte, une chose totalement inacceptable pour l’extérieur. Avec «La Veuve du Christ», je désirais aller encore plus loin en me plongeant totalement dans ce fameux processus mental de défense appelé le syndrome de Stockholm qui veut que, pour survivre à l’horreur, une victime se mette à éprouver des sentiments à l’égard de son bourreau. En le poussant à l’extrême, j’en suis venue à cette idée: Lena ne tombe pas seulement amoureuse de Victor, son ravisseur, elle finit par le prendre pour son Dieu.

Vous avez travaillé à partir de plusieurs faits divers. Comment avez vous élaboré votre travail romanesque ?

A partir du moment où j’ai décidé de m’inspirer de  l’affaire Kampusch, parce qu’elle était emblématique de ce lien si troublant (ils allaient skier ensemble, elle aurait pu à maintes reprises s’échapper), je me suis laissée porter par mes intuitions. Comme pour mes précédents livres, je ne me documente pas (comment le pourrais-je, vu que je suis à la recherche justement de ce qui ne se dit pas?). Je me laisse guider par mes intuitions. J’ai été à l’écoute de ces personnages pendant deux ans. Pendant deux ans, j’y pensais pratiquement en permanence. C’était comme une sorte de communion, et petit à petit, j’ai fini par les entendre. Entendre ce qu’ils avaient à me dire, à me révéler de leur solitude, de leurs peurs, leurs désirs, leurs frustrations… Je ne saurais l’expliquer, mais à un moment donné, j’ai une intuition. Tout à coup, une idée qui résonne au fond de moi, qui sonne juste, et alors je suis sûre de ne pas me tromper, et j’écris.


Quelles difficultés avez vous rencontrées ? Fixez-vous des limites à ne pas franchir ?

Le plus grand défi a été d’éviter, avec ce roman, d’entrer dans quelque chose de trivial. Je voulais que la poésie règne dans cet ouvrage, peut-être pour faire encore davantage ressentir la naissance, et la course tragique, de cette réelle histoire d’amour. Mais aussi par ce que je connaissais aussi les critiques que l’on fait aux auteurs qui s’inspirent d’un fait divers, souvent ils sont  accusés de « surfer sur la vague ». Et, dans un certain sens, ces critiques ont raison. Avec un tel sujet, on n’a pas le droit à l’erreur. C’est un sujet exigent, qui demande une grande justesse. On ne peut pas s’approprier des destinées réelles, même de loin, et les traiter à la légère, avec distance et froideur. Ce serait juste totalement scandaleux. Quant aux limites, je ne m’en fixe jamais. En raison de quoi, d’ailleurs? De la morale ? De la vérité ? De la pudeur ? Un auteur a tous les droits, pour autant qu’il soit à la hauteur de ses sujets – ce qui, je dois dire, m’a paralysée pendant ces deux années où je construisais mon récit, scène après scène, mais où je n’osais véritablement écrire... Un auteur a tous les droits, il a même le devoir de franchir des limites. D’aller où on ne va pas, où on ne veut pas aller. Les scènes dont je suis le plus fière me viennent toujours dans un état de demi-sommeil, juste avant de m’endormir, ce moment précisément où ma morale baisse la garde et où tout devient possible, dicible. Ces intuitions me semblent bien plus près de la réalité que tout ce que mon intellect, conditionné par tant de règles de morale et de peurs, pourrait inventer.


La veuve du christ représente de nombreuses crucifixions. Les chapitres sont des tableaux. Aviez vous des images, des références picturales en tête ? 
       
Je vois les scènes. Je les vois réellement, comme dans un film, mais malheureusement, je ne m’ y connais pas assez en peinture pour avoir des références picturales. J’ai plutôt en tête des ambiances de films, des couleurs, des lumières, des musiques. Dans « La Veuve du Christ » comme dans « Sale fille », ce sont les ambiances des films de Bergman et une certaine froideur hitchcockienne qui m’ont accompagnée. Dans « Vorace », c’était plutôt Bunuel et les opéras de Verdi.

Comment décrivez vous la place du corps dans vos romans ?  

Elle est très différente à chaque fois, mais le corps a incontestablement sa place dans mes livres. Je pense que beaucoup de choses – de son rapport à soi, au monde et aux autres –   se révèlent à travers le corps, sa sensualité, et bien sûr sa sexualité aussi. Dans «La Veuve du Christ», le corps de Lena est ce qui la sauve. Son instinct de survie, sa force, lui proviennent de ce corps qui exige à la fois vie et plaisir. Si Lena sent ce corps exister, c’est bien la preuve qu’elle existe elle aussi. Loin de tout, du monde extérieur et de ses histoires sordides, Lena vit également son corps à l’état naturel, spontanément, de façon presque animale. Ce retour aux sources, à l’Eden encore vert, lui offre la possibilité d’une sexualité libérée de toute culpabilité. Il y a quelque chose de noble dans cette manière de vivre son corps. Quelque chose qui m’interpelle, et que j’envie d’ailleurs, vraisemblablement comme bon nombre de mes personnages, j’imagine, englués qu’ils sont dans leurs obsessions coupables, le sentiment permanent de la faute.


Vos trois romans Vorace, Sale Fille, La Veuve du Christ ont ceci en commun qu'ils scrutent des personnages aux frontières de l'humain, qui ne trouvent de salut que dans la répétition du mal qu'ils ont subi. Qu'est ce qui vous attire dans ce type de personnage ?


J’ai toujours été attirée par les pauvres âmes. Ceux qui ne crient pas forcément à l’aide, mais traînent leur misère en silence. J’aime ces personnages – Clara, Julie, Lena – car aussi malmenés qu’ils puissent être par la vie, ils sont sans cesse en quête d’un avenir meilleur: ils ne renoncent jamais. Alors, peut-être bien qu’ils se trompent, que les échappatoires qu’ils trouvent à leurs blessures ressemblent plus à des erreurs qu’à des solutions, mais ce qui compte, c’est le combat : rester debout, et vivre, coûte que coûte. C’est cette dignité-là qui m’attire, cette force, ce courage au fond du pire désespoir.


Vos romans vont très loin dans l'exploration de la violence et des perversions humaines.  Cette maîtrise est d'emblée fondée par un projet ou découvrez-vous ces processus au fil de l'écriture ?

J’écris pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons et qui me laisse bien souvent sans voix. Pour moi, écrire revient à mener une enquête. J’essaie en particulier de comprendre ce qui fait qu’une personne est capable de commettre des actes horribles. Je ne crois pas à l’existence de «monstres», ou d’être pires ou meilleurs que d’autres. Je crois que l’on peut tous, un jour ou l’autre, basculer dans le mal et commettre des actions inexcusables. C’est ce moment précis du basculement que j’essaie de saisir dans mes romans. Peut-être est-ce pour me rassurer ? Peut-être suis-je trop naïve ou optimiste, mais je refuse de croire à l’existence du mal pour le mal. Je veux croire qu’il existe toujours des raisons, des circonstances atténuantes si l’on veut, en tout cas une souffrance derrière chaque violence et perversion. Je ne crois pas à la gratuité de la violence (cela me serait insupportable), je crois à la souffrance d’êtres égarés et meurtris.


N'êtes vous pas parfois effrayée par ce que vous découvrez en écrivant ?

Au contraire, cette compassion pour ceux que l’on appelle des monstres, et que me donne l’écriture, m’aide à mieux vivre. Cela m’apaise et me réconcilie avec l’humain. Je change d’optique, et si je vois plus de souffrance que de monstruosité chez mes personnages, la colère que je pourrais ressentir face au genre humain se transforme en tendresse et empathie. Je me sens alors plus en communion avec le monde, et moins dans le rejet, qui lui, mène toujours au désespoir.

La religion sous ses formes les plus naïves et mortificatrices  est  omniprésente dans votre oeuvre. Avez vous grandi dans un environnement religieux qui vous pousserait à traiter ces thèmes  ? Avez-vous des comptes à régler ?

J’ai été élevée dans un environnement très chrétien puisque mes parents étaient même, avant ma naissance, missionnaires pour l’Armée du Salut. Mais il n’y a chez moi aucune forme de révolte. Je suis moi-même croyante et je sais bien faire la distinction entre la foi et la religion. Je suis plus dans une relation personnelle que dogmatique. Mais, il est vrai que si je ne suis aucunement en révolte, certaines choses dans mon éducation ont laissé des marques. Je me souviens, notamment, que lorsque, enfant,  je faisais quelque chose de mal, ma mère ne me disait jamais que Dieu allait être fâché ou me punir. Non, elle me disait juste que j’attristais Dieu. Et c’était horrible, c’était pire que tout. Vous imaginez, à 5, 6 ou 7 ans, ce sentiment d’être responsable du chagrin de Dieu! Depuis, j’ai toujours à l’esprit cette préoccupation du bien et du mal. Et je me questionne aussi beaucoup sur ces jugements de valeurs. Bien souvent, le mal n’est pas là où on l’attendait. C’est aussi ce que j’avais envie de démontrer dans «La veuve du Christ», où le monde extérieur (journalistes, médecins, parents) se révèle bien plus nocif pour Lena que son ravisseur…

Vos trois romans adoptent tous une forme très brève, entre le tableau, le conte, le verset biblique. Est-ce pour vous un moyen d'aller droit à la violence ?

