Entretien avec Cécile Coulon.
Cécile Coulon jeune romancière clermontoise de 20 ans vient de sortir «Méfiez-vous des enfants sages» chez Viviane Hamy. Coup de
coeur des libraires, épinglée parmi les meilleures sorties de la rentrée littéraie, le roman a déjà obtenu le Prix E. Leclerc... et ce n'est qu'un début. Rencontre avec un jeune talent à la verve
brève et insolente.
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots.
J’ai l’âge de Bruce Springsteen, divisé par trois. J’utilise la musique, le cinéma et les hamburgers comme inspiration principale lorsque j’écris.
Votre roman se passe en Amérique, dans un état du Sud. Or c'est une
fausse Amérique. Pourquoi lui avoir donné ce continent comme toile de fond ?
Méfiez-Vous des Enfants Sages n’est pas un roman américain, mais un roman qui se déroule au Etats-Unis. J’ai utilisé cet espace car d’une part, c’est le lieu de
tous les possibles, et d’autre part, j’ai lu, vu et écouté beaucoup de « grands crus » américains pendant deux ans, qui m’ont beaucoup plus touchés que la littérature ou le cinéma
français. Les Etats-Unis, c’est un outil de travail.
Vous peignez un univers d'anti-héros, de ratés. Qu'est ce qui vous attire
chez ces personnages ?
Ils ne sont pas des ratés, ils sont des fêlés, mais comme l’a si bien dit M. Audiard : « Bénis soient les fêlés, car ils laissent
passer la lumière.» C’est cette « lumière » que je tente de rendre à l’écrit.
Certains de vos personnages sont façonnés «à l'américaine», mais d'autres n'ont pas grand chose à voir avec l'Amérique. Les Parents de Lua
ressemblent à de bons français, Lua aussi d'ailleurs....
En effet, certains personnages très secondaires semblent tout droits sortis d’une série B américaine, tandis que d’autres – Lua, Markku, Kerrie,
Eddy- ne sont pas du tout caractérisés de la même manière. Comme les Etats-Unis ne sont qu’une simple toile de fond, ces personnages ont plutôt un côté universels, ils ne sont pas façonnés à
partir d’un stéréotype culturel, mais à partir de plusieurs détails, qui collés les uns aux autres, en font des figures attachantes. Je ne crois pas qu’ils soient de « bons français »,
ils sont justes « bons ».
Est-ce qu'à 20 ans on ne peut que créer des personnages adolescents
?
Quel que soit l’âge, on peut tout créer, mais seulement à partir de ce qui nous inspire le plus. L’adolescence, c’est un thème comme un autre, c’est un passage
obligé si l’on veut parler de la vie en général.
A la fin de votre roman vous fournissez une BO pour chaque chapitre. Aviez vous en tête ces morceaux lorsque vous écriviez
?
Cinéma, musique et écriture sont indissociables. J’écris en fonction de ce que j’écoute et de ce que je vois. Au moment de l’écriture, j’écoutais ces
morceaux.
En quoi la musique influence-t-elle votre manière d'écrire ?
Elle met en place une atmosphère particulière, elle donne une profondeur à l’écriture, elle épaissit l’histoire.
D'où vous viennent toutes vos références cinématographiques, littéraires, musicales ?
Les références viennent des expériences cinématographiques, littéraires et musicales que j’ai vécues. De toute petite à aujourd’hui. Que ce soit un film de robots,
une nouvelle de Tennessee Williams ou un film de Larry Clark, j’en parle. Si un roman, un film ou un morceau me marque, j’y fais référence à un moment ou à un autre.
A part la culture à laquelle vous faites référence, quel est votre terreau de création privilégié ? Votre entourage proche, vos
amis, votre enfance ?
L’expérience, en général, dans tous les domaines. Je pense que cela vient d’un principe d’ouverture, où, à force de rencontres, de découvertes, de jeux et de
discussions, une capacité de création se met en place. C’est un échange, un fonctionnement en vis-à-vis : accepter de recevoir ce qui nous est donné tout autour de nous et puis en faire
usage. Cela peut venir de ma famille, comme d’une personne rencontrée dans la salle d’attente du dentiste. Il n’y a pas de moment de vide, où rien n’est valable.
Lua, votre héroïne a une araignée qui grossit dans son crâne jusqu'à occuper tout son espace cérébral. Avez-vous aussi une araignée qui vous dévore le
crâne ?
Je dois certainement en avoir toute une tripotée qui se partage la part du gâteau ! L’araignée qui grossit dans le crâne de Lua, c’est une peur nouvelle, qui
l’éjecte brutalement de l’enfance. Ce qui m’effraie le plus, c’est de ne plus voir chez les autres le petit détail qui fait tout, c’est de considérer l’humain en général, sans plus déceler sa
part de génie.
Pour qui écrivez-vous ?
Pour mes pieds, et plus particulièrement le gros orteil.
Il y a dans votre écriture un art du détail visuel, déroutant, souvent décalé. On pense à la BD, ou à la nouvelle vague des films
d'animation...
Ce sont les détails qui sont significatifs, drôles. Un portrait sans détail, c’est idiot, c’est comme du Coca sans bulles. Tout se construit autour de ce décalage
entre le général et l’infime, et plus cet infime prend de l’importance, plus je m’amuse.
Comment s'est construit l'écriture du roman. Aviez vous un projet défini ? Un fil rouge ?
Il y a eu une première mouture intitulée Bye-Bye Lua. Le texte faisait cent pages de plus, et trois ou quatre autres personnages s’inscrivaient dans la
lignée des « fêlés ». Je n’écris pas avec un plan en tête, je n’ai pas pour but de montrer quoi que ce soit au lecteur, chacun y trouve ce qu’il veut. Le fil rouge, pour moi, c’est une
angoisse, qui me pousse à écrire quelque chose d’ennuyeux, puisque prévu à l’avance.
