Les Collaborateurs








En ce moment je lis













 





Mes livres sur Babelio.com

Lecteur,

Samedi 4 juillet 2009

Les très bonnes compagnies de Fraigneau.

    Qui connait André Fraigneau ? Qui peut se vanter d'avoir lu « Camp volant » (1937) et se souvient de son profil d'esthète maigre qui marche avec l'élégance de l'homme de soie ? Sans que l'on s'en étonne, la postérité ne retient qu'un petit fait étonnant, d'un romantisme un rien people :  Yourcenar en fut à ce point éprise et éconduite qu'elle écrivit Feux pour se défaire de son amour. Mais Fraigneau fut surtout le parangon des auteurs de droite qui organisèrent l'offensive anti-Sartre et anti-Camus. Admirateur et défenseur de Brasillac, c'est sans doute à ce titre que l'histoire littéraire, grande rancunière, a livré sans nuance sa créature au jugement de l'Histoire.

    Fraigneau était l'ami de Cocteau grâce auquel il rentre chez Grasset comme lecteur. Proche de Max Jacob et de Coco Chanel, il a croisé la route des plus Grands : Giraudoux, Bernanos, Jouhandeau, Blaise Cendrars. C'est à croire que les mondains intelligents se consument sous le feu des génies qu'ils servent et aiment. Le dilettante prend le joli pari d'exhumer dans un petit volume très justement intitulé En bonne Compagnie , une vingtaine de ces portraits que Fraigneau écrivit entre les années 40 et 60 pour les revues Opéra, Arts et la Revue des deux mondes.
    
    Ce sont là des portraits uniquement. Du peintre au romancier en passant par le grand couturier, Fraigneau nous offre une promenade  d'agrément  au coeur du Génie de l'entre-deux et de l'après guerre. Anna de Noailles, Paul Morand, Christian Bérard, Christian Dior, Radiguet, chaque  portrait est un joyau de regard. En physionomiste acéré, Fraigneau trouve pour chacun l'angle subtile et inattendu : pour Anna de Noailles c'est « sa voix d'argent fluide, énergique et caressante » qu'il oppose à la parole « maliciôse » de Louise de Villemorin et au « feu roulant de ses gestes.» Il faut lire le portrait en action de Christian Dior, journée happening du petit déjeuner aux confitures de myrtille aux fouillis de tumultes des ateliers. Le critique adapte son style à son modèle. Pour Dior, le style a « la fureur de fini » aussi alerte qu'un croquis de mode. Pour Paul Morand, c'est une mélancolie nonchalante et retirée. Mais rien ne vaut les pages exceptionnelles sur Radiguet :  lyriques et extra-lucides sur le « dernier franc tireur en date qui soit venu rappeler le style français à son devoir de droiture, de vitesse et d'efficacité. »

    On reconnaît un vrai chroniqueur mondain en ce qu'il démondanise son monde. Fraigneau est de ceux-ci. Fidèle à l'idéal de clarté des classiques, il est plaisant sans artifice, élégant sans emphase, profond sans la vanité des profondeurs. Il est vrai qu'il a la chance d'écrire à une époque où la Critique est honorée et à ce titre, participe avec éthique et lucidité à l'histoire littéraire. Fraigneau nous rappelle une manière d'idéal démodé de la critique, une ruse élégante d'entrer dans le visage et les manières de ses contemporains avec l'urbanité et l'économie de moyen des Classiques. Plus qu'un témoignage documentaire, ces portraits anti-people sont des leçons de dignité critique dont nous serions bien éclairés de réinstaurer l'enseignement dans les écoles de Journalisme.


Pour le Magazine des Livres n°16
http://www.magazinedeslivres.com/


Par Ameleia - Publié dans : OGRERIES - Communauté : Top meilleures ventes livres
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 30 juin 2009

                    Radiophonie d'une mort annoncée.

    Alexis, la quarantaine percée, est un scénariste plein d'espoir. Il n'est vraiment pas passé loin du prix de la Pomme d'Or. Pour sa consolation, le métier détient le plus beau des paradoxes : même peu connu, quand vous êtes cinéaste, les gens ne se présentent pas, ils tombent du ciel en se croyant votre étoile. Le malheur c'est que ça marche ! Un soir, c'est Sammy qui lui tombe dessus. En réalité l'importun tombe à pic. Sammy est un ancien taulard de première classe spécialisé dans la joaillerie, un gentil loulou flingueur. C'est que la bête est attachante qui va convaincre Alexis de tenter son prochain scénario sur lui. Ainsi le travail se met en place au gré et tourments de la vie de Studio. Déjà, il faut tenir le décor : la vie de coulisses prend beaucoup de temps, du bureau du producteur hypocondriaque au lit de la  starlette hyperthermique ! Entre deux réflexions sur la littérature et le cinéma, on assiste au joyeux vaudeville d'intrigues et de ses coucheries de carton-pâte. Mais la vie est plus cruelle que la fiction qui l'inspire. Sans révéler la fin, le titre « Le film va faire un malheur » est à prendre au pied de la lettre. « Le seigneur de la Pègre » avait des attaches de Comtesse aux pied nus.
    Peu d'espace au commentaire, une gestion minimaliste de la description, la narration s'économise jusqu'à la didascalie pour laisser toute sa place au dialogue. Le narrateur aussi discret qu'un scénariste laisse la voix à des personnages étonnamment acteurs d'eux-mêmes. En réalité, le roman de Georges Flipo a toutes les qualités d'une pièce radiophonique dont le lecteur n'a plus qu'à inventer les voix. On retrouve là les atouts des précédents métiers de l'auteur : la radiophonie et la publicité. C'est dynamique, aérien et populaire. Pour le lire, on se prendrait presque à se planquer dans sa voiture surchauffée une nuit d'orage.

Georges  FLIPO, Le film va faire un malheur, Escales des Lettres, Le Castor Astral, 2009, 313 pages.
Article paru dans le Magazine des Livres de Mai
Par Ameleia - Publié dans : OGRERIES - Communauté : ♦ Lecture pour tous ♦
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 12 juin 2009

L'art gourmand de la préface.


                                                                                             Il n'y a rien de plus ennuyeux qu'un recueil de préfaces. Imaginez que vous convoquiez quelques amis pour rechercher un cadeau à offrir à l'un des vôtres. Imaginez que soudain, l'un d'entre vous se lève, renversant le décor, et le regard furieusement illuminé, dise : « On va lui offrir un recueil de préfaces ! » Quelle folle idée ! A défaut de perdre un ami, votre cadeau finira là où il devait finir, à caler le pied de la lampe.
    Dans la galerie aux horreurs des cadeaux, il en va des recueils de préfaces comme des manuels de cuisine : il y a toujours un pigeon charitable qui se lève le matin pour se rappeler que vous ne cuisinez pas, donc le recevez mal et décide de vous offrir un guide à thème unique autour d'un plat élémentaire, par exemple : le cake. Ciel ! Un recueil de Cakes ! Ciel ! Un recueil de préfaces ! La préface est un genre ennuyeux. La preuve : aucun théoricien ne s'est jamais battu pour établir une typologie sur un modèle de vérité revancharde. Pourtant l'exercice réussit le pari étonnant d'être à la fois atrocement convenu et atrocement bâtard. La vérité, la voici : le recueil de Préfaces est  à la littérature ce que Les cakes de Sophie sont à l'art culinaire : un art de la farce, la même recette acquise dont on peut changer indéfiniment la garniture.
 