Je me méfie, en littérature, des explications psychologisantes. Je ne veux pas que le lecteur comprenne intellectuellement mes personnages, je veux qu’il vive avec eux et ressente intérieurement, au plus profond de lui, chacune de leurs émotions. C’est pour cela que je travaille mes romans en scènes. Des scènes qui doivent être bien plus porteuses de sens que tous les discours théoriques et analytiques, voilà pourquoi elles sont souvent fortes et violentes : pour forcer le lecteur à ressentir ces émotions. Il y a tant de choses qui ne se disent pas, ne s’expliquent pas, mais peuvent se sentir, pour peu que l’on soit un peu à l’écoute de l’autre, du texte, et aussi de nous-mêmes. C’est la seule façon, à mon avis, pour aborder l’insaisissable : ne pas se fier aux mots pour ce qu’ils sont, mais à ce que ces mêmes mots révèlent, en filigrane, en écho, de la situation qu’ils décrivent.

Comment votre entourage proche réagit-il à vos écrits ?

Le trouble et la gêne sont les réactions les plus fréquentes. Mais je ne me formalise pas, mes romans se mettent rarement au cœur de nos relations. En fait, je crois plutôt que mon entourage proche essaie de les oublier! (rires)

Vos romans sont imprégnés des thèmes qu'on retrouve dans l'oeuvre de Jacques Chessex, le grand romancier suisse récemment décédé. Reconnaissez-vous cette filiation ?


Depuis mon premier roman, les lecteurs et professionnels ont vu une parenté entre mon univers et celui de Jacques Chessex. Je ne peux pas parler de filiation parce qu’au moment au j’ai écrit « Vorace », je n’avais encore jamais lu ses livres.  Mais effectivement, après avoir découvert son œuvre, la parenté me semble aussi évidente. Mais elle n’est pas voulue, elle est juste là, comme quand deux amis se retrouvent l’un dans l’autre. Nous avions les mêmes obsessions, c’est ce qui nous a rapprochés au point de devenir très amis. Il m’a toujours défendue en tant qu’écrivain, je lui dois énormément : pour son soutien, son amitié, sa fidélité. C’est à mes yeux le plus grand écrivain, et même si j’éprouve un certain plaisir à ce que l’on nous compare, je reste consciente du fossé qui nous sépare : il avait un style totalement incomparable et dont personne ne se rapproche aujourd’hui. C’était un génie de l’écriture, un «monstre» comme il aimait à se définir. Il nous manque, il manque à la littérature.


La violence et les plongées dans le Mal semblent être une caractéristique de la littérature suisse ? Est ce qu'il y a un symptôme de la littérature suisse ? 

Je ne crois pas que l’on puisse parler d’un symptôme de la littérature suisse, elle me semble au contraire bien sage par rapport à la folie et à la violence qui règnent secrètement dans ce pays, hanté par la faute calviniste, le sentiment constant du jugement et le besoin constant, presque maladif, de tout surveiller, de tout lisser, aplanir pour sauver les apparences. Sous son aspect paisible, la Suisse est noire dans ses profondeurs, comme une âme torturée et tiraillée entre sa culpabilité et ses frustrations diverses.

    Quel est votre rythme d'écriture ? Avez-vous des rituels particuliers ?

Je n’ai pas de rythme ou de rituel particulier. Quand j’écris, je me tiens juste à la disposition de mes personnages. J’ai souvent raconté que mes personnages sont pour moi comme des pauvres âmes errantes dans les nimbes et qu’elles comptent sur moi pour raconter leur histoire. Une histoire que je me dois de compter au plus vrai, au plus juste, pour qu’elles puissent enfin être comprises et retrouver la paix. Et j’ai réellement l’impression que ce sont mes personnages qui décident, à un moment ou un autre, de me révéler quelque chose de nouveau sur eux ou sur la tragédie qu’ils sont en train de vivre. Alors voilà pourquoi, souvent je me retrouve à m’arrêter sur le bas-côté de la route ou à me relever la nuit pour écrire. Et j’ai appris qu’il ne faut jamais laisser filer ces appels, ces moments de grâce sont si rares !


 

Entretien réalisé en août 2010. Paru dand le Magazine des Livres Septembre/octobre 2010.


Par Ameleia - Publié dans : Anne-Sylvie SPRENGER - Communauté : Salon Lecture
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Samedi 13 novembre 2010 6 13 /11 /Nov /2010 15:48

                               
On achève bien les anges...

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           Léna Rochat est une enfant séquestrée... A 7 ans elle est enlevée par Victor Julius Lehmann de Calberère. Elle est emmurée dans un réduit au sous-sol de la maison. Lui, Victor Julius Lehmann de Calberère au nom si doux, éclaire, lave,  choie, sévit,  lit des histoires d'enfants au destin merveilleux. Apprend à chanter l'amour du Seigneur.  Le bourreau est tendre comme les années passent. Le monde du dehors est un monstre  enflé de menaces, de plus en plus lointain, de plus en plus sourd. La geôle est un berceau que Victor protège de  son épaule. Il faut comprendre Léna :  quand l'oeil  privé  d'horizon éclaire la nuit et se reconnaît  dans l'oeil miséricordieux de l'ogre, qu'il est doux de vivre d'ombre et d'effroi !
   

           Retrouvée enfin, enfin sauvée ? Traquée par des journalistes affamés de faits divers, par des psychiatres affamés de journalistes et des infirmières prodigues aux yeux blancs,  Léna chante son fantôme, réclame Victor.  « l'Obscur ne se partage pas. » Comment être libre quand on est née proie ? Le troisième roman d'Anne-Sylvie Sprenger interroge le troublant phénomène de ces enfants séquestrés qui, une fois libres, refusent de sortir, crachent sur leurs libérateurs et hurlent la séparation d'avec leur geôlier. Le sujet est  délicat, quasi intraitable tant la sensibilité populaire est vive et fragile.
    Voici la clé : sous le trait d'Anne-Sylvie Sprenger, le  sordide fait divers prend la hauteur d'une parabole. Victor c'est la genèse du bourreau ordinaire. Il en est le symptôme et l'origine. Que sa mère le rende coupable du suicide de son père n'est pas suffisant, il faut qu'elle prenne la passion du Christ à témoin : « Il paie pour toi, Victor. Pour tout le mal que tu as fait. » Par quel banal fanatisme le christianisme façonne ses victimes pour les initier en coupables ? Pour l'enfant maudit, l'amour est une expiation infernale : la douleur est l'oraison qui ne se chante qu'au dessus d'une chair suppliciée. Le monstre a le devoir de l'innocence. 
    Pour expier sa faute, Victor se crucifie nu sur une croix posée au sol. Puis il demande à l'enfant de se blottir contre lui et d'entonner les chants purificateurs de louanges au Seigneur. Léna l'a compris : la torture est douce quand le bourreau est abandonné. Victor est un christ féminin, sexe chu sur sa croix horizontale,  le ventre blanc comme un crabe renversé.  Victor offre sa peau impure à la tendresse purificatrice d'une piéta de 7 ans et le miracle a lieu : derrière le mur forclos où nul n'entend le chant sacré et l'étreinte divine, les damnés font l'ange.
    L'enfant grandissant, les sens exigent des rituels plus mûrs. Léna s'éveille.  Exige.  Tour à tour mère-enfant, femme tentatrice, fiancée primordiale du Cantique des Cantiques, Léna c'est l'Alpha féminin, la femme de toutes les bibles.  Mais Léna doit rester sainte, sainte vierge, sainte de l'abîme, ceinte au sexe béni du Christ-amant. Les saints ont la grâce des peaux, ils ont les ailes du visage et de la caresse mais ils n'ont pas droit au sang. Si Léna donne la vie, elle devient humaine. Léna est une sainte.  Voilà pourquoi Léna ne peut pas revenir dans la société des hommes.
    Les personnages d'Anne-Sylvie Sprenger ne sont pas amoraux, violents, transgressifs, sadiques, ils sont pires  : ils sont aspirés par la pureté. Les plus grands sadiques ne sont-ils pas les plus grands sentimentaux ? Le mal pratiqué dans son authenticité n'est pas l'oeuvre du méchant. Le couple Victor Léna, c'est le rêve de l'Autre, c'est le rêve d'une expiation adorable. Ensemble ils forment le corps  réconcilié de l'impossible bible où l'homme est à la fois géniteur et fils, mâle abandon féminin  dans la chair de l'enfant-mère. Le couple androgyne jamais écrit.
    « La veuve du Christ » n'est pas un roman de dissection psychologique. Il n'est ni morbide ni fasciné. On n'explique pas les frontières de l'humain avec des chroniques ou des diagnostiques à grand spectacle. On montre les frontières de l'humain par de la littérature et la littérature n'explique pas. Elle est pure simulacre et plongée immédiate dans l'obscur. Anne-Sylvie Sprenger cherche une écriture blanche, presque austère. Chaque chapitre est un tableau aux lignes épurées. Le narrateur distant, voit, rapporte,  entre  avec la plus grande pudeur dans la conscience des personnages, parfois  risque une question qui n'appelle pas de réponse : « Que sait-elle, au juste de cet instant, des choses de l'amour, des corps qui s'étreignent ? Qu'a-t-elle senti, deviné, quand Victor se couche sur elle, sexe contre sexe ? Que sait-on quand on ne sait encore rien. »  

    « La veuve du Christ » est un roman superbe, un chant d'amour miséricordieux tiré d'un cristal dur et noir.  Il confirme sans contestation possible une jeune romancière de très grand talent.