Quelles sont vos lectures actuelles ?
Vineland, de Thomas Pynchon, qui est un maître en matière de personnages éclatants. Sinon, Rue de la Sardine, de Steinbeck, où les premiers mots
reprennent l’image de la « lumière », des fêlés. Il écrit : ce sont des filles, des souteneurs, des joueurs de cartes et des enfants de putain. Ce sont des saints, des anges et des
martyrs.
Quelle est la part de travail, la proportion de brouillon et de réécriture dans votre manière d'écrire ?
Le premier jet n’est pas du travail, mais du jeu. Cela dure un mois ou deux. Comme un gosse qui s’amuse avec ses Lego. Ensuite, la relecture inaugure le véritable
« travail », d’un point de vue grammatical, et syntaxique. Pour Méfiez-Vous des Enfants Sages, il y a eu deux versions avant celle publiée. La première était très longue, la seconde,
plus courte, présentait la construction en trois parties. J’ai peaufiné quelques personnages, sous les conseils avisés de mon éditrice.
Quand avez-vous commencé à écrire ? A quel besoin cela répond-il ?
J’ai commencé par un peu de poésie vers 12 ans, puis j’ai continué avec des nouvelles, et de fil en aiguilles, j’en suis venu au roman. Avec du recul, je ne pense
pas que cela corresponde à un besoin précis, c’est juste que je ne sais pas faire grand-chose d’autre. Il y en a qui font très bien les tartes au pommes et d’autres qui construisent de chouettes
maisons, j’écris des paragraphes, cela revient au même. C’est quelque chose de naturel.
Avez-vous des rituels d'écriture particuliers ?
Coca, hamburger, course à pied ; ça fonctionne du tonnerre !
Méfiez vous des enfants sages est votre troisième publication. Que ressentez-vous à chaque parution ?
Je me dis qu’il y en aura d’autre, et j’ouvre une bonne bouteille de vin.
Vous avez publié votre premier roman à 17 ans. Qu'est ce qui peut motiver une volonté de publication à cet âge ?
Il n’y avait pas de volonté de publication. Je découvrais l’écriture, je m’y exerçais, sans penser que cela puisse toucher un public plus grand. Je ne crois pas en
mon écriture, ce sont mes proches qui le font pour moi.
Vous n'avez donc pas d'ambition ?
Je n’ai aucune ambition « marketing », ni celle du best-seller. Ce qui m’intéresse, c’est ce détail de l’humain, pouvoir le raconter et en faire une bonne
histoire. C’est ça qui branche tout le monde, qu’on soit gosse ou grand-père, c’est les histoires qu’on nous raconte, avec les mots justes, qui frappent au bon moment. Ce n’est pas une ambition
littéraire ou mercantile, c’est quelque chose de permanent, et oral. Ecrire un roman ou raconter sa journée de la veille au café du coin, ça revient au même, si on trouve les bons mots pour en
faire quelque chose de drôle.
Qu'écrivez-vous en ce moment ? Une nouvelle publication est-elle en projet ?
J’ai quelques bafouilles dans mes tiroirs, et mon éditrice a le manuscrit de mon dernier roman.
Entretien publié dans le MAGAZINE DES LIVRES N°27
Coca-Cola, Malabars et vieilles idoles.
Autour de Lua tout va bien. Rue Cold Street, il y a les pavillons blancs quadrillés de gazon fluo, le Cherry Pie Shop et ses milk-shakes, il y a les sorties d'école pour les
autocollants Batman, les goûters pour les beignets, les « baskets Koods minables » et « les baskets flashy », une grande ville géniale là-bas qui s'appelle San Francisco.
C'est l'Amérique.
Pour tous, Lua est une enfant sage. Mais en vrai, c'est un Dieu, une surdouée du dollars de 5 ans : revendeuse sauvage de
réglisse, dealeuse de baskets à la récrée. Lua est l'enfant-reine sous le règne d'Eddy, un crooner déchu des grands fossés, plus tatoué que John Wane, plus sentimental que Johnny Guitar.
Les parents laissent faire. C'est que Lua a de « chouettes parents ». Markku est un logicien patenté qui prouve l'existence de la raison dans les intestins des têtards. Kerrie a une
belle chevelure, relit invariablement Sa Majesté des Mouches dans lequel elle regrette ou cherche encore quelque chose. Voilà. Les parents de Lua s'aiment. Dans le lecteur CD, le même titre de
Gene Vincent. Tout va bien. Et puis il y a ce jour particulier : quand la grande araignée velue, ramenée pour les expériences du père, s'échappe de sa boîte et que l'effroi envahit la chambre de
Lua, envahit tout l'espace, jusqu'à se loger dans le crâne de l'enfant. Kerrie et Markku laissent faire. Quand Eddy meurt, Kerrie et Markku disent qu'il faut « du temps, du temps et encore
du temps ». Dieu et son fils « Barbu » ne répondent plus. On change le papier peint. Markku déserte, Kerrie laisse du lait au frigo. On réchauffe des Pizzas géantes. Pendant ce
temps la Grande Araignée a grossi dans le crâne de Lua. La tumeur muette de l'adolescence s'est installée. Lua a 15 ans. Et personne n'a rien vu.