    Dans cette Collection irraisonnée de 45  préfaces à des livres fétiches  on retient surtout  « irraisonnée » et « fétiche. » En réalité, cette collection ressemble à un banquet où les commensaux d'auteurs ont pris un savoureux plaisir à faire tourner les mets et les tables. Bien sûr, les produits sont d'autant plus sublimés que personne n'a respecté la recette.
    C'est donc un banquet d'auteurs jeunes réunis autour de Martin Page et Thomas B. Reverdy. Ils ont déjà eu le bon goût de ne pas jouer les premiers de la classe en apportant leurs beaux classiques. Rien de lourd ni d'indigeste : pas de Madame Bovary en Homard Thermidor, pas de Recherche du temps perdu en pièce montée choux-vanille, ni de Misérables sauce Grand Veneur. Pas de recettes de grand-mère non plus : Yourcenar, tarte Tatin, Colette au citron, Dumas mousse au chocolat... Si les grands auteurs sont abordés, ils le sont dans leurs marges : Wilson tête-de-mou de Marc Twain goûté pour nous par Vanessa Gault, Une histoire birmane de Orwell par Sébastien Ortiz ou encore Peines de coeur d'une chatte anglaise de Balzac par Stéphanie Hochet, c'est du riz au lait cuisiné par Bernard Loiseau. Certes quelques uns sont venus avec leur Madeleine : Paul Fournel avec Zazie dans le Métro, Carole Zalberg avec Frankie Addams. D'autres aiment les alcools : Orlando de Woolf goûté par Cécile Ladjali, c'est une cerise à la liqueur de Cherry ; Dominique Noguez relisant L'Infante de Castille de Montherlant, c'est un vieil Armagnac, Stéphane Huet relisant Pierre Loti : un vin sucré de Samos.   
    Tout cela est souple, léger, libre de tons, de ces palettes où les saveurs et les goûts s'échangent. Certains aimeront les ascétiques : Hamsun ; d'autres préfèreront les boulimiques : Balzac ; les exotiques : Ogawa, Tagore ; les nouvelles cuisines : Stein ; les doux-amer : Mc Cullers ; les sucré-salé : Harper Lee ; les carnivores : Hemingway ; les anthropophages : Artaud ; les régressifs : Woolf, Berthe Bernage ; les pimentés : Bukowski, Pasolini ; les gourmets : Montherland. Plus  alléchantes par la curiosité qu'elles suscitent, certaines oeuvres sont peu connues et donnent d'autant plus envie d'être goûtées : Marie Hélène Lafon sert Histoire de Tönle de Rigoni Stern ; Olivia Elkaïm parle des poèmes de Georg Trakl ; Nicolas Michel fait découvrir Okot p'Bitek ;  Aude Picault, Robert Pirsing.  

    Bref, il y a 45 plats différents à goûter. Tous sont une rencontre inédite d'un écrivain avec un autre. Cet art de la préface anti-mode d'emploi est mieux qu'un recueil de Cakes, non ? On retiendra la liberté des verbes qui s'y expriment et s'y croisent. Les auteurs, les siècles, les genres, les registres circulent, font une valse infiniment vivante et mobile. La lecture est une promenade,  à la manière des marginalia de Montaigne, « à sauts et à gambades », surement à l'image dont la collection a  été conçue et surtout vécue : conviviale, légère et arrosée. Cette ronde de gourmandises idéale a quelque chose de dionysiaque : on ne sait plus parfois distinguer le préfaceur du préfacé. Assurément, cette « collection irraisonnée » ne calera pas le pied de la lampe et prendra moins de place dans la bibliothèque qu'une pile de revues de critiques littéraires...

La Babel des recueil de préfaces.


Collection irraisonnée de préfaces à des livres fétiches, présentée par Martin Page et Thomas B. Reverdy, Editions Intervalles, 2009, 185 pages, 19 €.

©Amélie ROUHER pour Le magazine des Livres le 10/04/2008.
Publié dans le n° 16 Mai 2009.



Par Ameleia - Publié dans : OGRERIES - Communauté : Top meilleures ventes livres
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander
Dimanche 7 juin 2009
     Embaumez-moi de vos vies adorables.



    C'est bien connu, le boomerang est un art que l'on pratique en famille sur le vert gazon des morts. A la différence du joueur de balles, le joueur de boomerang reçoit l'objet qu'il lance. L'amuseur est l'amusé : débarrasse-toi de tes vieux secrets, ils te reviendront d'aussi loin que tu les as rejetés avec le rire de six pieds de tes défunts. Un exemple : Antoine et sa soeur Mélanie se retrouvent sur les lieux de leur enfance, à Noirmoutier pour fêter les quarante ans de Mélanie. Le piteux anniversaire bilan de leur quarantaine et le berceau de mémoire font alors ressurgir un autre anniversaire : celui de leur mère, Clarisse, décédée au même âge. Mais à l'instant fulgurant où Mélanie s'apprête à révéler à son frère ce qui vient de lui revenir en mémoire, c'est l'accident... Voilà posé un cas d'école de boomerang familial.
   
    Fidèle à son talent pour les récits de filiation, Taniana de Rosnay construit une intrigue à tiroirs : chaque personnage porte en lui le secret nécessaire à la révélation d'un autre secret, lui-même partiellement détenu par un tiers disparu. On a là tous les tintements musicaux du triangle romanesque : le silence autour du drame, son impossible et coupable aveu pourtant nécessaire pour que la vie redevienne supportable. Aussi Antoine ne peut-il renaître à lui-même et retrouver le bonheur que s'il exhume la vérité sur la mort de sa mère. Chez la romancière, les morts ont des accointances décidément possessives avec la mauvaise conscience des vivants. Déjà Elle s'appelait Sarah était un beau fruit d'effroi sorti de ce terreau de littérature populaire. Le roman tirait sa force de l'entrelacement problématique du coupable silence d'Etat autour de la rafle du Vel'd'hiv, lâchement délégué aux remords de familles ravagées par le secret. Dans Boomerang, le secret s'est entièrement replié sur la sphère intime. La romancière regarde en face les ravages de la morale avec son cortège de scandales étouffés  dont l'amour interdit est toujours le plus bel et tragique otage. 

    Ce qui nous a touchés dans Elle s'appelait Sarah est encore ce qui nous touche dans Boomerang : dès la première ligne, on sait que les personnages exhumés ne reviendront pas. S 'attacher à des morts en recomposant leur passé, ne les rend pas aux vivants, en revanche il permet aux vivants de se rendre à eux-mêmes. C'est peut-être ce que représente l'étonnant personnage d'embaumeuse d'Angèle : nocher pour les morts mais Gradiva pour les vivants. Les personnages de Tatiana de Rosnay ne sont pas des acharnés de l'enquête, des obsessionnels du corps policier. Ils sont installés dans la lenteur du temps, parce que la révélation d'eux-mêmes n'est possible que  par l'exhumation des hontes du passé. D'où cette atmosphère de flânerie triste qui habite le lecteur et substitue au suspens ordinaire une belle attente mélancolique.
   
    Tatiana de Rosnay a le talent d'auréoler chaque signe de mystère, même le plus anodin : le geste simple du bain, un anniversaire triste, même la liste du menu sont suffisants pour faire sentir la pesanteur d'une vie. N'est-ce pas le talent des romanciers populaires de faire du fleuve avec du rien, et d'étirer ce fleuve en flux tendu jusqu'à ce que la lenteur en devienne insoutenable ? C'est une générosité crispée qui retient, condense et retarde pour mieux donner. Sans racolage, l'écriture obéit aux règles d'une oralité réaliste et sobre, d'où l'extrême authenticité de ces voix qui reflètent nos vies, auxquelles il est si simple et si douloureusement doux de s'identifier.

©Amélie Rouher pour Le Magazine des Livres.
Tatiana de Rosnay, Boomerang, Editions Héloïse d'Ormesson, 377 pages.
Par Ameleia - Publié dans : OGRERIES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 2 juin 2009


Parabole de la barbarie « neutre »



    Eté 1942. L'occupation nazie s'étend sur l'Europe. Sauf paraît-il en Suisse... Et si la folie antisémite avait entamé ce sol, quel visage pourrait bien avoir la barbarie «neutre» ? Les îlots protégés par les guerres ont-ils des  méchants à ce point croque-mitaine pour qu'on s'y intéresse ? Justement,  la haine n'est jamais aussi féconde qu'en milieu tempéré.
    Voici donc la campagne vaudoise «presque surnaturelle qui tranche avec les lâchetés du bourg.» Le bourg c'est Payerne, petit village d'irréductibles artisans bouchers au nez porcin, paisible capitale «confite dans la vanité et le saindoux.» Qu'il est fertile à la haine, ce sol rural saturé d'ennui et de rancoeurs, pétri par des siècles de ruminations accablées. Voyez s'il étouffe sous la chape calviniste et ses promesses d'interdits coupables. Ce sol vaudois est la fleur du Mal, sa semence et son engrais. Voilà comment, plus qu'autre part, un commando d'abrutis pur beurre s'accorde pour assassiner un juif pour l'exemple. Observons comme l'intention est bonne sur l'échelle de la grande Histoire : un juif comme une cerise pour l'anniversaire du Fürer !