Anne-Sylvie Sprenger, La veuve du Christ, Fayard, août 2010, 152 pages. 

 

Article paru dans le Magazine des Livres Septembre/octobre 2010. clip_image001.jpg

 
       

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Jeudi 23 septembre 2010 4 23 /09 /Sep /2010 18:50

Dévorer Nothomb.



    amelie-nothomb-une-forme-de-vie.jpg Amélie Nothomb est la matière de ses livres. Depuis quelques années la personne de l'auteur doublée de sa personnalité publique a envahi ses romans. Ce dernier opus en est la preuve réjouissante et aboutie : Une forme de vie est un roman épistolaire sur la relation très controversée que la romancière entretient avec ses lecteurs.
    Mais chez Nothomb,  il n'y a que des exceptions pour confirmer la règle  :   le héros-lecteur retenu pour mener cette correspondance n'est pas tiré de la cosmogonie ordinaire de ses lecteurs. L'élu n'est ni un petit prof de province complexé, ni une  gothique pré-pubère, ni un homo refoulé, ni un refoulé tout court, pas plus qu'un suicidaire démonstratif ou un camé de la dédicace, une anorexique grimacière, une fille dont la soeur s'appelle Juliette, un étudiant en sociologie du harcèlement, un haineux du chapeau, un amateur égaré en écriture, ou un amateur de spiritueux égaré. Ou bien tous ces lecteurs en un seul réuni, ce qui est tout à fait possible quand on connaît l'illustre idole. Rien de ceux là. L'élu est un soldat américain réquisitionné sur le front irakien. Cette catégorie de lecteur est pour le moins surprenante. On imagine mal un gros bras de l'armée Bush lire les fantaisies nothombiennes la nuit, sous la lampe fluette de son tank. Mais Marvin Mapple - c'est son nom - cumule la double incongruité d'être militaire et obèse. Nous voici en terrain familier. L'obésité, Nothomb connait. Le thème lui est cher, d'Hygiène de l'Assassin aux Catilinaires en passant par le  patron japonais de Stupeur et Tremblements. En outre, une des lois du génie romanesque nothombien exige de l'auteur qu'elle devienne créature pour exister à la fois en tant que personnage et en tant que créateur.  La voici donc en train de se ficher avec une fantasque gravité dans le rôle de marraine de guerre !
    Comment être obèse dans la guerre. De missives en missives, Marvin Mapple, d'abord laconique puis sous la pression curieuse de l'auteur, révèle ses intentions : grossir, se goinfrer c'est la meilleure arme contre le traumatisme de guerre. On se goinfre pour supporter de tuer, pour se supporter vivant. Mais le gras américain compte double quand il sert de chair à canon. Un soldat mince, c'est le muscle de l'honneur, du Rambo dur, c'est du pectoraux à médailles. Un gros mou, c'est de la viande  coupable qui rassasie l'ennemi en lui faisant croire qu'il dégomme deux têtes au lieu d'une !
    Mais pour Marvin Mapple grossir aux frais de l'armée c'est surtout le sommet de la résistance pacifiste : Epuiser les greniers de l'armée en bâfrant, c'est indexer le cours des fusils sur celui de la saucisse. C'est édifier le corps en rempart contre la barbarie guerrière. Si vous voulez militer contre les guerres, ne désertez pas, la chanson de Vian a fait son temps.  Entonnez plutôt l'hymne belge : Grossissez !  Plus besoin de se plastiquer la ceinture, le gras est un explosif naturel et écologique, une arme de pacification massive. Voilà comment, dans la fantasmagorie nothombienne, un obèse en Irak peut protéger doublement la planète ou comment le gras devient un combat d'utilité politique !   Une nouvelle forme du héros américain à la belge est né : l'heros adiptor. 

    Il existe une mystique de la minceur.  En revanche quel savant peut citer le nom illustre d'un martyre gros ? La chair est faible pour celui qui croit savoir la  dompter. Si les minces ont toujours des grâces d'indomptables, les gros sont des coupables par nature, des eunuques domptés placés aux premières lignes de l'offense. Or, si Amélie Nothomb promeut une mystique de la graisse c'est parce que la grâce ne peut surgir qu'au coeur de l'obscène et de l'abjecte. Ainsi, Marvin Marpple invente dans le surplus graisseux de son corps une amante lovée en lieu et place des kilos pris.  De la côte du premier homme, il paraît que Dieu a fait naître une femme ;  de la graisse d'un soldat obèse,  Amélie Nothomb a fait naître une biche : Shéhérazade est cette amante secrète, façonnée à partir des hamburgers-sodas ingurgités pendant les mille et une nuit de guerre. C'est dire si Adam, nourri au cresson de l'Eden, devait avoir la côte maigre ! On doit à Amélie Nothomb d'avoir renforcé en nombre et en valeur la mythologie très sérieuse des gros : par cette trouvaille géniale, on imagine avec malice les gros de l'Histoire enflés de leur idéal par le dedans : les moines de Rabelais ont leur tonneau intérieur, Obélix son menhir intérieur, Pavaroti ses oeuvres intégrales. Les monstres de Nothomb eux, sont doublés en volume par la grâce de l'amour pur.

    On l'aura compris, Marvin Mapple n'est pas le lecteur exemplaire d'Amélie Nothomb, il est son lecteur idéal. Sûrement le lecteur de sa vie.  Une forme de vie n'est pas un roman plaidoyer contre l'obésité, encore moins contre les guerres. C'est un roman de l'entre-dévoration possible de l'auteur et de son lecteur. Plus qu'un roman épistolaire, Une forme de vie est un roman à tiroirs des plus inattendus où lecteur et auteur croisent leur plume jusqu'à inverser leur rôle.  Il s'en faudrait de peu pour que Mapple devienne créature et  finisse dévoré par son épistolière. Mais Mapple est doté d'une puissance équivalente à  l'écrivain : il ment. Et comble du génie, il ment en toute sincérité. Ainsi Mapple écrivant à Nothomb invente le roman de sa vie, Nothomb répondant à Mapple écrit le roman du Lecteur de sa vie. Le roman qui lui manquait.  Une forme de vie est une exquise mise en abîme de la fiction où le lecteur accompli est celui qui tend son miroir sur les plates-bandes du romancier, c'est à dire qui vit comme il ment, mystifie la réalité pour qu'ensemble ils construisent une oeuvre.  Une réserve cependant : chez Nothomb il n'y a jamais de fusion idéale.  Il faut qu'un vainqueur absorbe un perdant. Qui de Nothomb ou de Mapple vaincra ? Qui lira, saura...  


amelie-nothomb-une-forme-de-vie-8357666fkozf_1713.jpg    Loin d'en faire sa pâture, Amélie Nothomb rend un hommage humaniste, drôle et bienveillant à ses lecteurs. Une forme de vie est paradoxalement la plus romanesque de ses autobiographies, et pour cette raison même l'une des plus réussies. Entre art poétique et art d'être aux autres, la romancière livre clé en main à son lecteur l'occasion de réaliser son rêve : dévorer Nothomb.

Amélie Nothomb, Une forme de vie, Albin Michel, août 2010, 169 pages.

 Voir également l'entretien avec A. Nothomb dans le Magazine des Livres de Septembre 2010 ainsi que l'article de Pierre CORMARY. 61211_433022509911_727054911_5258460_3119880_n-1.jpg

Par Ameleia - Publié dans : Amélie NOTHOMB
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Mercredi 16 décembre 2009 3 16 /12 /Déc /2009 11:39
L'indifférence de la mer


                                                                             41o8J-li6IL._SS500_.jpg « Ne pas enjoliver ni faire de manières. C'est dans les mots ordinaires que se trouve la vérité », dit cet ancien poète qui s'est reclassé en montant son commerce de « fabriquant de titre. ». Les gens viennent vers lui pour lui raconter un souvenir, lui se charge de leur trouver le titre le plus adapté afin que plus jamais le souvenir ne s'efface de leur mémoire. A bien des égards les récits de Yoko Ogawa ressemblent à ce vieil homme qui écoute, et en quelques mots saisissent l'essence du réel. Ces nouvelles courtes dont certaines font moins d'une page sont, à plus d'un titre, à lire comme des Haïkus : les récits ne livrent pas leur mystère. Ils obéissent à une causalité secrète que la chute vient rarement révéler. Les faits s'agencent, s'enroulent devant un lecteur naturellement tenu à distance par l'étrangeté des situations. Il y a dans ce touché aseptisé du réel quelque chose d'extrêmement rare en littérature : un simulacre d'indifférence. Le registre plat, presque neutre de l'écriture par lequel les faits sont narrés, invite à l'étonnement. Réhausse l'effroi.