Si c'est cela l'Amérique, alors l'Amérique est partout où se loge l'adolescence. Méfiez-vous des enfants sages est le roman d'une
enfance bâclée. Un anti-rêve américain où le continent offre précisément son cadre mythique pour mieux déréaliser l'initiation des héros. Car l'Amérique de Cécile Coulon est une Amérique
fantasmée. C'est l'Amérique d'ado d'une jeune romancière de 20 ans qui n'a jamais mis les pieds sur le continent, une Amérique en simili-cuir et libre-service, celle qu'on trouve en bas de chez
soi et dans laquelle on baigne du premier jeu Playskool à Lucky Luke en passant par le Cheeseburger-Coca et les coffrets Elvis à la Fnac. Pour cette génération, un Coke c'est plus
qu'un logo, c'est un continent. L'oeuf Kinder est meilleur que les chocolats Vieillards (les auvergnats comprendront), et celui qui dégote la dernière paire de Nike est un chercheur
d'or... Le plus surprenant c'est que la jeune romancière parvient avec son imaginaire Playmobil à créer une Amérique plus vraie que nature. Un monde où Steinbeck ferait son lit chez les Sims ? Il
suffit que Cécile Coulon nomme le bleu moleskine d'une banquette de bar chipée dans un film de Tarentino ou de Lynch, pour que l'Amérique découvre à l'infini ses champs de maïs,
ses canicules et ses idiots.
Les personnages de Cécile Coulon sont des chairs de papier. Ils ont le cliché
dans le sang. Et pour cette raison, ils sont tragiques et universels. S'ils ont un avant goût de sirop, ils sont surtout faits d'acier ; ils sont arides, désertés comme l'Amérique. Ils
papillonnent comme des machines à sous tombées du ciel mais ils sont attachant et graves comme des anges. Cécile Coulon aime les proscrits, les simples damnés. Eddy est un bras cassé,
mélange de cow-boy de série B et du gros Léni de Des souris et des hommes ; Lua est quelque part entre Frankie Addams et Virgin Suicide. Toujours, ces héros négatifs
sont amputés d'un membre, comme Kristina avec ses grosses fesses et son oeil de verre qu'elle roule entre ses doigts, ou le charismatique James Freak, génie avorté du piano qui s'est fait bouffer
un doigt par un sanglier. Ces Freaks qu'on ne verra jamais dans les foires sont des figurants primordiaux de la chute, voués à disparaître « vers les abîmes maléfiques de la
vie-de-tous-les-jours ». De l'enfance à l'adolescence, le monde se désagrège. La rue Cold Street s'écorne comme un carton-pâte où les projecteurs font scintiller des étoiles
crasseuses. L'araignée dans le crâne de Lua grossit ; le décor s'est effondré.
On l'aura compris, le style de Cécile Coulon tient plus de l'image que de la littérature. Il est
multi-influencé. Comment peut-il en être autrement quand on est née en 1990 ? Cécile Coulon serait-elle au roman ce que Marjane Satrapi est à la BD ? En une phrase brève et aiguisée,
elle peut montrer le zoom, le champ et le contre champ. Elle ne décrit jamais, elle croque ; le détail est drôle et saugrenu ; le trait précis, définitif, fait mouche. Il est donc légitime de
penser que Cécile Coulon introduise une nouvelle génération d'écrivains, celle qui a découvert le Big Mac avant Carson Mc Cullers et heureusement pratique l'insolence de s'en réjouir. Celle qui
fait de l'animation romanesque, ou du roman d'animation, qui n'imagine pas mais supervisionne, joue de l'hyper-référence culturelle avant de puiser dans aux sources de la
culture.
Vraiment, cette jeune romancière a du culot ; elle écrit comme on plonge sa main entière dans un pot de
confiture. Chaque image a la saveur d'un bonbon volé. Si elle est insolente alors c'est de l'insolence maîtrisée, celle qui rend le conservateur méchant. Ce premier roman, construit en corps
d'araignée, tisse la première toile d'un talent qui n'a pas fini de faire parler de lui.
Cécile Coulon, Méfiez-vous des enfants sages, Viviane Hamy, août 2010, 111 pages.
Amélie ROUHER
Pour le Magazine des Livres
Anne-Sylvie Sprenger, Un humanisme possible au coeur du mal.
Anne Sylvie Sprenger jeune romancière vaudoise publie son troisième roman chez Fayard « La veuve du Christ ». Après le
remarquable « Sale fille », elle continue d'explorer l'âme de ces pervers, bourreaux sexuels et de chercher la raison obscure qui pourrait leur rendre le
salut.
Anti-Bataille, Anti-Sade, Anne-Sylvie Sprenger puise dans la dissection du mal les ressources de la miséricorde. Très loin des
apparences provocatrices et d'un pur appétit pour la violence la jeune romancière dévoile au contraire des intentions étonnamment humanistes.
Dans La Veuve du Christ vous explorez le thème intouchable des enfants séquestrés. Qu'est ce qui vous a intéressée dans ce thème
?
Pour moi, c’est une suite logique de «Sale fille», où je m’intéressais au lien ô combien trouble entre une enfant abusée et son parent abuseur. J’ai
toujours eu l’intuition que ces terminologies, victime-bourreau, n’avaient jamais rien d’absolu, que ce n’était jamais si simple, et que derrière ce rapport de forces évident devaient se jouer
d’autres choses bien plus mystérieuses, notamment de réels liens d’affection – j’aime à croire que dans ces histoires, il n’y a que des victimes… Déjà dans «Sale fille», j’avais voulu aller
creuser ce phénomène complexe, comprendre un peu de cette étrange complicité dans le malheur qui finit, si ce n’est toujours souvent, par lier une victime à son bourreau. Ce qui est d’ailleurs,
je m’en rends compte, une chose totalement inacceptable pour l’extérieur. Avec «La Veuve du Christ», je désirais aller encore plus loin en me plongeant totalement dans ce fameux processus mental
de défense appelé le syndrome de Stockholm qui veut que, pour survivre à l’horreur, une victime se mette à éprouver des sentiments à l’égard de son bourreau. En le poussant à l’extrême, j’en suis
venue à cette idée: Lena ne tombe pas seulement amoureuse de Victor, son ravisseur, elle finit par le prendre pour son Dieu.
Vous avez travaillé à partir de plusieurs faits divers. Comment avez vous élaboré votre travail romanesque ?