    Jacques Chessex fait ressurgir du passé un événement véridique dont il fut le témoin. Le lecteur sera saisi par l'hyperréalisme des scènes et l'obsession maniaque de coller au réel dans une reconstitution quasi légiste des évènements. Les noms, les lieux, les décors : tout veut correspondre, jusqu'au réalisme insoutenable du meurtre d'Arthur Bloch. Pourtant ce très court récit n'a pas la teneur d'un document dont on s'empare à mains nues. Derrière l'apparence d'une narration au rapport, se tient une parabole qui fonctionne comme une geste primordiale. Par-dessus la restitution millimétrée de l'évènement, le narrateur juge et détaille les scènes avec un oeil de Sirius. Observateur fictif, il regarde d'en haut les corps se projeter sous lui. Le travail épuré de l'écriture s'attelle au saisissement essentiel du réel. Ainsi, la narration travaille du geste vers son essence, élargit l'anecdote à l'Histoire enfin, élève l'Histoire au rang suprême de la Fable. Derrière le nom de la rue, la couleur de l'habit, le lecteur contemporain sait que l'acte isolé est exponentiel, sa barbarie universelle.

    Jaques Chessex propose ici une autre manière d'écrire la guerre et de dénoncer ce qu'il appelle, en écho à Jankélévitch, « l'imprescriptible ». Il n'y a pas de pardon possible pour le Mal nazi. Comme dans Le Vampire de Ropraz, son précédent roman, on retrouve cet examen du corps profané sous la jouissance du Mal. Que l'on observe la barbarie sexuelle ou la barbarie génocidaire, le Mal naît de l'indigence sociale et y épanouit ses plus fidèles exécutants. Pour Jacques Chessex, la profanation, le meurtre, la torture ou le viol ne permettent pas d'établir un nouvel ordre sacré. Les idiots de Faulkner sont bien morts. Ces fieffés maudits ne font plus l'ange sous la plume. Après Auchwitz, aucun fou ne peut plus être sauvé par la littérature. Comme des vampires transmissibles, ils ont laissé la place à des brutes compactes, chroniquables, tragiquement itératives et universelles.  Un roman saisissant et mémorable.

©Amélie Rouher
Jacques Chessex, Un juif pour l'exemple, Grasset, 2009, 102 pages.
Article paru dans Le Magazine des livres n°16. Mai 2009.
Par Ameleia - Publié dans : OGRERIES - Communauté : Top meilleures ventes livres
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Vendredi 29 mai 2009
                                                                                                                
                                                                Interview, débat sur l'éducation...



Je suis fière de participer à un grand débat sur l'éducation et l'école organisé par Plus le Blog  et de Blog à partager.  J'ai répondu aux questions des deux blogueuses qui tiennent ces blogs dont je tiens au passage à saluer  l'immense qualité.
   
    Première partie de l'interview : ici.
    Seconde partie de l'interview : ici.

Plus le blog  animé par La Nymphette est un des rares blogs aujourd'hui à se mêler de littérature engagée. Tous les billets, ouverts également sur la critique cinématographique et littéraire,  créent des passerelles de réflexion entre l'actualité culturelle et la politique. A découvrir absolument.

    Quant à Blog à partager, il suit ce concept génial de partage de critiques et d'humeur. Si vous n'avez pas envie de créer votre propre blog, eh bien vous pouvez toujours poster vos billets sur "le blog à partager". En outre, il propose de vrais échanges, sous forme de débat.
                           
Rendez-vous là-bas !
ameleia.

Par Ameleia - Publié dans : CANCRERIES - Communauté : ARTS DES MAINS ET DES MOTS
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Jeudi 14 mai 2009



1989-2009.  MYLENIUM 20.
 

   


à Léthée bien sûr.
   

    Je n'ai vu dans ma vie que deux concerts de Mylène Farmer. Celui de 1989, le premier et celui de 2009, le dernier. J'ai 34 ans. Le grand écart de vingt ans est fait. Voilà un anniversaire qu'il me semble intéressant de commenter.


   A 14 ans MF fut certainement, comme toute idole pour tout ado un triple îlot de refuge de résistance et de quête identitaire. Bien sûr, ma chambre d'adolescente était une forteresse imprenable. Comme je n'avais pas le droit de coller les posters aux murs pour ne pas abîmer le papier peint, je contournais allègrement l'interdit parental en en couvrant la moquette. Une fois l'aire au sol saturée, je poussais l'interdit jusqu'à coller les photos au plafond. Je m'allongeais sur le lit, savourant d'abord ma transgression puis rêvassais des heures à contempler mon étoile.
    Je me souviens d'avoir découpé les Télé 7 Jours de mes parents. Toujours très flegmatiques avec les lubies de leur fille, ils ont regardé pendant des mois, impassibles, l'écran de télévision à travers un journal troué. A cet âge, on ne connaît pas l'usure, on sabote. J'ai saboté ainsi tout un tas d'objets :  outre que j'ai crucifié le plafond et la moquette, j'ai frisé 3 bandes K7 du même album,   et par compensation inconsciente, défrisé les fils de 3 téléphones. Le sabotage mène au suicide, c'est bien connu : 3 lecteurs, 1 magnétoscope ont rendu l'âme dans les bras de ma mère qui tentait de les ranimer avec des Stabat Mater et des Requiem larmoyants.
Je me souviens que l'un d'eux, plus mélomane, que les autres lui dit : « Non ! Encore une chanson de Mylène Farmer et je meurs !  » Et il se poignarda.
Faut-il encore disserter sur les barrettes à catogans, les litres d'Eau Ecarlate, les dimanches aux puces à dénicher des jabots : 
- Regarde, ta fille s'intéresse à l'histoire !
- Oui ! Mais elle sent la vermine  !

D'histoire et de littérature... Je me souviens de ma découverte de Baudelaire et Poe à 14 ans...
    - Pfff...Baudelaire, Allan Allan
   - Mais Oui, ma chérie, Baudelaire-Allan-Allan, je te signale que ça fait 14 ans qu'ils sont dans Nôtre bibliothèque...
… et qu'il fallut que je les lise sur la couverture de l'album de M.F pour découvrir qu'ils figuraient  depuis plus de 14 ans dans Nôtre bibliothèque. Je me souviens qu'après cela je n'ai plus cessé de lire. Ah ! les délices de la vie avec Mylène ! Amélie baisse le son ! Et ne claque pas la po... BANG! Parfois, derrière «Pourvu qu'elles soient douces » on entendait des bruits épouvantables d'humains qu'on égorge :  « A table ! A table ! »  Outrage à l'adolescence profanée !


 1989.                                     De bonne guerre, j'ai fini par gagner une place pour le concert. Soit que je l'avais mérité, soit qu'épuisés, mes parents me cédaient cette bataille. Officiellement mes résultats scolaires étaient bons. Mais la réalité était ailleurs. Alors, j'aurais dû évaluer le coût inestimable d'une paix familiale. Combien par exemple, en quelques mois j'avais fait du taux de discorde l'équivalent d'une valeur boursière. La preuve : mes parents étaient capables de sortir 350 francs pour deux heures de silence ! En 1989, un concert de M.F, c'était le Stock-option de l'ado, le nec plus ultra du parachute doré anti-crise ouvert sur la paix des ménages !  Ciel ! Ils s'aimaient !  Ils m'aimaient !
   