       Par cette fadeur, Ogawa nous oblige à nous mettre à l'écoute du signe invisible, de l'image insolite. Surtout ne pas fuir le son inepte mais au contraire tendre l'oreille à la dissonance. Dans La Mer, première nouvelle qui a donné son nom au recueil, on rencontre un étrange instrument inventé par un adolescent en apparence stéréotypé : le Merikin. Indescriptible, il ne produit aucun son harmonieux, juste « un soulagement d'être enfin arrivé après de longues heures au fond de la mer à l'illimité de voyager encore plus loin. » Ce qui intéresse Ogawa c'est d'extraire du plus banal des contextes l'élément dissonant, comme la faille infime qui donne accès à la vérité. La romancière invite le lecteur à observer les signes. Bien souvent, les personnages d'enfants servent de guide vers une vérité invisible comme cette petite fille muette qui ne communique avec le monde adulte qu'en apportant des mues d'insectes ou des oeufs vides. La béance s'ouvre toujours sur des symboles amoraux d'un érotisme froid, souvent morbide : l'enfant mutique qui ne s'illumine qu'au passage argenté d'un camion de poussins, une jeune dactylographe monomane qui découvre la jouissance en caressant la lettre d'imprimerie chitsu (vagin) qu'elle vient de casser.

        Sur ce jeu secret de l'être et de l'objet, notre culture occidentale a peu de prise ; une très faible immunité aussi qui permet précisément au texte d'opérer sa part maximale de fascination. La mer, abîme glacé, préside à ce beau recueil de nouvelles au touché poétique, dont le projet très surement atteint est de « faire résonner (nos) ténèbres .»

 Yoko Ogawa, La mer, Actes Sud, mars 2009, 149 pages, 16€

©Amélie ROUHER pour le Magazine des Livres
clip_image001.jpgPublié dans le numéro 18 - juillet/août 2009.

Par Ameleia - Publié dans : Yoko OGAWA
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Vendredi 20 novembre 2009 5 20 /11 /Nov /2009 11:03

Comédie féérique d'un songe New-Yorkais

    Résumer les petites fées de New York est un casse tête aussi abracadabrant qu'entreprendre le résumé d'une comédie de Shakespeare. Prenons un bon « résumeur » de comédie élisabéthaine : il  ressemble exactement à ces obsédés du Rubik's Cube qui se tordent les doigts sur des carrés en plastique pour retrouver l'unité parfaite de forme et de couleur. Mais une fois la combinaison trouvée, la satisfaction est déjà une frustration et le joueur redéfait tout. Il en va de même pour les comédies shakespeariennes et de fait pour les Petites fées de New York  : on en sort avec la  jubilation gamine d'avoir ri, suivi, tressailli d'une surprise à chaque tournant de scène, bondi au 46ème coup de théâtre comme au premier suivant cinq intrigues follement entremêlées. Mais dès qu'on vous demande de résumer l'ensemble, c'est le vide ! Rien. Des fées virevoltantes vous prennent à la gorge, vous criez au génie et c'est l'amnésie totale ! Bien sûr c'est une oeillade  baroque qui consiste à vous perdre pour que vous vous retrouviez. Vous voilà perdu. A moins d'appeler au secours un(e) obsessionnel(le) du Rubik's Cube, que voici  :

    Kerry est une belle humaine New Yorkaise, qui a de long cheveux bleus et collectionne les fleurs rares pour gagner le Prix de l'Association Artistique du Quartier de la 4ème rue Est. Elle est concurrencée par cet imbécile de Cal, crooneur de théâtre qui risque bien de gagner le concours avec sa mise en scène du Songe d'une nuit d'été et qui l'a quittée parce qu'elle est atteinte de la terrible maladie de Crohn. (Le plus doux des êtres a ses excréments qui tiennent dans un sac contre son ventre.) Mais voilà qu'elle vient de se faire voler l'une de ses plus belles fleurs de sa collection : un pavot gallois. Pour le retrouver, elle est aidée par Monrag MacPherson, une fée pur Malt en kilt vert qui, en  créant le mouvement Garage Punk Celtique, a été bannie pour « entreprise de perversion de la jeunesse au royaume des fées.»  Elle aime Heather, de l'éternel clan rival des MacKintosh, elle aussi bannie parce qu'elles ont ensemble déchiré la célèbre bannière MacLeod en s'y cachant pour faire l'amour ou pour se moucher. Pour cette race de fées musiciennes, le seul moyen de reconquérir l'estime du royaume des fées est de ramener le violon MacPherson. Mais voilà que ce violon sacré est justement possédé par le plus lamentable des humains, Dinnie, grosse masse flasque libidineuse et méchante qui se gave de Corned Beef en regardant des pubs pour C.L.I.T ou S.U.C.E,  la « hotline la plus sexe de New York ». Or, l'horrible Dinnie ne cèdera rien tant qu'Heather n'aura pas réussi à rendre la belle Kerry amoureuse  de lui. Et Kerry ne pourra pas guérir de la terrible maladie de Crohn ni tomber amoureuse du flasque Dinnie tant qu'elle n'aura pas retrouvé le pavot gallois et gagné le prix de la 4ème rue Est etc...

     Le trait commun de ce petit monde fantasque est que tout le monde est  en quête d'un objet perdu. Ainsi le pavot circule entre des mains innombrables qui elles-mêmes à la recherche de leur propre symbole : entre celles de Cal qui recherche désespérément son actrice pour le rôle de Titania, puis entre celles d'un gang de fées chinoises à la recherche du miroir dérobé Bhat Gwa, puis entre les mains de  la clocharde Magenta qui n'a rien perdu parce qu'elle n'a rien et enfin entre les mains du fantôme du chanteur de Rock Johnny Thunders qui se fait engueuler par les écureuils de Central Park parce que lui aussi a perdu sa guitare. Vous saurez enfin comment éclate une guerre internationale entre le roi Tala de Cornouaille, qui comme tous les rois impérialistes n'aura rien tant qu'il n'en aura pas plus, et les gangs des fées New Yorkaises qui ont perdu la tête. Et malgré cela, vous saurez comment tout est bien qui finit bien mais pas grâce à Aelric, le résistant syndicaliste qui lui, a perdu sa cause parce qu'il est tombé amoureux de la belle fille du roi Tala. Bref, en Cornouaille, tout le monde cherche son Graal, comme à New York tout le monde cherche son chat. De l'héroïsme épique à la fantaisie urbaine, de la bannière nationale à la guitare de rock, il faut perdre son gri-gri perso, son totem rien qu'à soi pour commencer à s'intéresser à l'autre.

    Les petites fées de New York construit deux univers en miroir où les valeurs de la magie  sont aussi amorales, légères et violentes que le sont celles des humains. Les fées sont voleuses menteuses belliqueuses ; les humains, égoïstes, manipulateurs, feignants. Dans ce jeu de l'illusion et du hasard, on déclenche des guerres pour de mauvaises raisons et on les gagne par accident. Il en va de même pour l'amour. Les fées révèlent et aident des humains empotés. Les humains apportent mais sans trop le vouloir,  la paix au royaume des fées.

    Voilà ce monde fourmillant et drôle où chacun court et se déchire pour un symbole dont lui seul sait identifier les codes. Mais on sait que l'objet de quête qui fait l'objet des guerres n'a de sens que pour le fou qui la poursuit. Ce méli-mélo urbain décrit la réalité d'un monde régi par le hasard et l'accident. Là s'arrête la métaphore du Rubik's Cube. Surtout, il révèle un monde gangréné de solitude et d'individualisme. Derrière l'illusion comique, Millar construit un vrai roman social : la maladie de Kerry est trop grave pour qu'elle soit couverte par une mutuelle, ce qui oblige les fées à braquer des banques ou encore à croquer dans les petits pains des Shops pour que les vendeurs les donnent aux clochards. Que dire encore de ces SDF qui tombent toujours mort dans la 4ème rue ?  Comme chez Shakespeare, les fées et sorcières sont convoquées pour révéler un monde sans dessus dessous. Elles dressent magnifiquement un miroir devant une société américaine dominée par le chaos, le hasard et l'exclusion où parfois pointent  quelques îlots de volonté et de tolérance.

    Que l'on soit dans les rebondissements magiciens et les miroitements baroques d'une comédie shakespearienne ou dans la pure référence cinématographique (films noirs avec courses poursuites en voiture, braquage de banque, guérillas urbaines etc..) ce roman parodique et fantasque tient sa ligne parfaite entre Peter Pan, Le songe d'une nuit d'été et Taxi Driver.
Entre comédie baroque et héroïc-fantaisy, Martin Millar nous livre un petit chef d'oeuvre de l'exclusion et des apparences où le lecteur est l'animal riant le plus intelligent sur la terre.

Martin Millar, Les petites fées de New York, Editions Intervalles, 301 pages, 19€

©Amélie Rouher pour le Magazine des Livres
Publié dans le numéro 18. Juillet.Août 2009.
















Par Ameleia - Publié dans : Martin MILLAR
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Vendredi 23 octobre 2009 5 23 /10 /Oct /2009 10:04
   

                Ne rien faire à toute vitesse...