A partir du moment où j’ai décidé de m’inspirer de l’affaire Kampusch, parce qu’elle était emblématique de ce lien si troublant (ils allaient
skier ensemble, elle aurait pu à maintes reprises s’échapper), je me suis laissée porter par mes intuitions. Comme pour mes précédents livres, je ne me documente pas (comment le pourrais-je, vu
que je suis à la recherche justement de ce qui ne se dit pas?). Je me laisse guider par mes intuitions. J’ai été à l’écoute de ces personnages pendant deux ans. Pendant deux ans, j’y pensais
pratiquement en permanence. C’était comme une sorte de communion, et petit à petit, j’ai fini par les entendre. Entendre ce qu’ils avaient à me dire, à me révéler de leur solitude, de leurs
peurs, leurs désirs, leurs frustrations… Je ne saurais l’expliquer, mais à un moment donné, j’ai une intuition. Tout à coup, une idée qui résonne au fond de moi, qui sonne juste, et alors je suis
sûre de ne pas me tromper, et j’écris.
Quelles difficultés avez vous rencontrées ? Fixez-vous des limites à ne pas franchir ?
Le plus grand défi a été d’éviter, avec ce roman, d’entrer dans quelque chose de trivial. Je voulais que la poésie règne dans cet ouvrage, peut-être
pour faire encore davantage ressentir la naissance, et la course tragique, de cette réelle histoire d’amour. Mais aussi par ce que je connaissais aussi les critiques que l’on fait aux auteurs qui
s’inspirent d’un fait divers, souvent ils sont accusés de « surfer sur la vague ». Et, dans un certain sens, ces critiques ont raison. Avec un tel sujet, on n’a pas le droit à
l’erreur. C’est un sujet exigent, qui demande une grande justesse. On ne peut pas s’approprier des destinées réelles, même de loin, et les traiter à la légère, avec distance et froideur. Ce
serait juste totalement scandaleux. Quant aux limites, je ne m’en fixe jamais. En raison de quoi, d’ailleurs? De la morale ? De la vérité ? De la pudeur ? Un auteur a tous les
droits, pour autant qu’il soit à la hauteur de ses sujets – ce qui, je dois dire, m’a paralysée pendant ces deux années où je construisais mon récit, scène après scène, mais où je n’osais
véritablement écrire... Un auteur a tous les droits, il a même le devoir de franchir des limites. D’aller où on ne va pas, où on ne veut pas aller. Les scènes dont je suis le plus fière me
viennent toujours dans un état de demi-sommeil, juste avant de m’endormir, ce moment précisément où ma morale baisse la garde et où tout devient possible, dicible. Ces intuitions me semblent bien
plus près de la réalité que tout ce que mon intellect, conditionné par tant de règles de morale et de peurs, pourrait inventer.
La veuve du christ représente de nombreuses crucifixions. Les chapitres sont des tableaux. Aviez vous des images, des références picturales
en tête ?
Je vois les scènes. Je les vois réellement, comme dans un film, mais malheureusement, je ne m’ y connais pas assez en peinture pour avoir des
références picturales. J’ai plutôt en tête des ambiances de films, des couleurs, des lumières, des musiques. Dans « La Veuve du Christ » comme dans « Sale fille », ce sont les
ambiances des films de Bergman et une certaine froideur hitchcockienne qui m’ont accompagnée. Dans « Vorace », c’était plutôt Bunuel et les opéras de Verdi.
Comment décrivez vous la place du corps dans vos romans ?
Elle est très différente à chaque fois, mais le corps a incontestablement sa place dans mes livres. Je pense que beaucoup de choses – de son rapport
à soi, au monde et aux autres – se révèlent à travers le corps, sa sensualité, et bien sûr sa sexualité aussi. Dans «La Veuve du Christ», le corps de Lena est ce qui la sauve. Son
instinct de survie, sa force, lui proviennent de ce corps qui exige à la fois vie et plaisir. Si Lena sent ce corps exister, c’est bien la preuve qu’elle existe elle aussi. Loin de tout, du monde
extérieur et de ses histoires sordides, Lena vit également son corps à l’état naturel, spontanément, de façon presque animale. Ce retour aux sources, à l’Eden encore vert, lui offre la
possibilité d’une sexualité libérée de toute culpabilité. Il y a quelque chose de noble dans cette manière de vivre son corps. Quelque chose qui m’interpelle, et que j’envie d’ailleurs,
vraisemblablement comme bon nombre de mes personnages, j’imagine, englués qu’ils sont dans leurs obsessions coupables, le sentiment permanent de la faute.
Vos trois romans Vorace, Sale Fille, La Veuve du Christ ont ceci en commun qu'ils scrutent des personnages aux frontières de l'humain, qui
ne trouvent de salut que dans la répétition du mal qu'ils ont subi. Qu'est ce qui vous attire dans ce type de personnage ?
J’ai toujours été attirée par les pauvres âmes. Ceux qui ne crient pas forcément à l’aide, mais traînent leur misère en silence. J’aime ces
personnages – Clara, Julie, Lena – car aussi malmenés qu’ils puissent être par la vie, ils sont sans cesse en quête d’un avenir meilleur: ils ne renoncent jamais. Alors, peut-être bien qu’ils se
trompent, que les échappatoires qu’ils trouvent à leurs blessures ressemblent plus à des erreurs qu’à des solutions, mais ce qui compte, c’est le combat : rester debout, et vivre, coûte que
coûte. C’est cette dignité-là qui m’attire, cette force, ce courage au fond du pire désespoir.
Vos romans vont très loin dans l'exploration de la violence et des perversions humaines. Cette maîtrise est d'emblée fondée par un
projet ou découvrez-vous ces processus au fil de l'écriture ?