    C'est ma soeur de dix ans mon aînée qui m'accompagna. Je n'aurais voulu personne d'autre. Je voulais la fosse parce qu'il n'est aucun concert à 14 ans qui n'ait été vécu sur un fauteuil. Pendant que mes parents béaient d'extase dans les divans du salon, refoulant par des cercles sacrés les mannes de la Progéniture,  moi je me tenais devant mon idole.
    Je la vis comme je vous vois. Je frémis, je pleurai à ses pleurs, piétinai le monde, crevai le ciel, lapidai le dos de ma soeur. Enfin, je cramai. Puis, il y eut la fin. Là, on rentre chez soi, expirante et blême où seul l'enfer vous attend. (Tant d'incompréhension, tant de médiocrité…) Dans la maison, le noir où mes parents faisaient semblant de dormir. Leur chambre à la porte entr'ouverte d'où l'on entendait de gros rires niais.
Chut... !
Il y eut ce soir. Il y eut un matin. Petit déjeuner.  Assise devant mes tartines, j'ai  observé le monde autour de moi, le regard perdu dans le vide avec d'imaginaires prolongements de biches et de cils félins. Oui, j'étais mon idole. Je crus que cela était bien. Cela dura 3 ans.

2009.
20 ans après. J'ai 34 ans. Les premières marques du temps sont apparues. J'observe le très léger flétrissement de mes mains ; le tour des yeux fatigués aussi qui me rend semblable au commun.  Me voici de nouveau sur le point de retrouver Mylène Farmer. Mais depuis Libertine les derniers albums me parlent moins. J'aime encore, je l'avoue. Je l'écoute, je passe. J'y reviens comme une manière de berceau. Dans chaque nouvel album, je recherche l'Origine dans la Nouveauté. Je grimace. Mais la chanteuse demeure, auréolée par la grâce intouchable des  reines défuntes.
20 ans après. Je me fais offrir ma place le soir même du concert. Ce caractère improvisé me séduit plus que de revoir la chanteuse elle-même. Mais je sens en moi un plaisir, comme à 34 ans on formule le mot « plaisir ». A 14 ans, on ne dit jamais ce mot. Je vais revoir Mylène Farmer et, je l'avoue, j'en éprouve un immense « plaisir ». Que je sois déçue ou charmée, cela m'importe peu. Mais l'impromptue est doucement excitante.  Voilà que la sensation est sucrée et que je n'ai plus peur.
    Suit l'attente avec sa mise en scène : les battements de basses, les faisceaux de sang, la foule invertébrée. Je me suis accoutumée aux salles intimistes. J'aime m'asseoir, écouter. Depuis Baudelaire, justement, le show s'est déplacé dans le texte. De mon gradin, j'observe donc cette masse unie et attachante comme un seul gamin. Je me dis tiens, en voilà 6000 dans le même stade qui ne se taperont pas sur la gueule ce soir. ( On observera comment en 20 ans j'ai acquis une conscience politique)

    Après l'attente. La voila magnifiquement belle dans son entrée. Ça m'énerve un peu : être la divinité, le temple et la vestale. (Pauvres plafonds ! pauvres parents !)  Je me défie. Je préférais l'attente. Mais la voici surprenante. Soudain généreuse, étonnamment détendue. Et moi-même ? Je me surprends à observer avec flegme le spectacle qui se donne ; cette nouvelle posture me plait bien. Me voilà, les jambes croisées comme un anglais à son club de cigares. L'émotion est familière, esthétique, tantôt l'oeil se dédouble avec le coeur tantôt il  bat avec lui. J'observe la chanteuse. J'aime sa maturité : elle danse moins, l'assume avec humour, se rapproche de son public, s'incarne enfin, parle, rit, maîtrise merveilleusement ce charme naturel qui rehausse plus que jamais sa beauté.  Exit la poupée hiératique et la foule qu'elle a tant agité loin d'elle. Je le vois bien, comme je vous vois : oui, elle aussi éprouve un « immense plaisir ». Les gens sont de tous âges, à l'unisson, Enchantés. Sauf cette adolescente juste devant moi. Après avoir ruminé l'amertume d'être dans les gradins avec les vieux, le spectacle la prend enfin ; elle est sur le point d'imploser ; elle saute sur sa chaise en chantant « Pourvu qu'elle soit douce » ; j'ai envie de lui crier «  A table !  A table ! » Mais elle pourrait le prendre au sérieux.

   
    Pierre Brunel a publié il y a quelques années un Dictionnaire des mythes contemporains. Parmi les mythes les plus récents figurent Madonna, Marilyn Monroe, Coco Chanel : Je me dis que Mylène Farmer y tiendrait plus qu'honorablement sa place puisqu'elle est un mélange élégant et actualisé d'un grand nombre de mythes littéraires : Nervalienne Fille du Feu, décadente Hérodiade,  Diane ovidienne et végétale Daphné où l'on imagine ses cheveux qui se métamorphosent en feuillages ; crépusculaire Ligeia dans sa  métaphore de la marche du temps, enfant fatale ou pharaonne, Carmilla ou Penthésilée en jabot et bien entendu,  éternelle passante baudelairienne pour nous tous...
    Je n'oublie pas que cette cristallisation autour des héroïnes fin de siècle a formé toute ma génération. Qu'ils sont bienvenus ces 20 ans ! Je repense à la mise en scène du spectacle, au décor avec ces deux géants en décomposition qui s'inclinent pour accompagner l'idole vers sa mort prochaine. Elégante Vanité que ce spectacle conçu comme une méditation sur le temps et la dégénérescence du corps. Mylène en idole mure et dénarcisisée. Je cherche ce mythe qui lui convient : moins Diane à présent qu'Athéna, peut-être Eurydice, et sans aucun doute l'idéal atteint de Greta.
    Ainsi ont-elles bien vieillies.

©ameleia
13 mai 2009.


Par Ameleia - Publié dans : OGRERIES - Communauté : ARTS DES MAINS ET DES MOTS
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires - Recommander
Mardi 28 avril 2009
Une élève à l'honneur...


DE MERES EN FILLES




« Je n’ai jamais eu à lever les yeux pour contempler ma mère. J’ai plus souvent dû ramper vers elle », confie Fleur. Oui, horizontale saoule ou droguée, ou morte, Sabine est une mère échouée. Juste comme sa mère et encore la mère de sa mère. Voilà une lignée de femmes aux destins entremêlés qui n’auront jamais su aimer ni être aimées. Ainsi, à travers La mère horizontale, Carole Zalberg remonte le temps et conte l’histoire de ces femmes.

Comment grandir et s’épanouir quand on est né d’une « erreur de jeunesse », lorsqu’on n’est rien qu’un « enfant du premier lit» ? Assurément, comme Sabine l’a fait. Toujours en quête de liberté, Emma, sa mère volage, a abandonné et ignoré ses trois enfants. Ainsi, d’une petite fille exemplaire, Sabine est devenue membre de diverses bandes et s’est laissée emporter de lit en lit, de bouteille en bouteille, et un jour, de seringue en seringue…

De mère en fille, on se transmet la souffrance et cette hécatombe ne s’achève pas. Pourtant, Fleur, la dernière de cette vulnérable lignée, tient debout. « Dans mon cas, c’est un triomphe », affirme-t-elle. Outre la honte, elle éprouve de l’amour pour sa mère déchue. Les relations fusionnelles, animales, par la peau, ont fait sa force.

 La mère horizontale est le septième roman de Carole Zalberg. C’est aussi le premier volet de la Trilogie des tombeaux où la romancière fouille la mémoire de chacune des femmes, génération par génération. Le passé, à l’évidence, est fondateur pour ses récits. « Cela correspond à ma perception du monde », a-t-elle expliqué lors d’un entretien paru dans le Magazine des livres.

Pour  Carole Zalberg, dénoncer le mal matriciel n’est pas provoquer la douleur chez le lecteur, mais l’apaiser grâce à son écriture rythmée et expressive, naturellement partagée entre la délicieuse et naïve voix d’une enfant et le point de vue omniscient d’un narrateur. Et elle dévoile sa pensée à travers des phrases courtes aux mots minutieusement choisis, des images fortes, alors que les cadences dictent sans cesse le rythme du récit. 