   
    Qu'il est doux de visiter l'Italie quand on aime ne rien faire. Quand l'oeil du feignant se dilate aux heures chaudes, il projette ses plus intimes mirages : sous la prunelle oisive, Pise a des épanchement de danseuse ; Venise, la nuit, tord ses jambes de lanternes dans la lagune comme des amantes alanguies ; le gros Colisée fait la lune. Pour Henri Calet, voyager à la paresseuse  demande du travail. Faire le regard disponible exige qu'on déshabille la dame de tous les apparats de sa Grande Histoire puis qu'on lui ôte « cette croûte de patine artistique et romanesque». Une fois dénudée, l'oeil, en bel ignorant, peut « se laisser accrocher par le monde».  A la paresseuse, on fuit le Vatican et sa foule bouffie pour s'arrimer aux trompe-l'oeil de la villa Farnese soûlé de lustre et d'apéritifs. Paresser est le plus sûr moyen de rencontrer des émotions esthétiques. Qui aime le Sud et la méditerranée me comprend.
    Observez les touristes enragés avec leur Baedeker. Non, ne les observez pas. Ils vous soûlent sans les charmes miroitants de l'alcool. Ils vous assomment comme un gros rouge bu en plein midi. Ils lèvent et baissent la tête sur leur guide ; ils disent oui à n'importe quel paysage comme des pouces d'auto-stoppeurs. Dans la galerie des promeneurs paresseux Rousseau est  végétal, Musset est aérien, Giono  solaire, Calet en méditerranéen a la paresse des pierres.
    Pourtant, sous sa plume l'Italie fourmille, foisonne, à l'image de ses vespas qui se présentent en « essaims ». Douées d'une manière d'instinct, « elles se mettent d'abord à bourdonner de façon plutôt gentille et tout à coup, elles fondent sur vous, par derrière de préférence, en pétaradant. » Quelle vie ! Quelle urgence encore dans les courses de chiens, ou plus rapides et insolites, les courses d'hirondelles. Mais à observer ce monde électrique et animal, on perd tout ce qu'il nous reste d'instinct. Qu'on est bien, vautré en mammifère décadent à observer ces paniques de civilisation ! Dans la foule grouillante, le feignant traque l'atome immobile comme en musique l'esthète  préfère les soupirs. Sur les trottoirs bondés, Calet voit l'accordéoniste solitaire, dans les cafés hurlants il écoute « l'activité silencieuse » des chaudières à expresso. Par son oeil,  le panthéon bondé se visite dans le reflet sucré de sa glace. Enfin, le soir. La place d'Espagne envahie s'est figée « sous la poussière dorée des lampadaires électriques. »
   
    Comme on aime cette Italie où l'on ne  fait rien à toute vitesse ! La paresse est universelle. Sous la plume de Calet, c'est une vertu capitale. Elle a des charmes à ce point inexplicable que le lecteur ne peut qu'y projeter son Italie la plus intime et la plus personnelle. Une promenade régressive,  fantaisiste et nourricière.


©Amélie ROUHER pour le Magazine des Livres.

Henri Calet, L'Italie à la paresseuse, Le dilettante, 2009, 186 pages.


Par Ameleia - Publié dans : Henri CALET
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Lundi 21 septembre 2009 1 21 /09 /Sep /2009 13:28
La mort vous va si bien
   

                                                          
                                                               
Voici une morte qui nous parle du point de vue de la vie. La morte, c'est Macha Méril, comédienne entre toutes bien vivante et d'autant plus proche qu'elle-même se lit. Triple jubilé que d'être l'auteure et l'interprète de sa propre matière. Triple risque aussi. Mais dans l'exercice, la mort est la trouvaille salutaire. Quand on est actrice, ce petit simulacre d'outre tombe a l'intrigant avantage de vous mettre enfin « hors scène ». Etre morte pour « cesser de feindre », est plus qu'une gageure littéraire, c'est le point remarquable qui vous préservera à jamais de la douleur. Ce regard singulier d'actrice sur elle-même vient s'ajouter à la très belle Bibliothèque des voix édité par les Editions des Femmes.
     
      Que l'on se rassure, nulle charge de requiem, nulle pompe prétentieuse aux rythmes de ce récit. Chez Macha Méril, la mort devient une première peau, elle a des audaces de douceur et d'humilité. Grave et légère,  jamais solennelle, l'actrice évoque par touches fines et précises quelques faits marquants de sa vie ou de son caractère. Pas d'arrêt sur le Moi, de flagellations complaisantes et narcissiques : Macha Méril se raconte en actrice, toujours traversée par les autres. Quand elle parle d'elle ou, avec une dévotion tendre, de Pasolini c'est pour tourner ses carences, ses vides vers les nôtres. Femme sans enfant, Macha Méril transforme le témoignage de la douleur en un plaidoyer fervent en faveur de la maternité. Etre femme, c'est « être mère aussi ». Une femme sans maternité  est  « une chimère », « une imitation de femme ».  Pour Macha Méril, cette carence d'une vie justifie sa vocation de comédienne dont le ventre vide est un « espace vacant que chaque femme fictive trouve en (elle, Macha).»  Le ventre de mère, le ventre de l'actrice, l'antre de la mort sont les trois berceaux qui convergent vers l'aveu tragique d'être vide.

  
     Et pourtant, ce récit de solitude est un art de la joie. Oui, « Méfiez-vous des euphoriques, ils ne sont pas heureux», mais ils sont fervents ! Un jour je suis morte est porté par une femme sincère et passionnée qui sait s'extraire merveilleusement par l'écriture autant que par la lecture des complaisances et des identifications primaires du témoignage. Il y a dans ce point de vue d'outre tombe une exaltation des sens et un hymne à la vie complètement agréables. Que l'on soit ou pas investi des mêmes regrets, en accord ou pas avec ses méditations, on se laisse happer par la ferveur persuasive de Macha Méril ; mieux encore, par sa voix de douceur allègre et obstinée.



 Un jour je suis morte de et lu par Macha Méril,  1 CD, 11/12/2008
©Amélie ROUHER pour








Je signale ici quelques liens qui vous conduirons sur le très beau blog des Editions Des Femmes, Antoinette Fouque tenu par GUILAINE DEPIS.

 J'attire votre attention sur la fameuse Bibliothèque des voix, vraissemblablement la plus belle initiative de la maison d'édition. Cette Bibliothèque  porte à son palmarès une anthologie impressionnante des plus grands auteurs classiques et contemporains de Tchékhov à Marguerite Duras, de Sagan à Joyce Carole Ouates en passant  Charles Juliet et  Chahdortt Djavann et lus par une pléiade d'acteurs  aussi prestigueux que Fanny Ardant ou Catherine Deneuve... Une somme de merveilles dont je reparlerai ici bientôt et souvent ! 





Par Ameleia - Publié dans : Macha Méril - Communauté : Salon Lecture
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Jeudi 27 août 2009 4 27 /08 /Août /2009 20:03
Voici ce que j'ai reçu de mes 4ème V pendant les vacances.  Les Fameux acteurs des comandos littéraires.




4ème de couverture...
Un recueil de nouvelles fantastiques de jeunes élèves de la classe Vermeer 2009.
Rêves ou réalité, souvenirs ou fantasmes, impression de "déjà vu", de "déjà vécu". Folie ou vérité? Cauchemar ou frisson d'effroi, crime ou vengeance...
Une adolescente possédée, un voyage à travers le temps, une métamorphose, une liaison impossible...
Est-ce une femme, un esprit ou une hallucination?
Huit nouvelles fantastiques écrites par un groupe de jeunes auteurs, garçons et filles d'une classe nommée Vermeer...

Cette ouvrage est disponible sur http://www.thebookedition.com/nouvelles-fantastiques-de-vermeer-de-eleves-de-vermeer-classe-2009-p-21436.html
au prix e 7,5 euros.


Aux 4ème Vermeer.

Que dire ? Quelle reconnaissance ! Quelle année folle ! A vous, je vous dédie ma fierté et mon épuisement ! Vous avez été au-delà de l'énergie que j'ai pu développer. Vous avez su faire aboutir ce projet au-delà de mes forces en respectant la démesure de mes espoirs. Ce recueil de nouvelles clot et parfait notre projet sur la chaîne du livre. C'est vous seuls par votre initiative qui l'avez accompli. Chapeau bas ! Vous voulez une note ?

Tout cela s'est fait grâce à votre énergie parce que vous avez fait porter votre intelligence du bon côté, du côté de l'intelligence collective. Je mesure en tenant ce petit ouvrage dans mes mains combien il vous en a fallu et à quelle hauteur vous avez porté l'exigence littéraire. La littérature ne peut pas se satisfaire de demi mesure et croyez-moi vous avez tenu la hauteur en gardant les pieds sur terre, ce qui est rare et admirable. J'ajoute que par votre élan collectif, vous rompez avec une tradition individualiste fortement ancrée dans le monde littéraire. Je suis plus qu'émue : admirative et fière de vous.

PS : j'ai bien sûr largement entamé la collection de Tic-tac que vous m'avez offert et qui trône fièrement sur le bar à la maison !
voici la preuve...

Le bac à tic-tac


Un merci particulier aux signataires de ce recueil : Camilla, Manon A pour sa génial photo en couverture, Manon T, Sonia, Léa et tous les autres que je n'oublie pas, surtout pas et dont les noms sont définitivement gravés sur le livre.




Par Ameleia - Publié dans : CANCRERIES
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Mercredi 12 août 2009 3 12 /08 /Août /2009 14:36

Phileas Phog chez les Marx Brothers.