J’écris pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons et qui me laisse bien souvent sans voix. Pour moi, écrire revient à mener une
enquête. J’essaie en particulier de comprendre ce qui fait qu’une personne est capable de commettre des actes horribles. Je ne crois pas à l’existence de «monstres», ou d’être pires ou meilleurs
que d’autres. Je crois que l’on peut tous, un jour ou l’autre, basculer dans le mal et commettre des actions inexcusables. C’est ce moment précis du basculement que j’essaie de saisir dans mes
romans. Peut-être est-ce pour me rassurer ? Peut-être suis-je trop naïve ou optimiste, mais je refuse de croire à l’existence du mal pour le mal. Je veux croire qu’il existe toujours des
raisons, des circonstances atténuantes si l’on veut, en tout cas une souffrance derrière chaque violence et perversion. Je ne crois pas à la gratuité de la violence (cela me serait
insupportable), je crois à la souffrance d’êtres égarés et meurtris.
N'êtes vous pas parfois effrayée par ce que vous découvrez en écrivant ?
Au contraire, cette compassion pour ceux que l’on appelle des monstres, et que me donne l’écriture, m’aide à mieux vivre. Cela m’apaise et me
réconcilie avec l’humain. Je change d’optique, et si je vois plus de souffrance que de monstruosité chez mes personnages, la colère que je pourrais ressentir face au genre humain se transforme en
tendresse et empathie. Je me sens alors plus en communion avec le monde, et moins dans le rejet, qui lui, mène toujours au désespoir.
La religion sous ses formes les plus naïves et mortificatrices est omniprésente dans votre oeuvre. Avez vous grandi dans un
environnement religieux qui vous pousserait à traiter ces thèmes ? Avez-vous des comptes à régler ?
J’ai été élevée dans un environnement très chrétien puisque mes parents étaient même, avant ma naissance, missionnaires pour l’Armée du Salut. Mais
il n’y a chez moi aucune forme de révolte. Je suis moi-même croyante et je sais bien faire la distinction entre la foi et la religion. Je suis plus dans une relation personnelle que dogmatique.
Mais, il est vrai que si je ne suis aucunement en révolte, certaines choses dans mon éducation ont laissé des marques. Je me souviens, notamment, que lorsque, enfant, je faisais quelque
chose de mal, ma mère ne me disait jamais que Dieu allait être fâché ou me punir. Non, elle me disait juste que j’attristais Dieu. Et c’était horrible, c’était pire que tout. Vous imaginez, à 5,
6 ou 7 ans, ce sentiment d’être responsable du chagrin de Dieu! Depuis, j’ai toujours à l’esprit cette préoccupation du bien et du mal. Et je me questionne aussi beaucoup sur ces jugements de
valeurs. Bien souvent, le mal n’est pas là où on l’attendait. C’est aussi ce que j’avais envie de démontrer dans «La veuve du Christ», où le monde extérieur (journalistes, médecins, parents) se
révèle bien plus nocif pour Lena que son ravisseur…
Vos trois romans adoptent tous une forme très brève, entre le tableau, le conte, le verset biblique. Est-ce pour vous un moyen d'aller droit
à la violence ?
Je me méfie, en littérature, des explications psychologisantes. Je ne veux pas que le lecteur comprenne intellectuellement mes personnages, je veux
qu’il vive avec eux et ressente intérieurement, au plus profond de lui, chacune de leurs émotions. C’est pour cela que je travaille mes romans en scènes. Des scènes qui doivent être bien plus
porteuses de sens que tous les discours théoriques et analytiques, voilà pourquoi elles sont souvent fortes et violentes : pour forcer le lecteur à ressentir ces émotions. Il y a tant de
choses qui ne se disent pas, ne s’expliquent pas, mais peuvent se sentir, pour peu que l’on soit un peu à l’écoute de l’autre, du texte, et aussi de nous-mêmes. C’est la seule façon, à mon avis,
pour aborder l’insaisissable : ne pas se fier aux mots pour ce qu’ils sont, mais à ce que ces mêmes mots révèlent, en filigrane, en écho, de la situation qu’ils décrivent.
Comment votre entourage proche réagit-il à vos écrits ?
Le trouble et la gêne sont les réactions les plus fréquentes. Mais je ne me formalise pas, mes romans se mettent rarement au cœur de nos relations.
En fait, je crois plutôt que mon entourage proche essaie de les oublier! (rires)
Vos romans sont imprégnés des thèmes qu'on retrouve dans l'oeuvre de Jacques Chessex, le grand romancier suisse récemment décédé.
Reconnaissez-vous cette filiation ?
Depuis mon premier roman, les lecteurs et professionnels ont vu une parenté entre mon univers et celui de Jacques Chessex. Je ne peux pas parler de
filiation parce qu’au moment au j’ai écrit « Vorace », je n’avais encore jamais lu ses livres. Mais effectivement, après avoir découvert son œuvre, la parenté me semble aussi
évidente. Mais elle n’est pas voulue, elle est juste là, comme quand deux amis se retrouvent l’un dans l’autre. Nous avions les mêmes obsessions, c’est ce qui nous a rapprochés au point de
devenir très amis. Il m’a toujours défendue en tant qu’écrivain, je lui dois énormément : pour son soutien, son amitié, sa fidélité. C’est à mes yeux le plus grand écrivain, et même si j’éprouve
un certain plaisir à ce que l’on nous compare, je reste consciente du fossé qui nous sépare : il avait un style totalement incomparable et dont personne ne se rapproche aujourd’hui. C’était
un génie de l’écriture, un «monstre» comme il aimait à se définir. Il nous manque, il manque à la littérature.
La violence et les plongées dans le Mal semblent être une caractéristique de la littérature suisse ? Est ce qu'il y a un symptôme de la
littérature suisse ?