Un roman poétique et musical, qui provoque l’émotion tout en nous montrant que nul n’est prisonnier de son destin et que l’amour est un remède au désespoir. 


                                                                                              Camilla Zaninetti, 4ème V, 13 ans

Par Ameleia - Publié dans : Carole Zalberg - Communauté : ♦ Lecture pour tous ♦
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires - Recommander
Dimanche 19 avril 2009

   
        Je ne lirai plus jamais de biographies sur Virginia Woolf.
                                                                                 
                                                                          
                                                                                            Rien ne m'ennuie plus qu'une biographie sur Virginia Woolf. J'en ai lu plusieurs avant d'affirmer une telle idiotie. Je suis opiniâtre. Chose un peu extraordinaire, chaque fois que j'ai fermé un ouvrage sur sa vie, qu'il fût long ou court, j'ai aussitôt tout oublié. C'est d'autant plus surprenant  que :

je lis peu de biographies.
lorsque j'en lis une, je l'oublie d'autant moins.
je ne lis exclusivement que la biographie des auteurs que j'aime.
j'aime Virginia Woolf, je la lis de manière exclusive depuis la découverte d'Orlando à 19 ans.
j'ai lu plusieurs biographies de Woolf dont celle d'Hermione Lee en 2000. (Virginia Woolf ou l'aventure intérieure, Autrement)


        Oublier régulièrement sa vie est donc une aberration doublée d'un sacrilège.

    La lecture de la petite biographie de Alexandra Lemasson n'a pu faire exception. Elle répond néanmoins à une situation précise : Il y a quelques semaines, une conversation avec une jeune femme, fervente lectrice de Woolf.  Elle me reprend sur un élément de la vie de Virginia, et me colle sur son premier roman. Je veux cacher mon ignorance, et comme à chaque fois que je mens, ne serait-ce que par omission, ma figure est traversée par des éclairs grondants de grimaces. Bien sûr, ils n'échappent pas à la conscience fine de la demoiselle qui eut la délicatesse de ne pas ciller.  Depuis ce jour, je me tiens à cheval entre le précipice de la honte et le précipice des ignares.

    Cette petite biographie parue en poche chez Folio est donc tombée comme un réconfort pour donner un peu de leste à mes lacunes ainsi qu'à ma mauvaise conscience. Son format aussi léger qu'agréable est assez unique (Chacun sait que le lecteur de biographies lit au poids !) Le livre avait donc pour mission première de cicatriser les deux poignards de ma honte et accessoirement éclairer mon problème d'amnésie relative à la biographie woolfienne.

    Si le petit ouvrage, au demeurant très bien fait,  m'a rafraichi la mémoire, je n'y ai du reste pas trouvé les deux informations manquantes. Non seulement je me sens encore aux yeux de ma jeune interlocutrice Gros Jean comme devant, mais en plus, je sens en moi que je vais oublier à nouveau la vie de Woolf. Je l'oublie. Je l'ai oubliée.
   

    Le paradoxe de V. Woolf le voici : rien ne nous éclaire moins sur l'oeuvre que cette vie de dépressions et de révoltes immobiles. Entre périodes de création et périodes d'hallucination, entre Bloomsbury et Richmond, Léonard et Vita, entre l'imprimerie et le roman... c'est très ennuyeux. La vie de Virginia Woolf est ennuyeuse parce que comme tout écrivain, on s'attend à ce qu'elle ait une vie romanesque alors qu'elle n'a eu qu'une vie d'écrivain. Et parce que c'est une vie sans portes qui claquent, sans dés jetés dans la nuit, on cherche entre les actes, on l'analyse avec ce qu'on peut, c'est à dire quand on est sans recours, avec ce qu'il y a de pire : la psychologie. C'est ça qui est  le plus assommant. A présent, qu'on lise ce que Virginia écrit dans son Journal et la vie devient romanesque. Non comme on la veut, héroïque, en extériorité, mais comme une mer aux insondables profondeurs. A lire la biographie, on reste profondément à la surface de sa vie. A lire son Journal on entre par la surface dans sa vie de profondeurs.

 
    Rien ne fait trembler comme une ligne du Journal. Le coeur s'agite, je veux lire, je veux quitter le livre. Une ligne d'elle sur elle, déjà je sais que l'écriture est plus profonde que sa vie même. Les gens qui lisent des biographies ne veulent pas trembler, ils veulent des explications.

    Cette petite biographie a néanmoins des qualités intrinsèques : elle donne des balises, chronologiques, elle ouvre quelques ponts entre la vie et l'oeuvre, fait tomber quelques clichés salutaires sur l'absence d'humour ou de sensualité de Virginia, surtout reste prudente sur les interprétations psychologiques, particulièrement dans la relation au père et au demi-frère, George. Son point faible est sans doute l'usage très modéré, très synthétique de la citation. Et donc de l'oeuvre elle-même. On veut du texte ! On veut du texte ! En cause, la brièveté de l'ouvrage qui offre une faible entrée dans l'oeuvre littéraire, n'approche ni l'écriture, ni vraiment l'oeuvre romanesque par un autre biais que biographique. Ce que j'attends d'une biographie littéraire c'est qu'elle éclaire l'oeuvre par l'auteur et non le contraire. Je ne lirai plus jamais de  biographies de Virginia Woolf. Qu'on me le rappelle si j'oublie.   

Nota bene : je n'ai pas été claire dans mon humeur capricieuse. Cette petite bio dans sa catégorie est excellente. Elle n'a pas plus de prétention que de faire entrer dans l'oeuvre de V. Woolf.

©ameleia.
Mercredi 15 avril 2009. Rochefort du Gard. (30)

Par Ameleia - Publié dans : Virginia Woolf - Communauté : Top meilleures ventes livres
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires - Recommander
Samedi 11 avril 2009
Chers amis, lecteurs, bloggeurs,

Je suis retirée dans un désert d'Oliviers et de garrigue  mais certainement pas inactive. Tous les livres lus et articles rédigés sont destinés au Magazine des Livres.
D'où le mouvement ralenti du blog et le décalage des publications.

Voici tous les textes lus dont vous pourrez  très prochainement  lire la critique. Je tiendrai ma Promesse. Excellentes vacances.
ameleia



                  


                                                       
Par Ameleia - Publié dans : OGRERIES - Communauté : Top meilleures ventes livres
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Jeudi 2 avril 2009

       Le lilas vous va si bien...


Le prix des Lilas 2009 a été attribué cette année à :

STEPHANIE HOCHET

 POUR
 "COMBAT DE L'AMOUR ET DE LA FAIM"
CHEZ FAYARD



Chacun se doute en venant ici, quel bonheur et quelle fierté sont les miens.

Que ce "combat" victorieux de toutes parts, vous amène à la lecture de ce très beau roman !
ameleia,
qui savoure une grosse tartine de miel noir en 4ème...


Par Ameleia - Publié dans : Stéphanie Hochet - Communauté : Le CDVL
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires - Recommander
Jeudi 19 mars 2009
Les 5 sens pour  Lania.

Carte en 3D réalisée par les 6.Hugo autour des 5 sens.


Clermont-Ferrand, le 11/ 03 /2009

Chère Carole,

Nous avons composé pour vous une carte qui évoque les cinq sens et l'Afrique.
L'odorat et le goût sont évoqués par les épices : la cannelle, le safran, la coriandre et le curry. Par le toucher, vous pouvez sentir le sable et les fleurs séchées du désert et caresser le coton des turbans que portent les femmes dans le village de Lania. Pour l'ouïe, nous avons pensé à la mer et aux coquillages. Enfin pour la vue, voici l' ensemble de cette carte composée à partir d'ingrédients lors de nos différents voyages. Beaucoup évoquent nos diverses origines : le sable vient de Martinique, les fleurs d'Algérie, les épices du Maroc et les coquillages des trois mers : la Manche, l'Atlantique, la Méditerranée.