                                                     

             Explore-toi toi-même le plus loin possible hors de toi dit le sage à l'entrée du Temple du Routard. Tous les grands voyages commencent souvent au mieux par un défi, au pire par un mal entendu. Chez S.J Perelman, qu'on connait pour être le scénariste des Marx Brothers,  ça ne peut commencer que par un canular : un scénariste Perelman (lui-même) et son ami  caricaturiste Hirschfeld sont subitement embauchés  pour faire le tour du monde afin  de pimenter une comédie musicale aux prémices désastreux. De la comédie musicale, il ne sera plus question, des deux compères et de leurs coups manqués si. Les voilà qui  s'embarquent sur un cargo douteux qui oscille entre l'arche de Noé et la cour des miracles. L'épopée est héroï-comique qui va porter les aventuriers plutôt poltrons et empotés par delà les cartons pâte d'Hollywood, aux confins de l'Orient et de l'Europe : Penang, Ceylan, Bombay, Le Caire, Pompéi, Paris, Londres... 
  
        
        Le récit de voyage est un genre sérieux avec lequel on ne plaisante pas. Chez Perelman, il se joue sur le mode de la farce. Le dépaysement est au contraire l'occasion de porter un regard léger et hyperthéâtral sur le monde. Perelman saisit l'essentiel dans une phrase,  restitue le monde selon le Broadway des premières couleurs, dans l'urgence et à travers la lentille d'un 8 millimètres. Le détail est insolite,  le gros plan immédiat, la phrase mobile comme un mouvement de caméra. Voici par exemple la Chine hollywoodisée, rouge de son mythe de la pagode et de l'actrice, tassée dans ses boutiques de souvenirs avec ses parfums fumants de faux opium et de vraie cocotte. Pour chaque ville visitée, le lecteur s'amusera ainsi d'un cliché saugrenu : un pique-nique au tapioca en Malaisie, une vente d'éléphanteau d'appartement à Bangkok jusqu'à ce stage d'entrainement dans les studios d'Hollywood, à mourir de rire. 

   
    Un récit alerte, drôle, très drôle parfois, foisonnant de trouvailles : un beau cabinet mouvant de curiosités cinématographiques.


S.J Perelman, Tous à l'ouest, Le Dilettante, 2009, 256 pages.

©Amélie Rouher
Article paru dans le Magazine des Livres N°15



Par Ameleia - Publié dans : J.S PERELMAN
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Vendredi 7 août 2009 5 07 /08 /Août /2009 14:03
La Créüside, l'instant où le féminin fut possible.               



                                                                               L'empire latin, Rome, toute la méditerranée auraient-ils pu être fondés par une femme ?

Bien sûr ! La preuve en est faite puisque Magda Szabó l'a écrit. Imaginons. Après le ravage de Troie, contre la dictée impérieuse des oracles, ce n'est pas le grand Enée, le père fondateur, mais sa femme, Créüse, initialement condamnée à mourir sur les ruines de Troie, qui prend les pénates de la ville et s'embarque pour fonder le plus grand empire que la terre ait jamais connu : Rome. Voilà une mythique injustice rétablie : l'épopée en a marre de tuer ses bonnes femmes sur l'autel de la raison d'Etat ? Si à la place on essayait de tuer les bonhommes ? Les héros réduits au silence, comment peut se dessiner un empire intégralement conquis et pensé par une femme ?
 
      Voici l'excellent tour de passe-passe romanesque imaginé par Magda Szabó. En un instant,  l'Enéide devient La Créüside.  « L'instant » , c'est le moment où dans une scène héroï-comique, grâce à une nourrice culottée, Créüse se débarrasse du pleutre Anchise puis tue « ce lâche, ce bon à rien sacré et privilégié » d'Enée. Et voilà comment pour la première fois de toute la littérature en épée, on voit la porte dardanienne franchie par une femme en travesti. Tout cela est tellement excitant qu'on veut encore fantasmer la suite : Créüse à la guerre se coupant le sein, soumettant les peuples à ses charmes, imposant la paix sur son char aux côtés d'une Didon engagée en faveur de la parité et de l'égalité des sexes ? Trêve. L'épopée n'est pas le genre de l'utopie. De grâce, que le regard féminin ne nous force par à tomber dans les bleuettes pacifistes ou les fantasmes, du reste fort alléchants, d'un The L word en peplum.

    Le coup de force de Magda Szabó  est de changer le point de vue sur les grands épisodes et les héros de l'Enéide sans jamais pervertir les codes de l'épopée. Car on ne peut pas désobéir aux ordres d'Ananké, le destin. Les guerres auront lieu, Didon mourra sur l'autel du renoncement héroïque, les peuples seront soumis par la violence, Rome avec la génération des Julii sera fondée. On ne peut pas conquérir un empire en femme fardée : pour fonder Rome il faut mettre de côté les tentations de l'intime et se mettre au service d'une destinée collective. Le jeu n'est pas de mauvais goût et n'a pas mauvais genre. Créüse ne peut pas être une féministe avant l'heure, elle ne peut être qu'une virago de l'honneur qui doit coûte que coûte porter les trois grands piliers romains : la virtus, le courage, la constiantia, la fermeté, la fides, la loyauté. Au même titre qu'un homme. Ici, l'exigence épique est d'autant plus difficile à tenir qu'elle est portée par une femme.
    Loin des humanistes de l'entre-deux guerres, Magda Szabó  récuse toute forme de complaisance poétique ou fantaisiste. Pas de hérissons pour se faire écraser sur les routes de Grèce, de jardinier pour épouser les princesses en sirotant des limonades, comme chez Giraudoux. Créüse ne s'entrave pas dans ses robes comme la Jocaste de Cocteau. C'est une vraie guerrière aux côtés de laquelle l'Antigone d'Anouilh mérite son lot de fessées. Pas d'amour donc au programme de la Postérité pour les héroïnes. Le Héros peut bien se détendre dans les bras de Didon entre deux épisodes épuisants, pour l'Héroïne, pas de chichis, c'est «carrément impossible». Définitivement non ! Jamais le Saphisme ne participera aux  fondations du socle latin : « Le fondement de toute nation est l'obéissance et la moralité. Qui oserait mettre la nation en danger ? » Tout est dit.

        En réécrivant l'Enéide, Magda Szabó veut des femmes de tête et d'action. Qui n'est pas massacrée est condamnée à participer au massacre. Ce qui l'intéresse, c'est le seuil de résistance politique et historique des femmes, saisi dans un contexte extrême. Hécube en femme de choix est forte et intrigante. Caeta est la nourrice rebelle capable d'inverser le destin d'un coup d'épée. Cassandre n'est pas cette « détraquée  ou une vieille fille inspirée par les Dieux» inventée par la légende, elle incarne la vraie lucidité politique de l'homme d'Etat et de la raison que personne n'a voulu écouter parce qu'une nation ne peut « supporter sans réagir une vérité destructrice ». Créüse veut des femmes de loi. Elle veut aussi des guerrières couillues en habit sanglant, et lucides. Elle admire Camille reine des Vosques, à l'image de Penthésilée. Elle veut adorer des déesses nécessaires qu'on ne convoque pas à tout bout de champ ! La voici : c'est Echiès, soeur rivale de Vénus, capable de changer le cours du destin en foudroyant celui ou celle qui vient d'en formuler le voeu. Cette Déesse en ceinture d'explosifs, on réfléchit avant de l'invoquer ! En revanche, Créüse déteste la superstition : la célèbre Sibylle de Cumes auréolée par la légende qui ouvre à Enée la porte des Enfers est « une sorcière de bas étage » crasseuse et percluse de rhumatismes, même pas « effrayante, seulement pitoyable. » Pas plus que les contemplatives, Créüse ne plébiscite les amoureuses : Didon est une enfant gâtée qui minaude dans sa Carthage de Cocagne et s'entortille autour de couteaux de tragédienne. Lavinia est programmée et classée par son statut même de Virgo indignée et pleurnicharde, tout juste bonne à réfracter la conscience romantique du lecteur contemporain.
  
     On l'aura compris, L'instant est un roman profondément politique. C'est une dénonciation des tentations mystificatrices de la littérature et de ses très faciles récupérations politiques.  Relire et corriger les épisodes épiques en pointant leur caractère infiniment polysémique, c'est aussi apprendre à se méfier des légendes : « Pourquoi les gens croient-ils en ce qui est impossible, inimaginable, invraisemblable, alors qu'ils ne peuvent admettre la vérité ? »  demande Créüse.
    Magda Szabó a connu la répression stalinienne.  Comme Virgile à la barbe d'Auguste, elle témoigne qu'il « était plus facile d'écrire un hymne à la gloire d'un dictateur, bourreau sanguinaire de son valet hongrois » que de se taire. A travers la parole crue de Créüse, elle réhabilite toute une génération d'écrivains réduite au silence. « Pour moi, la littérature ne doit pas avoir les couleurs pastel du bonheur, elle doit être noire comme du sang séché » dit Créüse.  La Créüside est une réflexion profonde sur les portées manipulatrices des mythes et des textes de propagande dont l'épopée est la forme primitive.
  