Je ne crois pas que l’on puisse parler d’un symptôme de la littérature suisse, elle me semble au contraire bien sage par rapport à la folie et à la
violence qui règnent secrètement dans ce pays, hanté par la faute calviniste, le sentiment constant du jugement et le besoin constant, presque maladif, de tout surveiller, de tout lisser, aplanir
pour sauver les apparences. Sous son aspect paisible, la Suisse est noire dans ses profondeurs, comme une âme torturée et tiraillée entre sa culpabilité et ses frustrations diverses.
Quel est votre rythme d'écriture ? Avez-vous des rituels particuliers ?
Je n’ai pas de rythme ou de rituel particulier. Quand j’écris, je me tiens juste à la disposition de mes personnages. J’ai souvent raconté que mes
personnages sont pour moi comme des pauvres âmes errantes dans les nimbes et qu’elles comptent sur moi pour raconter leur histoire. Une histoire que je me dois de compter au plus vrai, au plus
juste, pour qu’elles puissent enfin être comprises et retrouver la paix. Et j’ai réellement l’impression que ce sont mes personnages qui décident, à un moment ou un autre, de me révéler quelque
chose de nouveau sur eux ou sur la tragédie qu’ils sont en train de vivre. Alors voilà pourquoi, souvent je me retrouve à m’arrêter sur le bas-côté de la route ou à me relever la nuit pour
écrire. Et j’ai appris qu’il ne faut jamais laisser filer ces appels, ces moments de grâce sont si rares !
Entretien réalisé en août 2010. Paru dand le Magazine des Livres Septembre/octobre 2010.
On achève bien les anges...
Léna Rochat est une enfant séquestrée... A 7 ans elle est enlevée par Victor Julius
Lehmann de Calberère. Elle est emmurée dans un réduit au sous-sol de la maison. Lui, Victor Julius Lehmann de Calberère au nom si doux, éclaire, lave, choie, sévit, lit des histoires
d'enfants au destin merveilleux. Apprend à chanter l'amour du Seigneur. Le bourreau est tendre comme les années passent. Le monde du dehors est un monstre enflé de menaces, de plus en
plus lointain, de plus en plus sourd. La geôle est un berceau que Victor protège de son épaule. Il faut comprendre Léna : quand l'oeil privé d'horizon éclaire la nuit et
se reconnaît dans l'oeil miséricordieux de l'ogre, qu'il est doux de vivre d'ombre et d'effroi !
Retrouvée enfin, enfin sauvée ? Traquée par des journalistes affamés de faits divers,
par des psychiatres affamés de journalistes et des infirmières prodigues aux yeux blancs, Léna chante son fantôme, réclame Victor. « l'Obscur ne se partage pas. » Comment
être libre quand on est née proie ? Le troisième roman d'Anne-Sylvie Sprenger interroge le troublant phénomène de ces enfants séquestrés qui, une fois libres, refusent de sortir, crachent sur
leurs libérateurs et hurlent la séparation d'avec leur geôlier. Le sujet est délicat, quasi intraitable tant la sensibilité populaire est vive et fragile.
Voici la clé : sous le trait d'Anne-Sylvie Sprenger, le sordide fait divers prend la hauteur d'une parabole. Victor c'est
la genèse du bourreau ordinaire. Il en est le symptôme et l'origine. Que sa mère le rende coupable du suicide de son père n'est pas suffisant, il faut qu'elle prenne la passion du Christ à témoin
: « Il paie pour toi, Victor. Pour tout le mal que tu as fait. » Par quel banal fanatisme le christianisme façonne ses victimes pour les initier en coupables ? Pour l'enfant maudit,
l'amour est une expiation infernale : la douleur est l'oraison qui ne se chante qu'au dessus d'une chair suppliciée. Le monstre a le devoir de l'innocence.
Pour expier sa faute, Victor se crucifie nu sur une croix posée au sol. Puis il demande à l'enfant de se blottir contre lui et
d'entonner les chants purificateurs de louanges au Seigneur. Léna l'a compris : la torture est douce quand le bourreau est abandonné. Victor est un christ féminin, sexe chu sur sa croix
horizontale, le ventre blanc comme un crabe renversé. Victor offre sa peau impure à la tendresse purificatrice d'une piéta de 7 ans et le miracle a lieu : derrière le mur forclos où
nul n'entend le chant sacré et l'étreinte divine, les damnés font l'ange.
L'enfant grandissant, les sens exigent des rituels plus mûrs. Léna s'éveille. Exige. Tour à tour mère-enfant, femme
tentatrice, fiancée primordiale du Cantique des Cantiques, Léna c'est l'Alpha féminin, la femme de toutes les bibles. Mais Léna doit rester sainte, sainte vierge, sainte de l'abîme, ceinte
au sexe béni du Christ-amant. Les saints ont la grâce des peaux, ils ont les ailes du visage et de la caresse mais ils n'ont pas droit au sang. Si Léna donne la vie, elle devient humaine. Léna
est une sainte. Voilà pourquoi Léna ne peut pas revenir dans la société des hommes.
Les personnages d'Anne-Sylvie Sprenger ne sont pas amoraux, violents, transgressifs, sadiques, ils sont pires : ils sont
aspirés par la pureté. Les plus grands sadiques ne sont-ils pas les plus grands sentimentaux ? Le mal pratiqué dans son authenticité n'est pas l'oeuvre du méchant. Le couple Victor Léna, c'est le
rêve de l'Autre, c'est le rêve d'une expiation adorable. Ensemble ils forment le corps réconcilié de l'impossible bible où l'homme est à la fois géniteur et fils, mâle abandon féminin
dans la chair de l'enfant-mère. Le couple androgyne jamais écrit.