Nous attendons impatiemment votre visite : les 6° V. HUGO

 Voici la réponse de Carole ZAlberg à notre Carte.

Chers 6ème de Melle Rouher,
 
Merci de tout coeur pour ce nouveau cadeau odorant et les mots qui l'accompagnent.
Attention! Je vais prendre de mauvaises habitudes : chaque fois que je rencontrerai Melle Rouher, je m'attendrai à ce que, telle une Reine Mage, elle ait pour moi une
nouvelle offrande venant de vous...
A très bientôt, je l'espère.
                        Carole Zalberg.

 


Par Ameleia - Publié dans : CANCRERIES - Communauté : ARTS DES MAINS ET DES MOTS
Ecrire un commentaire - Voir les 19 commentaires - Recommander
Mardi 10 mars 2009
   

                                   ENTRETIEN avec Stéphanie Hochet. 




Stéphanie Hochet est une jeune femme à l'intelligence immédiate. Elle parle avec aplomb en posant  sur son oeuvre une réflexion volontariste. A la ville comme à l'oeuvre, il n'y a pas un mot ni une pensée en trop. Voilà une vraie personne.  Qui a de l'estomac.


En ce moment, vous écrivez ?
J'ai commencé le début d'un roman. Et comme toujours je suis en train de tâtonner, je découvre mon livre en quelque sorte.  Je débroussaille mon projet. C’est un processus passionnant et toujours un peu inquiétant.

Comment concevez-vous l'écriture d'un roman ?
Sagan comparait le roman à une formule mathématique compliquée. Il faut savoir maîtriser l'écriture certes, mais aussi les autres paramètres. Le roman c'est un monde clos, refermé. Vous allez connaître et survoler votre monde avec des intrigues et des personnages complexes. Ce sont des paramètres tellement difficiles à maîtriser jusqu'au bout ! Cela ressemble à une équation compliquée. On vit l’intrigue et en même temps il faut toujours essayer d'avoir une vue à long terme. Ces notions sont quasi contradictoires.

Quelle est la place du lecteur lorsque vous écrivez ?
C'est mon jugement littéraire sur ce que j'écris qui m'intéresse. Ça n’exclut évidemment pas les autres mais je dois me faire confiance à ces moments là.

L'effacement de la personne de  l'auteur est-il pour vous une condition de la réussite de l'oeuvre ?

Aucun de mes livres n'est autobiographique. Je crée des doubles. J'ai l'impression que ça me sauve et que j’invente une certaine vérité. Lorsque j'ai tenté une fois d'écrire un récit autobiographique, le récit sonnait faux. Je préfère créer des personnages. Certes chaque roman contient des éléments autobiographiques, des éléments terriblement personnels d’autant plus éloquents pour moi que je les vois avec la distance de l’autre, du personnage.

Quelle est pour vous la fonction de l'écriture ?

Il y a quelque chose de l'ordre de la pulsion, de l’exploration de ses terreurs et ses obsessions et à côté de ça rien ne motive autant que l’exigence d’une oeuvre d'art. Peut-être que si on perd de vue l’objet, l’œuvre d’art, on se condamne à un résultat égocentrique.

Dans Les Infernales vous interrogez la création littéraire, ses causes, mais surtout ses conséquences sur l'entourage du créateur. Jusqu'où pour vous peut aller la création ?
La frontière est une ligne de front. Le combat est perpétuel.

Comment percevez-vous l'évolution de votre oeuvre ? Depuis Moutarde douce en 2001, on constate une évolution certaine de votre style particulièrement dans la distanciation romanesque. Combat de l'amour et de la faim est le plus fictionnel de vos romans.  
J'ai l'impression d'avoir eu plus d'audace pour Combat de l'amour et de la faim. J'ai fait le voyage sur un autre continent ; j'avais pour référence La traversée des apparences, le premier roman de V. Woolf qui aborde l’Amérique du Sud tel un territoire complètement fantasmé et en même temps étonnement crédible. Je voulais que mon héros soit un personnage authentique évoluant dans un monde recréé presque à l’identique du vrai monde.

Quel est pour vous le fil conducteur de Combat de l'amour et de la faim ?

J'ai voulu suivre le corps de Marie. Au début, le héros est la chose de sa mère. Ses perceptions sont reliées à celles de sa mère. C’est à ce moment l’histoire d’un corps passif. Autre chose : Je voulais qu'il se perçoive comme un innocent et que les autres le voient comme coupable. Ecrit de l'intérieur à la première personne, le narrateur évolue et chute, son tempérament se transforme au gré de sa faim.
Vous mettez en scène un personnage qui tente une libération au sein d'un univers  dominé par le dogme religieux et l'interdit.
Le puritanisme est relié à la chair avec toute la pulsion qui est la conséquence des désirs refoulés qui éclatent. L'histoire de la mère du héros est une fille perdue qui cherche à renouer avec les conventions.

Vous écrivez des histoires de filiation.
Oui, je n’y échappe pas, j’ai beaucoup aimé Zola à l’adolescence.

Le rapport à l'argent est étroitement lié aux femmes :
Le  rapport à l'argent du héros, c'est l'obsession du pauvre. Il est forcé de donner un certain prix aux femmes et se met à calculer tout ce qu'elles dépensent. Il devient cynique puisqu’il connaît le prix de toute chose et s’éloigne de la valeur des dites choses.

Vous intégrez dans votre roman une petite fable mythologique où la faim et l'amour s'affrontent...
C'est une référence à la Théogonie d'Hésiode. J’aimais l’idée que le monde soit créé par des titans. Or, dans la théogonie on trouve  la faim et 'amour. Ce combat  a son emplacement dans le ventre. C’est l’histoire d’une bataille pour un territoire : la faim et le désir sont situés dans le ventre. J’ai également pensé au roman picaresque. On dit que le roman picaresque est le roman du ventre. Un crève la faim parcourt un pays pour survivre. Il a différents maîtres. Pour le héros de Combat de l’amour et de la faim ce ne sont pas des maîtres mais des maîtresses. Crevant de faim, il est incapable de stabilité, et dévore son entourage. Toute l'histoire peut être centrée sur ce combat-là. Le livre déploie cette thématique.

Vous accordez beaucoup d'importance à la poésie dans vos romans...
Mon but ultime serait de faire une oeuvre poétique. Et romanesque pour compliquer le tout.

Est-ce que vous cherchez la forme parfaite ?

Oui. Bien sûr. On est obsédé par la perfection.

Qu'est-ce que vous seriez incapable d'écrire ?

Un ouvrage de philosophie, un polar,  de l'autofiction.

Une histoire d'amour ?

Ne raconter qu’une histoire d'amour, c'est tarte à la crème. En fait, on s'excite. C'est facile...

Pourtant toute la première partie de Combat de l'amour et de la faim est une histoire d'amour...

Non. C'est de l'exaltation littéraire, biblique, du fantasme mais en même temps il y a quelque chose de frustré qui n'est pas une histoire d'amour. Il faut toujours qu'il y ait une frustration, j’ai l’impression que l’assouvissement marque la fin de quelque chose.

Réalisé à Paris le 13/12/2008
, pour le Magazine des livres n°14


Par Ameleia - Publié dans : Stéphanie Hochet - Communauté : Top meilleures ventes livres
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Dimanche 8 mars 2009

                    Et j'escaladerai tous les désirs


                                                        La première chose qui vous surprendra lorsque vous vous saisirez du dernier roman de Stéphanie Hochet, c'est son titre. «Combat de l'amour et de la faim.» Pour qui connaît cette jeune romancière qui publie là son sixième roman, le titre n'est qu'à moitié inattendu... Des combats oui et des joutes destructrices, bien sûr ! Stéphanie Hochet a pour elle l'éventail de cinq romans dont elle s'évente au gré de ses jeunes héros sadiques. Quand elle parle de la faim, ça n'est pas en gourmande : c'est pour creuser des jeûnes. Lorsqu'elle parle de l'amour, ce n'est pas par la sensualité : c'est pour en faire miroiter les nuances au vitriol. Dans tous les cas la relation à l'autre est toujours superbement cannibale. Voici donc, projeté par l'affiche du titre, tout ce qui a fait l'antichambre dérobée des premiers récits... Espoir d'une échappée heureuse ou jeu de vanité ? 