     L'instant est le roman de toute une vie. Celle menée par la romancière contre les répressions communistes, contre la destruction de son pays dont elle voit le reflet exact dans Troie ravagée. Il lui fallait le cadre de l'épopée, pointant ses propres tentations mystificatrices et populistes pour le réinvestir selon un modèle politique résistant et éclairé.  L'instant est une oeuvre majeure qui relève de la nécessité universelle parce qu'elle porte sur  les manipulations du sacré une réflexion salutaire en ces temps fascinés par les obscurantismes. C'est pourtant un hommage incontesté à l'Enéide par l'immense équilibre entre le respect du texte original et le travail de l'imagination. L'écriture virtuose obéit à tous les tons, épiques, lyriques, élégiaques, satiriques, dans une alternance  subtile de gravité et de dérision. Le roman est cette immense puissance dialogique qui  permet  justement ce que ne permet pas l'épopée, un dialogue libre et critique avec les voix et les tons. Quand une oeuvre réussit, par le génie du grand écart, à explorer un genre fondateur pour éclairer ce qu'il y a de plus immédiat dans notre époque, on dit que c'est un chef d'oeuvre.

©Amélie ROUHER

Magda Szabó, L'instant la Créüside, Viviane Hamy, 2009, 357 pages.
Par Ameleia - Publié dans : Magda SZABO
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Mercredi 29 juillet 2009 3 29 /07 /Juil /2009 12:14
                   
                                Les graffonnis de Marguerite

               
                                                                               Il faut toujours être un peu fada pour s'intéresser aux dessins et graffitis d'un auteur. Ces petites margelles que des éditeurs scrupuleux ont passé des heures sous le rond de lampe à éliminer pour obtenir une édition « propre », certains les recherchent comme des scarabées d'or, les collectionnent et les méditent comme les indiscrétions de tous les possibles. Chaque gribouillis d'écrivain est-il une béance ouverte sur le secret de son oeuvre qu'aucun mot de l'oeuvre elle-même ne puisse révéler ? Si vous le pensez, vous voilà bien ! De quelle catégorie êtes-vous ? névrosé(e) façon midinette ou façon vieux dévot tirant la langue sur la liste de courses du poète ? De cette folie  douce on remarquera que les éditeurs aussi ne se sont jamais lassés.


    La très belle collection de Gallimard, Le promeneur, édite un recueil inédit de différents brouillons, dessins, croquis de Marguerite Yourcenar. Connaissant la dame, on ne s'attend hélas, à aucune coquinerie ! Tous les dessins renvoient de fait au travail de l'écrivain. Serait-on devant la révélation d'un génie méconnu ? Sous la romancière, le peintre ? Que l'on ne se méprenne pas. La prose de Marguerite Yourcenar est plus picturale que ses dessins ! Il y a plus de marbre de Delphes dans le corps d'Antinoüs, plus d'estampes dans le palais noyé de Wang-Fô, plus de cette noirceur ourlée d'or des tableaux de Dürer dans l'Oeuvre au Noir que dans une seule des Marginalia de Marguerite. Plus intéressants que les dessins dont la romancière se sert pour le plaisir d'illustrer ou pour figurer sa vision mentale, je retiendrais la très grande beauté des graffitis en grec et latin. Marguerite Yourcenar écrit sur des bouts de papiers ou sur ses abat-jours des formules latines avec un mélange fantaisiste de majuscules et de minuscules. Les graffitis sont comme des pâtes de fées jetées en tous sens sur la feuille. On sait que Marguerite Yourcenar conçoit ses projets autour d'un mot, d'une formule, puis au fur et à mesure que le roman prend forme, un gribouillis s'ajoute,  vient fendre la feuille. Un nouveau mot griffonné creuse une nouvelle verticale pour le roman. Ainsi, ces « griffonis » sont comme les petites antennes fantastiques de l'oeuvre, les «animula vagula blandula » de Yourcenar, les voyages de sa petite âme tendre et flottante lancée sur le papier.

    L'auteur Sue Lenoff de Cuevas se livre à une sévère épreuve de classification (inévitable) suivant les différentes fonctions que vont jouer les divers dessins. C'est très sérieux, érudit et d'une rigueur scientifique. Justement, on aurait aimé un peu moins de sérieux. L'auteur reste à la surface descriptive du dessin sans proposer de vrais risques l'interprétations. Pas de confiance accordée à l'intuition ; peu d'audace.  Il est vrai que ces dessins prêtent peu aux fantasmes et à la rêverie.  Dans ce cas, on se demande si ces dessins devaient s'assortir d'autant de commentaires. Les mots gribouillés de Yourcenar nous sont attachants parce qu'ils renvoient uniquement à l'oeuvre qu'on a aimée. On reste devant l'autel illisible de ces gribouillis latins, devant la magie sorcière des minuscules grecques ; parfois un brouillon nous rappelle un passage aimé. Ce recueil sera instructif et rassurant pour l'obsédé de vérité ; il sera émouvant pour l'amoureux que le tracé de l'oeuvre en train de se faire intimide. 
Ces dessins et gribouillis sont beaux en soi. Ils sont à prendre comme reliques et, comme tels, doux à caresser de temps en temps comme un vieux bois de bibliothèque.


Sue Lonoff de Cuevas, Marguerite Yourcenar, Croquis et griffonnis, Le promeneur, 2009, 182 pages, 26,50 euros.

Publié dans le Magazine des livres n°16- mai 2009.


Par Ameleia - Publié dans : Marguerite YOURCENAR
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Vendredi 10 juillet 2009 5 10 /07 /Juil /2009 12:31



Claire Paulhan.

« Je suis une défricheuse »


 
Claire Paulhan est une passionnée en eaux douces. Elle tient seule la maison d'édition qui porte son nom. Éditrice exclusive de l'intime, elle ne publie que les journaux ou correspondances de « ces grands noms dont personne ne veut » : Copeau, Jouve, Leiris... Surtout, c'est elle qui a eu la géniale audace d'exhumer et de publier le Journal de Mireille Havet.

La découverte des textes de Mireille Havet au fond du grenier tient du miracle. Comment sont-ils parvenus jusqu'à  vous ?
J'ai été la bonne personne, au bon moment, au bon endroit. Un de mes anciens professeurs, spécialiste d'Apollinaire venait de lire le Journal de Mireille Havet. Encore sous le choc de la lecture, il m'a persuadée de rentrer en contact avec Dominique Tiry, la petite fille de Ludmila Savitzky, l'amie et légataire des journaux de Mireille. Je suis partie en vacances avec un tapuscrit de 12 centimètres de haut ! Soit je passais de bonnes vacances parce que le manuscrit ne me plaisait pas, soit je passais d'excellentes vacances parce que le manuscrit était excellent. Bien sûr, c'est la deuxième solution qui l'a emporté. Je l'ai lu autour de moi à des gens peu habitués à ce genre d'écrits qui ont été eux aussi saisis de stupéfaction.

Pourquoi avoir retenu le Journal de Mireille Havet, nom méconnu du public, même averti ?
Je me suis retrouvée devant le journal parfait : bien écrit, complet, régulièrement tenu, sur une longue période, un journal monstre, que personne ou presque n'avait lu auparavant. Enfin, J'avais la chance d'être la première éditrice à qui il était proposé...

Comment avez-vous abordé le manuscrit ?
J'ai tout pris. J'ai sélectionné le moins possible. C'est très émouvant de voir le manuscrit lui-même. L'écriture de Mireille Havet qui peut paraître délirante, sous l'empire de la drogue, a une graphie qui ne l'est pas spécialement. Elle écrit en occupant toute la page. Globalement le projet diaristique est tenu très régulièrement, avec une volonté d'acier. C'est la seule chose qu'elle ait faite avec volonté. Pour elle, c'était un pari sur l'avenir extrêmement improbable.
 
Pourquoi Mireille Havet tient-elle ce journal ?
Je n'ai pas d'interprétation particulière autre que ce qu'en dit Mireille Havet elle-même. Elle était persuadée qu'elle avait une mission en tant que poète. Le poète est un être brulé, mais extra lucide, Voyant, au sens rimbaldien. Mireille avait l'intime conviction qu'elle n'écrivait pas son journal pour elle-même.
Je pense également qu'elle ne pouvait pas faire autrement qu'écrire. C'est une période où la psychanalyse n'est pas du tout entrée dans les moeurs. Je crois que des femmes comme Catherine Pozzi et Mireille Havet avaient trop de difficultés à vivre psychologiquement pour s'éviter de s'apurer par le biais du journal.

Considérez-vous qu'il y a une particularité du journal intime féminin ?
Oui, bien sûr ! Le journal est déjà un vecteur extrêmement plastique et malléable des aspirations de la personne. Plus encore pour les femmes dans des sociétés où elles ne peuvent pas s'exprimer complètement. Catherine Pozzi est une intellectuelle qui veut être traitée comme une femme intellectuelle et non comme un bas bleu. Virginia Woolf est préoccupée par les choses de l'esprit. Mireille Havet est préoccupée par son désir et par la forme lyrique de son désir.

Quelle est pour vous l'originalité du Journal de Mireille Havet ?
C'est le journal inédit de quelqu'un que tout le monde a oublié et qui revient à la surface de la littérature française avec une très grande force et évidence. Mireille Havet, elle-même, avait cette certitude que rien ne se perdrait, qu'elle serait un jour reconnue. Et c'est le cas. Une fois éditée, elle paraît comme si elle avait toujours été dans le paysage littéraire. Je crois qu'il y a une destinée de l'œuvre : un lien direct au-delà de l'histoire du manuscrit, au-delà de sa mort, entre elle, ses découvreurs et moi, entre elle et ses lecteurs. Regardez tous ces gens attrapés par la lecture de son journal qui servent de relais par delà la mort !
Pour éditer cette série de journaux comment avez-vous procédé ?
J'ai cherché des points de coupe. Il y a des ruptures dans l'écriture du Journal par exemple. Mais surtout, j'essaie de lier chaque tome à des personnages de femme.  La période entre 1918 et 1919, Mireille aime la comtesse de Limur. Puis vient Marcelle Garros entre 1919 et 1924. Enfin, il y a Reine Bénard entre 1924 et 1927.
 