« La veuve du Christ » n'est pas un roman de dissection psychologique. Il n'est ni morbide ni fasciné. On n'explique
pas les frontières de l'humain avec des chroniques ou des diagnostiques à grand spectacle. On montre les frontières de l'humain par de la littérature et la littérature n'explique pas. Elle est
pure simulacre et plongée immédiate dans l'obscur. Anne-Sylvie Sprenger cherche une écriture blanche, presque austère. Chaque chapitre est un tableau aux lignes épurées. Le narrateur distant,
voit, rapporte, entre avec la plus grande pudeur dans la conscience des personnages, parfois risque une question qui n'appelle pas de réponse : « Que sait-elle, au juste de
cet instant, des choses de l'amour, des corps qui s'étreignent ? Qu'a-t-elle senti, deviné, quand Victor se couche sur elle, sexe contre sexe ? Que sait-on quand on ne sait encore
rien. »
« La veuve du Christ » est un roman superbe, un chant d'amour miséricordieux tiré d'un cristal dur et noir. Il
confirme sans contestation possible une jeune romancière de très grand talent.
Anne-Sylvie Sprenger, La veuve du Christ, Fayard, août 2010, 152 pages.
Article paru dans le Magazine des Livres Septembre/octobre 2010.
Dévorer Nothomb.
Amélie Nothomb est la matière de ses livres. Depuis quelques années la personne de l'auteur doublée de sa personnalité publique a
envahi ses romans. Ce dernier opus en est la preuve réjouissante et aboutie : Une forme de vie est un roman épistolaire sur la relation très controversée que la romancière entretient
avec ses lecteurs.
Mais chez Nothomb, il n'y a que des exceptions pour confirmer la règle : le héros-lecteur retenu pour
mener cette correspondance n'est pas tiré de la cosmogonie ordinaire de ses lecteurs. L'élu n'est ni un petit prof de province complexé, ni une gothique pré-pubère, ni un homo refoulé, ni
un refoulé tout court, pas plus qu'un suicidaire démonstratif ou un camé de la dédicace, une anorexique grimacière, une fille dont la soeur s'appelle Juliette, un étudiant en sociologie du
harcèlement, un haineux du chapeau, un amateur égaré en écriture, ou un amateur de spiritueux égaré. Ou bien tous ces lecteurs en un seul réuni, ce qui est tout à fait possible quand on connaît
l'illustre idole. Rien de ceux là. L'élu est un soldat américain réquisitionné sur le front irakien. Cette catégorie de lecteur est pour le moins surprenante. On imagine mal un gros bras de
l'armée Bush lire les fantaisies nothombiennes la nuit, sous la lampe fluette de son tank. Mais Marvin Mapple - c'est son nom - cumule la double incongruité d'être militaire et obèse. Nous voici
en terrain familier. L'obésité, Nothomb connait. Le thème lui est cher, d'Hygiène de l'Assassin aux Catilinaires en passant par le patron japonais de Stupeur et
Tremblements. En outre, une des lois du génie romanesque nothombien exige de l'auteur qu'elle devienne créature pour exister à la fois en tant que personnage et en tant que créateur.
La voici donc en train de se ficher avec une fantasque gravité dans le rôle de marraine de guerre !
Comment être obèse dans la guerre. De missives en missives, Marvin Mapple, d'abord laconique puis sous la pression curieuse de
l'auteur, révèle ses intentions : grossir, se goinfrer c'est la meilleure arme contre le traumatisme de guerre. On se goinfre pour supporter de tuer, pour se supporter vivant. Mais le gras
américain compte double quand il sert de chair à canon. Un soldat mince, c'est le muscle de l'honneur, du Rambo dur, c'est du pectoraux à médailles. Un gros mou, c'est de la viande coupable
qui rassasie l'ennemi en lui faisant croire qu'il dégomme deux têtes au lieu d'une !
Mais pour Marvin Mapple grossir aux frais de l'armée c'est surtout le sommet de la résistance pacifiste : Epuiser les greniers de
l'armée en bâfrant, c'est indexer le cours des fusils sur celui de la saucisse. C'est édifier le corps en rempart contre la barbarie guerrière. Si vous voulez militer contre les guerres, ne
désertez pas, la chanson de Vian a fait son temps. Entonnez plutôt l'hymne belge : Grossissez ! Plus besoin de se plastiquer la ceinture, le gras est un explosif naturel et
écologique, une arme de pacification massive. Voilà comment, dans la fantasmagorie nothombienne, un obèse en Irak peut protéger doublement la planète ou comment le gras devient un combat
d'utilité politique ! Une nouvelle forme du héros américain à la belge est né : l'heros adiptor.
Il existe une mystique de la minceur. En revanche quel savant peut citer le nom illustre d'un martyre gros ? La chair est
faible pour celui qui croit savoir la dompter. Si les minces ont toujours des grâces d'indomptables, les gros sont des coupables par nature, des eunuques domptés placés aux premières lignes
de l'offense. Or, si Amélie Nothomb promeut une mystique de la graisse c'est parce que la grâce ne peut surgir qu'au coeur de l'obscène et de l'abjecte. Ainsi, Marvin Marpple invente dans le
surplus graisseux de son corps une amante lovée en lieu et place des kilos pris. De la côte du premier homme, il paraît que Dieu a fait naître une femme ; de la graisse d'un soldat
obèse, Amélie Nothomb a fait naître une biche : Shéhérazade est cette amante secrète, façonnée à partir des hamburgers-sodas ingurgités pendant les mille et une nuit de guerre. C'est dire
si Adam, nourri au cresson de l'Eden, devait avoir la côte maigre ! On doit à Amélie Nothomb d'avoir renforcé en nombre et en valeur la mythologie très sérieuse des gros : par cette trouvaille
géniale, on imagine avec malice les gros de l'Histoire enflés de leur idéal par le dedans : les moines de Rabelais ont leur tonneau intérieur, Obélix son menhir intérieur, Pavaroti ses oeuvres
intégrales. Les monstres de Nothomb eux, sont doublés en volume par la grâce de l'amour pur.