    Voici déjà le premier dépaysement : l'action se passe au début du siècle dans les états du Sud de l'Amérique. Le narrateur – car c'est un homme, Marie, annonce qu'il est recherché par la police. Son crime ? « l'honneur des femmes ». Quels enjeux, quels drames occultes ce crime peut-il impliquer pour qu'il soit jugé plus grave que le meurtre lui-même ? Il faudra lire l'histoire de Marie pour en savoir plus. Que livrer d'emblée si ce n'est que le théâtre initiatique est atrocement féminin.  Tout part de Lula, mère-fille fatale et volage qui sent « l'alcool, la trahison et le rouge à lèvres bon marché ». L'enfant conçoit pour elle un amour fusionnel et incestueux que la mère entretient sans le rechercher, en s'offrant sous les yeux de son fils à des amants brutaux. Tout part de Lula, tout finit par Lula. Chaque femme que Marie aimera sera un prolongement d'elle. Car dans chaque femme, c'est  toujours la même que l'on recherche, que l'on fuit, que l'on désire ou combat. Mais le désir incestueux n'est-il pas le plus exaltant des péchés ? L'inceste est une passion, sa répétion un lit de miel amer. Rien de plus explosif que son désir contenu, mais quel attentat génial quand il est consommé ! C'est une
impossibilité de toute pureté.

    Combat de l'amour et de la faim, est donc un vrai roman oedipien. Durant tout son itinéraire, le héros ne cesse de buter sur l'inceste. D'amant éconduit, il devient le type d'amant prédateur que sa mère a connu. A raison, Stéphanie Hochet nous projette loin des créatures post-modernes de ses précédents romans : méchants enfants mal gâtés, cyniques écrivains Star. Pour la première fois, elle se place à la genèse du fantasme de puissance. Voilà enfin sa créature à coeur ouvert, fragile et  vulnérable. L'auteure y plonge pour chercher les origines du mal. Elle épluche les strates du développement de son obsession qui, lorsqu'elle est contrariée, débouche sur une pulsion sadique.
    Le problème, dit-elle, c'est l'impossible réconciliation de la Faim et de l'Amour. De l'ascension à la chute, le héros ne cesse d'exprimer la nostalgie originelle. Celle où la satisfaction de l'amour et de la faim participaient de la même jouissance, se tiraient à partir du même corps, le corps maternel. « Plus tard, rien ne sera comme avant. Il faudra choisir. Combler la faim ou l'amour. Dans le meilleur des cas, on pourra décider de les calmer l'un après l'autre, ce qui est déjà une détérioration de la béatitude primitive.» Aimer l'autre, c'est accepter qu'il soit hors de nous. Stéphanie Hochet s'en fiche ! On ne peut  survivre à l'affront de la séparation originelle : « Je t'aime, je te dévore. » Tout amour doit être retour à la case ventrale ou totale destruction.
   
    Dans ce dernier roman un palier incontestable est franchi : l'affirmation du sentiment et de son abandon. On trouve pour la première fois sous la plume de Stéphanie Hochet un lyrisme poétique certes maitrisé, mais passionellement inspiré. La phrase s'étoffe, prend de l'amplitude, s'attache aux perceptions sensibles du monde extérieur ; pour la première fois, l'écriture semble se libérer. De la plus belle épure, elle s'offre et vit sa sensualité.
    Un très beau roman fait de désir et de miel noir. Profond, poétique et d'une grande attraction romanesque. De ces récits qui nous tourmentent comme un très vieil appel et que l'on relit.


©ameleia. Article paru dans le Magazine des Livres n°14. 

 écrit le 02/12/2008

Par Ameleia - Publié dans : Stéphanie Hochet - Communauté : Top meilleures ventes livres
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Samedi 7 mars 2009
Parcours d'une oeuvre...




    Stéphanie HOCHET : Le combat avec l'Ange.


    Depuis Moutarde Douce en 2001 qui la propulse à 26 ans au devant de la scène littéraire, Stéphanie Hochet est un écrivain discret. A l'image de ses petites héroïnes indomptables et sévères, elle construit une oeuvre exigeante. Comme en cachette, elle s'efface avec une application d'insecte. Obsessive, presque mutique derrière l'oeuvre qu'elle construit. 
     Est-il beaucoup d'écrivains qui travaillent à se défaire de l'amabilité redevable au lecteur ? Stéphanie Hochet ne construit pas une oeuvre aimable, encore moins une oeuvre pour appeler les miroirs et se faire aimer. Rarement écrivain (aussi jeune !) aura paru à ce point édifier son oeuvre sur le contraire des effets que recherche la littérature : la séduction, la beauté, l'émotion. Des deux grands principes de la littérature classique qui consistent à susciter effroi et pitié, Stéphanie Hochet ne retient que le premier et s'amuse à soigneusement maltraiter le second, comme un jeune chat la souris qu'il torture en la maintenant le plus longtemps possible en vie. Aussi poursuit-elle avec une constance obstinée, mélange hyperconscient de travail rigoriste et de pur instinct animal, la construction d'une oeuvre littéraire.
    Entrée dans l'univers sans compromis de cette jeune romancière atypique.


                                        L'oeuvre au noir...

   

   
     S'il existe un point commun entre tous les héros de Stéphanie Hochet c'est la méchanceté. Ses personnages sont de vrais méchants. Pas des méchants de circonstance, des névrosés patentés, des surmenés en crise, des pardonnables pathétiques, non, ses méchants sont des irréductibles habités par un mal pur, cristallin. Ils tirent leur jouissance du pouvoir assujettissant qu'ils exercent sur les autres : dominer, diviser, bref asservir, Stéphanie Hochet explore en 5 romans toute la palette de l'expression du mal et de ses effets sur autrui.
  
  Dans l'échelle des nuisances, peut-on dire que les plus braves sont d'abord ceux qui se détruisent entre eux ? Ce sont les figures d'écrivain. Chez Stéphanie Hochet, les créateurs sont des sortes de Faux-monnayeurs pour qui l'objet littéraire ne peut s'édifier que sur le champ de bataille du couple et de la fausse monnaie du rapport de force. Détruire pour de vrai pour fabriquer du faux ! Marc Schewin, le romancier à succès de Moutarde Douce ne peut plus écrire que sur et par la relation de miroir qu'il entretient avec ses lectrices. Plus il les hystérise, les dévide, plus elles deviennent source de création et ainsi nourrissent l'oeuvre. De même le couple que forment Jessica et Camille dans Les Infernales. Fusionnelles dans la dévoration, elles forment ce double autocéphale qui ne peut édifier l'oeuvre que sur la destruction lente et sacrificielle de l'une des deux. Pour s'édifier la création absorbe la créature et exalte le créateur. Le moteur de l'oeuvre est toujours le mal.
 

      Pire : les plus méchants sont toujours ceux que l'on croit les plus purs. Les enfants, eux,  ne peuvent  pas se projeter dans les tentacules de la création littéraire. Stéphanie Hochet présente au fil de ses romans une cohorte d'enfants ou d'adolescents dont la méchanceté confine au sublime. Surdouées, adulées, voilà soudain que ces frêles créatures refusent d'obéir et se prennent à opposer au monde des actions incompréhensibles d'indifférence et de domination. Se démettre des basses politesses,  réduire son entourage à un esclavage psychologique par le mutisme, c'est très rigolo. Tenir les siens d'une emprise panique par le jeûne, mais se nourrir de leur pitié et de leur culpabilité, c'est très goûteux. Jouir de son pouvoir manipulateur, c'est envoûtant ! Léon choisit les armes de la vie moderne : absorption nihiliste derrière un écran, culte de la contradiction, matérialisme brutal. Projetés dans un contexte de fragilité psycho-médical, tous ces symptômes de volonté de puissance peuvent aller jusqu'à la tentation fasciste explorée par le jeune Karl dans  Je ne connais pas ma force.  Mais rien n'est plus métaphysique que la cruauté selon Embrun, petite fille effectivement apocalyptique, pur cristal de génie romanesque. Si le mal a un instinct c'est Embrun, si le mal est une pulsion, c'est Embrun. A 9 ans Embrun dépouille les mères de leur tendresse mammifère, émascule symboliquement les pères ; Embrun règne en divinité nietzschéenne, elle dépouille l'humanité de ses symboles jusqu'à rendre fous les psychiatres eux-mêmes. Bref, le plus grand talent des personnages de Stéphanie Hochet, c'est de transformer l'or en plomb. Par dessus tout, il procure le terrible et sorcier avantage de rester enfant.
   