Craigniez-vous une récupération, que Mireille soit classée dans une littérature de « genre » ?
Un livre a le public qu'il mérite. Mireille Havet est assez grande pour se défendre elle-même. Son écriture est suffisamment forte pour échapper à toute forme de confiscation.

Quel tome conseilleriez-vous pour commencer ?
Le journal 1918/1919. C'est le premier tome que j'ai publié qui correspond en réalité au milieu du Journal. Mireille Havet découvre pendant la guerre qu'elle aime les femmes. Par ailleurs, beaucoup de ses amis meurent. C'est un moment charnière pour elle. Dans ce volume, elle décrit la fin de la guerre, la réjouissance des autres quand elle ne s'en réjouit pas du tout. Cela marque une étape de sa maturité. C'est intéressant pour le lecteur de commencer par là.

Il y a une suspicion sur le genre du journal intime. Pourquoi vous y intéresser ?
Les correspondances ou le journal sont une sorte de matériau brut. C'est toute la différence avec les Mémoires qui ont pour moi un côté « trafiqué » : tous les témoins sont morts, l'auteur est le seul à pouvoir témoigner et se tresser une couronne de laurier. Dans le Journal, même dans l'inégalité des moments d'intérêts, il y a quelque chose de touchant. Je ne demande pas qu'un journal intime soit intéressant tout le temps. Je demande qu'il représente la qualité de quelqu'un et pas la vérité de son oeuvre. C'est un document existentiel. C'est aussi l'Histoire par les gens qui l'ont faite qui me passionne.

Vous faites le travail d'éditeur le plus difficile qui soit : travailler sur des manuscrits autographes. Qu'est-ce qui vous a portée vers ce choix ? 
J'aime beaucoup être en présence du manuscrit. C'est la vérité de l'écrivain. On sait que lorsqu'un écrivain meurt, ses écrits intimes ont un côté « bombe dégoupillée » pour les familles qui s'empressent vite de censurer pour que le propos soit plus lisse. Je préfère aller à la source, recopier moi-même les manuscrits.  J'ai ce côté « scribe », ce côté « moine ». Si je peux publier quelques correspondances ou journaux et les éditer bien, je n'aurais pas été inutile sur la scène de l'édition contemporaine.

Pourquoi situez-vous vos publications uniquement entre la Période de l'affaire Dreyfus et 1968 ?
C'est entre cette période et la Seconde Guerre mondiale qu'a explosé le genre autobiographique. Il y a une prise de conscience du rôle des intellectuels dans la société et dans la vie intime qui est majeure à cette époque. Une grande  quantité de journaux n'a pas encore été publiée.  e ne publie rien après 1968, parce qu'il faut bien « borner » mon champ d'action et parce que je préfère travailler pour des auteurs morts et oubliés. Par ailleurs, les vivants ont déjà leurs éditeurs.

Il y a une différence à publier le journal d'un vivant et le journal d'un mort ?
Pour éditer un journal, il  faut qu'il y ait le feu de l'authenticité : c'est-à-dire qu'il n'ait pas été publié du vivant de l'auteur. Ecrire pour publier, c'est orienter et censurer et cela fait basculer le genre du côté des Mémoires. J'aime bien jouer ce rôle qui consiste à exhumer un mort pour qu'on ne l'oublie pas. Je suis une défricheuse.

L'une de vos particularités est de  travailler seule. Réussissez-vous à être juge et arbitre ?
Quand on travaille beaucoup sur un sujet, on finit par le connaître. Et puis je ne travaille pas vraiment seule dans la mesure où des chercheurs, des autodidactes mes proposent des publications et se chargent de l'annotation. Pour le reste, je fais beaucoup de vérifications que ne font pas les autres éditeurs.  La seule chose que je ne fais pas, c'est imprimer. Je travaille à l'ancienne, mais avec des outils modernes, comme Charles Péguy dans sa librairie des Cahiers de la Quinzaine. C'est mon modèle absolu.

Entretien publié dans Le Magazine des Livres n°17 (juin 2009)




Découvrez les éditions Claire Paulhan



Par Ameleia - Publié dans : Mireille HAVET
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Jeudi 9 juillet 2009 4 09 /07 /Juil /2009 12:21
Entretien imaginaire avec Mireille Havet


La critique est arrivée en avance. Soudain un nuage de fumée électrique surgit sous ses yeux ahuris. C'est Mireille Havet. Elle apparaît, les yeux cernés de noir, dans sa tenue de scène d'Orphée où Cocteau lui faisait jouer le personnage de La Mort. Ça tombe bien mais la critique n'a pas prévu l'atterrissage. De plus, elle est novice et elle a trop préparé ses  questions. Ça s'annonce mal...





La CRITIQUE : Enfin, pour un écrivain telle que vous revendiquez l'être, le journal doit bien servir à quelque chose... Un laboratoire ? Un crachoir ? Un art poétique en mouvement ?
Mireille H. Bonjour ! Madem... Madame ? … Un art poétique ? Quel vilain mot ! Mais enfin qui est cette critique de quatre sous qu'on m'a fichée ? 

LA CRITIQUE : (opiniâtre) En dernier recours serait-ce la recherche d'un art de vivre ou d'un savoir-être ?
MIREILLE H : L'art, c'est l'urgence de vivre et l'écriture, sa saisie immédiate. Il n'y a rien à savoir. Cette critique est incompétente, à la fin ! Vous voulez mon secret ? La nouveauté par dessus tout m'attire ! Pas de limite, pas de frein, pas de contrainte ! La libre course éperdue avec le vent dans les oreilles et le paysage qui roule de chaque côté. Vous n'avez qu'à lire mon Journal édité par l'exquise Claire Paulhan ou l'excellente biographie de Emmanuelle Retaillaud-Bajac chez Grasset. Elle ne fait pas de théorie idiote ! En plus elle est fort jolie, ce qui n'est pas votre cas ! (Saisissant un ange au vol, elle le mange.) On n'aurait pas pu m'envoyer une critique moins moche au lieu de cette hystérique grimacière ? (silence digestif)  Vous avez quel âge ?

LA CRITIQUE : Je viens d'avoir 34 ans.
MIREILLE H : Oui, c'est ce que je disais. Vous devriez être morte ! A votre âge je l'étais et ça n'a pas la tonalité de gâchis dont vous parlez. Je n'existe vraiment qu'à travers les femmes. C'est la seule chose, ma pauvre amie, que vous avez su voir ! On se demande pourquoi. Oui, j'ai lu votre article débilitant. Comprendre mon oeuvre est aussi imbécile que chercher à comprendre l'amour ! Il n'y a pas plus de littérature par sa distance et son ambition qu'il n'y a d'amour pré-conçu et raisonné. J'ai écrit comme j'ai aimé, comme on se jette dans le vide. Quelle honte de faire de la fiction avec les femmes qu'on aime ! Ne voyez-vous pas qu'elles sont au-dessus de la littérature ? Elles n'ont pas besoin d'elle pour se mettre en valeur. A la littérature non plus elles n'apportent rien. Elles sont trop pures pour être intéressantes publiquement. Ce ne sont pas des cas ! Vous me posiez une question ?
La critique : Nnooorgghn... (la critique s'étrangle) vyotre yeu, votre iiih  artpotyétique ?
Mireille H : C'est simple. Je n'ai écrit Carnaval que pour me débarrasser de Madeleine. Si on fait de la fiction, c'est pour assassiner ses vieilles maîtresses et se dégager des plages de vie plus agréables. Il n'y a pas d'ambition Mireille ! Il n'y en a jamais eu. J'écris parce que je ne peux pas faire autrement, ce qui est la seule excuse et raison d'être de l'écrivain.  Quand on dit ça à un critique ça le défrise ! D'ailleurs, regardez vous ! Si la Création existe, c'est un corps de femme qui la déclenche et c'est un corps de femme qui la finit. Mon Journal c'est un ressassement de feu d'artifice ! Je suis un Minotaure ! Il n'a jamais servi qu'à ajouter des bûches au bûcher ! Voilà ! Voilà mon art poyétique, Mademoiselle !
La critique : Voulez-vous finir l'article à ma place ?  Je vous préviens, il vous reste moins de 200 signes, au-delà le rédacteur en chef coupera.
MIREILLE H : Pfff... au fond ça vous plairait qu'on me censure. En fait de « critique » vous courez après les écrivains pour qu'ils vous fouettent avec la …. comment dites-vous ? … Ah! oui ! la «cravache du désir» ! Vous osez les mortes ? C'est courageux. Ma pauvre enfant, avec ce que vous écrivez, vous ne méritez même pas d'être déculottée par un fantôme ! Bien à vous ! (Elle s'envole. La critique reste seule, le bec dans l'eau, comme d'habitude.)

Entretien publié dans le Magazaine des Livres n°17 juin 2009


Par Ameleia - Publié dans : Mireille HAVET
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