On l'aura compris, Marvin Mapple n'est pas le lecteur exemplaire d'Amélie Nothomb, il est son lecteur idéal. Sûrement le lecteur
de sa vie. Une forme de vie n'est pas un roman plaidoyer contre l'obésité, encore moins contre les guerres. C'est un roman de l'entre-dévoration possible de l'auteur et de son
lecteur. Plus qu'un roman épistolaire, Une forme de vie est un roman à tiroirs des plus inattendus où lecteur et auteur croisent leur plume jusqu'à inverser leur rôle. Il s'en faudrait de
peu pour que Mapple devienne créature et finisse dévoré par son épistolière. Mais Mapple est doté d'une puissance équivalente à l'écrivain : il ment. Et comble du génie, il ment en
toute sincérité. Ainsi Mapple écrivant à Nothomb invente le roman de sa vie, Nothomb répondant à Mapple écrit le roman du Lecteur de sa vie. Le roman qui lui manquait. Une forme de vie est
une exquise mise en abîme de la fiction où le lecteur accompli est celui qui tend son miroir sur les plates-bandes du romancier, c'est à dire qui vit comme il ment, mystifie la réalité pour
qu'ensemble ils construisent une oeuvre. Une réserve cependant : chez Nothomb il n'y a jamais de fusion idéale. Il faut qu'un vainqueur absorbe un perdant. Qui de Nothomb ou de Mapple
vaincra ? Qui lira, saura...
Loin d'en faire sa pâture, Amélie Nothomb rend un hommage humaniste, drôle et bienveillant à ses lecteurs. Une forme de vie est paradoxalement la plus
romanesque de ses autobiographies, et pour cette raison même l'une des plus réussies. Entre art poétique et art d'être aux autres, la romancière livre clé en main à son lecteur l'occasion de
réaliser son rêve : dévorer Nothomb.
Amélie Nothomb, Une forme de vie, Albin Michel, août 2010, 169 pages.
Voir également l'entretien avec A. Nothomb dans le Magazine des Livres de Septembre 2010 ainsi que l'article de Pierre
CORMARY. 
« Ne pas enjoliver ni faire de manières. C'est dans les mots ordinaires que se trouve la vérité », dit cet ancien poète qui s'est reclassé en montant son commerce de « fabriquant de titre. ». Les gens
viennent vers lui pour lui raconter un souvenir, lui se charge de leur trouver le titre le plus adapté afin que plus jamais le souvenir ne s'efface de leur mémoire. A bien des égards les
récits de Yoko Ogawa ressemblent à ce vieil homme qui écoute, et en quelques mots saisissent l'essence du réel. Ces nouvelles courtes dont certaines font moins d'une page sont, à plus d'un
titre, à lire comme des Haïkus : les récits ne livrent pas leur mystère. Ils obéissent à une causalité secrète que la chute vient rarement révéler. Les faits s'agencent, s'enroulent devant un
lecteur naturellement tenu à distance par l'étrangeté des situations. Il y a dans ce touché aseptisé du réel quelque chose d'extrêmement rare en littérature : un simulacre d'indifférence. Le
registre plat, presque neutre de l'écriture par lequel les faits sont narrés, invite à l'étonnement. Réhausse l'effroi.
Publié dans le numéro 18 - juillet/août 2009.
Comédie féérique d'un songe New-Yorkais
Voici une morte qui nous parle du point de vue de la vie. La morte, c'est Macha Méril, comédienne entre toutes
bien vivante et d'autant plus proche qu'elle-même se lit. Triple jubilé que d'être l'auteure et l'interprète de sa propre matière. Triple risque aussi. Mais dans l'exercice, la mort est la
trouvaille salutaire. Quand on est actrice, ce petit simulacre d'outre tombe a l'intrigant avantage de vous mettre enfin « hors scène ». Etre morte pour « cesser de
feindre », est plus qu'une gageure littéraire, c'est le point remarquable qui vous préservera à jamais de la douleur. Ce regard singulier d'actrice sur elle-même vient s'ajouter à la très
belle Bibliothèque des voix édité par les Editions des Femmes.
Le bac à tic-tac
Explore-toi toi-même le plus loin possible hors de toi dit le sage à l'entrée du Temple du Routard. Tous les grands
voyages commencent souvent au mieux par un défi, au pire par un mal entendu. Chez S.J Perelman, qu'on connait pour être le scénariste des Marx Brothers, ça ne peut commencer que par un
canular : un scénariste Perelman (lui-même) et son ami caricaturiste Hirschfeld sont subitement embauchés pour faire le tour du monde afin de pimenter une comédie musicale aux
prémices désastreux. De la comédie musicale, il ne sera plus question, des deux compères et de leurs coups manqués si. Les voilà qui s'embarquent sur un cargo douteux qui oscille entre
l'arche de Noé et la cour des miracles. L'épopée est héroï-comique qui va porter les aventuriers plutôt poltrons et empotés par delà les cartons pâte d'Hollywood, aux confins de l'Orient et de
l'Europe : Penang, Ceylan, Bombay, Le Caire, Pompéi, Paris, Londres...
L'empire latin, Rome, toute la méditerranée auraient-ils pu
être fondés par une femme ?
Il faut toujours être un peu fada pour s'intéresser aux dessins et graffitis d'un
auteur. Ces petites margelles que des éditeurs scrupuleux ont passé des heures sous le rond de lampe à éliminer pour obtenir une édition « propre », certains les recherchent comme des
scarabées d'or, les collectionnent et les méditent comme les indiscrétions de tous les possibles. Chaque gribouillis d'écrivain est-il une béance ouverte sur le secret de son oeuvre qu'aucun mot
de l'oeuvre elle-même ne puisse révéler ? Si vous le pensez, vous voilà bien ! De quelle catégorie êtes-vous ? névrosé(e) façon midinette ou façon vieux dévot tirant la langue sur la liste de
courses du poète ? De cette folie douce on remarquera que les éditeurs aussi ne se sont jamais lassés.
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