Aime-moi comme je te détruis.
   
    Derrière la jouissance de déplaire se cache un besoin viscéral d'être aimé. Tous les personnages de Stéphanie Hochet subissent une cassure affective dans l'enfance. L'enfant-scaphandre est un hypersensible qui refuse sa vulnérabilité et la retourne en pulsion offensive. Le monde des humains est haïssable parce qu'il exige que l'amour soit partagé. Embrun dessine des cercles sorciers autour du lit de sa mère pour qu'elle ne tombe pas enceinte, elle fait accuser de pédophilie son beau-père, puis son protecteur. Karl voue une haine rivale à son frère aîné qui occupe selon lui tout l'espace de reconnaissance paternelle. « Pour moi être aimé n'est rien, c'est être préféré que je désire », dit l'enfant. C'est pourquoi il faut éliminer les autres quel qu'en soit le prix, fragiliser l'être adoré par une terreur coupable afin de le tenir rivé à soi : « (Embrun) avait palpé la faiblesse de sa mère. (…) C'était une quête moins métaphysique que sensorielle ; Embrun avec sa nature de jeune animal y excellait. Elle se recréait un cordon ombilical de cette façon. Elle avait soif d'une communion avec Anne. (…) Elle cherchait l'osmose de toute sa foi, de tout son petit corps tendu ; la période intra-utérine. » Chez Stéphanie Hochet, l'enfant fait la conquête de l'amour, comme un tyran accède au trône : par la guerre, en piétinant la pitié, en exploitant la culpabilité, bref en terrorisant par leurs faiblesses tous ceux qui pourraient faire ombrage. Nostalgie et défiance d'une fusion originelle.

    Dieu est mon Néant.

    Soit esclavage et soumission, soit domination et destruction : dans
ce champ des forces, il n'y a pas d'interstice possible pour l'amour. Là encore les personnages expriment une terrible résistance à l'abandon. La seule alternative, c'est le désir. Se défier de l'amour, c'est protéger la faille maligne qui mène au coeur, le surcroît d'abandon inévitable. Marc Schewin le sait qui joue de l'écriture épistolaire, le genre littéraire du désir par excellence. Dans la correspondance, le plaisir concomitant est impossible, il est toujours tragiquement différé et donc pathétiquement solitaire. En même temps, c'est l'instrument le plus sûr pour accroître le désir. L'autre n'existant vraiment que dans le manque, l'amour n'est assumé que derrière les barreaux de l'absence, (Marc ne peut aimer qu'une jeune femme incarcérée), ou l'écran de haine que l'on a créé, (Embrun creuse elle-même un écrin d'effroi pour y lover sa mère). Quant à Camille et Jessica leur drame est certainement que leurs possessions  demeurent mentales. La sensualité semble être la frontière invisible qu'il ne faut jamais franchir. Bref, l'amour est là mais dans une coulisse interdite dont l'écriture elle-même se défie.
   
    Voilà. Aurait-on pu imaginer que toute l'oeuvre fût faite de défiances et de tentations romantiques ? Un désir de puissance créé par une réalité d'impuissance, tel est le sort existentiel des héros de Stéphanie Hochet : la condition de l'homme romantique. Le héros est fait de ce par qui et contre quoi il lutte ; c'est un mystique sans grâce, sans salut, sans dieu. Ce combat contre l'altérité, nous le savons, aboutit fatalement au néant. Le néant, c'est le Bien, c'est l'ultime soulagement contre tous les maux, contre tous les combats. Vivre « entre les plis » dont parle Michaux, « être nul, ras et risible », éprouver la béance du désir et de la sensation, c'est le sommet de l'ataraxie régressive.  Embrun rêve comme le cancrelat de Kafka de se blottir dans la fente du mur : « Plus rien d'autre n'existait, rien que la fissure irrégulière et sombre du mur. Embrun approcha ses doigts, toucha les reliefs, plongea dans l'ouverture presque malgré elle. Elle faillit s'évanouir. Le vide se referma sur elle. » Un néant rien que pour soi c'est confortable, mais un néant à deux c'est mieux : Embrun finit fatalement internée mais aliène avec elle ses médecins ; Léon embarque son père dans la très moderne béance aphasique des Feux de l'amour. Finalement le seul personnage le plus heureusement sauvé, c'est Karl que le retour au réel protège d'une mystique de type nazi.  L'Autre est un gouffre adorable dans lequel loger son néant.

Ego scriptor.

    Dans cette comédie humaine qui s'en sortira le mieux ? Eh bien, les écrivains ! Et dans l'oeuvre de Stépahine Hochet, ils sont puissants autant que l'écriture et la création doivent l'être. Ce qui fait ma seule force ne faillira pas ! De tous les champs magnétiques, le plus combattu est encore certainement le moi écrivant. On ne cessera jamais d'admirer le soin obsessionnel, quasi chirurgical donné à la mise à distance des faits et des émotions. Comment peut-on à ce point se circonscrire, pour se rejeter tout entier puis s'observer en ombre projetée ? Stéphanie Hochet écrit comme le danseur use de ses muscles et de ses nerfs ; artiste d'elle-même plus que d'aucune autre comédie, elle doit se dresser en dressant le langage, comme on dresse un animal furieux. Ainsi on se révèle monstre, on s'épanouit monstre dans l'écriture parce qu'on est faillible et terrorisé par sa propre vulnérabilité. Aimer Stéphanie Hochet et son oeuvre, c'est aimer ce par quoi l'une et l'autre se combattent. Telle est la posture de l'ange...


©ameleia. Pour le Magazine des livres. Le 25/11/2008.
   
 

BIBLIOGRAPHIE.

Moutarde douce, Robert Laffont, 2001.

Le néant de Léon, Stock, 2003.


L'apocalypse selon Embrun, Stock, 2004.


Les Infernales, Stock, 2005.


Je ne connais pas ma force, Fayard,2007


Combat de l'amour et de la Faim, Fayard, 2008  


A suivre ... Critique de "Combat de l'amour et de la faim."

Par Ameleia - Publié dans : Stéphanie Hochet - Communauté : Top meilleures ventes livres
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Calendrier

Juillet 2009
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
<< < > >>

Recherche

J'écoute

 









Au théâtre j'ai vu...

La douleur de Marguerite DURAS
Mise en Scène Patrice Chéreau
avec Dominique Blanc.





Ballet Butô
Kinkan Shonen par la Compagnie Sankai Juku.



Sensuel, immatériel, métaphysique ce ballet de douleur et d'extase est un sommet de perfection technique et esthétique.  Un ravissement d'effroi et de stupeur indescriptible. 


Cinéma.


Le bal des actrices.
Du Vrai faux cinéma ! Audacieux, culotté même, original et follement réussi. Une approche fantaisiste et juste de la vie des actrices.  tragique et drôle.

L'autre.
Une femme quitte à 47 ans son amant plus jeune qu'elle. Lorsque celui-ci lui annonce qu'il a trouvé une autre compagne du même âge qu'elle, elle bascule dans une jalousie qui l'amène jusqu'à la folie. Qui est l'Autre ? Sa rivale ou dès le premier instant, elle-même...
Un thriller psychologique superbe et terriblement dur. A voir pour l'amère réflexion sur la jalousie et l'abandon amoureux.

Images Aléatoires

 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus