Les Collaborateurs








En ce moment je lis















ARTICLES A PARAITRE...



















 




Mes livres sur Babelio.com

Lecteur,

Vendredi 20 novembre 2009

Comédie féérique d'un songe New-Yorkais

    Résumer les petites fées de New York est un casse tête aussi abracadabrant qu'entreprendre le résumé d'une comédie de Shakespeare. Prenons un bon « résumeur » de comédie élisabéthaine : il  ressemble exactement à ces obsédés du Rubik's Cube qui se tordent les doigts sur des carrés en plastique pour retrouver l'unité parfaite de forme et de couleur. Mais une fois la combinaison trouvée, la satisfaction est déjà une frustration et le joueur redéfait tout. Il en va de même pour les comédies shakespeariennes et de fait pour les Petites fées de New York  : on en sort avec la  jubilation gamine d'avoir ri, suivi, tressailli d'une surprise à chaque tournant de scène, bondi au 46ème coup de théâtre comme au premier suivant cinq intrigues follement entremêlées. Mais dès qu'on vous demande de résumer l'ensemble, c'est le vide ! Rien. Des fées virevoltantes vous prennent à la gorge, vous criez au génie et c'est l'amnésie totale ! Bien sûr c'est une oeillade  baroque qui consiste à vous perdre pour que vous vous retrouviez. Vous voilà perdu. A moins d'appeler au secours un(e) obsessionnel(le) du Rubik's Cube, que voici  :

    Kerry est une belle humaine New Yorkaise, qui a de long cheveux bleus et collectionne les fleurs rares pour gagner le Prix de l'Association Artistique du Quartier de la 4ème rue Est. Elle est concurrencée par cet imbécile de Cal, crooneur de théâtre qui risque bien de gagner le concours avec sa mise en scène du Songe d'une nuit d'été et qui l'a quittée parce qu'elle est atteinte de la terrible maladie de Crohn. (Le plus doux des êtres a ses excréments qui tiennent dans un sac contre son ventre.) Mais voilà qu'elle vient de se faire voler l'une de ses plus belles fleurs de sa collection : un pavot gallois. Pour le retrouver, elle est aidée par Monrag MacPherson, une fée pur Malt en kilt vert qui, en  créant le mouvement Garage Punk Celtique, a été bannie pour « entreprise de perversion de la jeunesse au royaume des fées.»  Elle aime Heather, de l'éternel clan rival des MacKintosh, elle aussi bannie parce qu'elles ont ensemble déchiré la célèbre bannière MacLeod en s'y cachant pour faire l'amour ou pour se moucher. Pour cette race de fées musiciennes, le seul moyen de reconquérir l'estime du royaume des fées est de ramener le violon MacPherson. Mais voilà que ce violon sacré est justement possédé par le plus lamentable des humains, Dinnie, grosse masse flasque libidineuse et méchante qui se gave de Corned Beef en regardant des pubs pour C.L.I.T ou S.U.C.E,  la « hotline la plus sexe de New York ». Or, l'horrible Dinnie ne cèdera rien tant qu'Heather n'aura pas réussi à rendre la belle Kerry amoureuse  de lui. Et Kerry ne pourra pas guérir de la terrible maladie de Crohn ni tomber amoureuse du flasque Dinnie tant qu'elle n'aura pas retrouvé le pavot gallois et gagné le prix de la 4ème rue Est etc...

     Le trait commun de ce petit monde fantasque est que tout le monde est  en quête d'un objet perdu. Ainsi le pavot circule entre des mains innombrables qui elles-mêmes à la recherche de leur propre symbole : entre celles de Cal qui recherche désespérément son actrice pour le rôle de Titania, puis entre celles d'un gang de fées chinoises à la recherche du miroir dérobé Bhat Gwa, puis entre les mains de  la clocharde Magenta qui n'a rien perdu parce qu'elle n'a rien et enfin entre les mains du fantôme du chanteur de Rock Johnny Thunders qui se fait engueuler par les écureuils de Central Park parce que lui aussi a perdu sa guitare. Vous saurez enfin comment éclate une guerre internationale entre le roi Tala de Cornouaille, qui comme tous les rois impérialistes n'aura rien tant qu'il n'en aura pas plus, et les gangs des fées New Yorkaises qui ont perdu la tête. Et malgré cela, vous saurez comment tout est bien qui finit bien mais pas grâce à Aelric, le résistant syndicaliste qui lui, a perdu sa cause parce qu'il est tombé amoureux de la belle fille du roi Tala. Bref, en Cornouaille, tout le monde cherche son Graal, comme à New York tout le monde cherche son chat. De l'héroïsme épique à la fantaisie urbaine, de la bannière nationale à la guitare de rock, il faut perdre son gri-gri perso, son totem rien qu'à soi pour commencer à s'intéresser à l'autre.

    Les petites fées de New York construit deux univers en miroir où les valeurs de la magie  sont aussi amorales, légères et violentes que le sont celles des humains. Les fées sont voleuses menteuses belliqueuses ; les humains, égoïstes, manipulateurs, feignants. Dans ce jeu de l'illusion et du hasard, on déclenche des guerres pour de mauvaises raisons et on les gagne par accident. Il en va de même pour l'amour. Les fées révèlent et aident des humains empotés. Les humains apportent mais sans trop le vouloir,  la paix au royaume des fées.

    Voilà ce monde fourmillant et drôle où chacun court et se déchire pour un symbole dont lui seul sait identifier les codes. Mais on sait que l'objet de quête qui fait l'objet des guerres n'a de sens que pour le fou qui la poursuit. Ce méli-mélo urbain décrit la réalité d'un monde régi par le hasard et l'accident. Là s'arrête la métaphore du Rubik's Cube. Surtout, il révèle un monde gangréné de solitude et d'individualisme. Derrière l'illusion comique, Millar construit un vrai roman social : la maladie de Kerry est trop grave pour qu'elle soit couverte par une mutuelle, ce qui oblige les fées à braquer des banques ou encore à croquer dans les petits pains des Shops pour que les vendeurs les donnent aux clochards. Que dire encore de ces SDF qui tombent toujours mort dans la 4ème rue ?  Comme chez Shakespeare, les fées et sorcières sont convoquées pour révéler un monde sans dessus dessous. Elles dressent magnifiquement un miroir devant une société américaine dominée par le chaos, le hasard et l'exclusion où parfois pointent  quelques îlots de volonté et de tolérance.

    Que l'on soit dans les rebondissements magiciens et les miroitements baroques d'une comédie shakespearienne ou dans la pure référence cinématographique (films noirs avec courses poursuites en voiture, braquage de banque, guérillas urbaines etc..) ce roman parodique et fantasque tient sa ligne parfaite entre Peter Pan, Le songe d'une nuit d'été et Taxi Driver.
Entre comédie baroque et héroïc-fantaisy, Martin Millar nous livre un petit chef d'oeuvre de l'exclusion et des apparences où le lecteur est l'animal riant le plus intelligent sur la terre.

Martin Millar, Les petites fées de New York, Editions Intervalles, 301 pages, 19€

©Amélie Rouher pour le Magazine des Livres
Publié dans le numéro 18. Juillet.Août 2009.
















Par Ameleia - Publié dans : Martin MILLAR - Communauté : ♦ Lecture pour tous ♦
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Vendredi 23 octobre 2009
   

                Ne rien faire à toute vitesse...

   
    Qu'il est doux de visiter l'Italie quand on aime ne rien faire. Quand l'oeil du feignant se dilate aux heures chaudes, il projette ses plus intimes mirages : sous la prunelle oisive, Pise a des épanchement de danseuse ; Venise, la nuit, tord ses jambes de lanternes dans la lagune comme des amantes alanguies ; le gros Colisée fait la lune. Pour Henri Calet, voyager à la paresseuse  demande du travail. Faire le regard disponible exige qu'on déshabille la dame de tous les apparats de sa Grande Histoire puis qu'on lui ôte « cette croûte de patine artistique et romanesque». Une fois dénudée, l'oeil, en bel ignorant, peut « se laisser accrocher par le monde».  A la paresseuse, on fuit le Vatican et sa foule bouffie pour s'arrimer aux trompe-l'oeil de la villa Farnese soûlé de lustre et d'apéritifs. Paresser est le plus sûr moyen de rencontrer des émotions esthétiques. Qui aime le Sud et la méditerranée me comprend.
    Observez les touristes enragés avec leur Baedeker. Non, ne les observez pas. Ils vous soûlent sans les charmes miroitants de l'alcool. Ils vous assomment comme un gros rouge bu en plein midi. Ils lèvent et baissent la tête sur leur guide ; ils disent oui à n'importe quel paysage comme des pouces d'auto-stoppeurs. Dans la galerie des promeneurs paresseux Rousseau est  végétal, Musset est aérien, Giono  solaire, Calet en méditerranéen a la paresse des pierres.
    Pourtant, sous sa plume l'Italie fourmille, foisonne, à l'image de ses vespas qui se présentent en « essaims ». Douées d'une manière d'instinct, « elles se mettent d'abord à bourdonner de façon plutôt gentille et tout à coup, elles fondent sur vous, par derrière de préférence, en pétaradant. » Quelle vie ! Quelle urgence encore dans les courses de chiens, ou plus rapides et insolites, les courses d'hirondelles. Mais à observer ce monde électrique et animal, on perd tout ce qu'il nous reste d'instinct. Qu'on est bien, vautré en mammifère décadent à observer ces paniques de civilisation ! Dans la foule grouillante, le feignant traque l'atome immobile comme en musique l'esthète  préfère les soupirs. Sur les trottoirs bondés, Calet voit l'accordéoniste solitaire, dans les cafés hurlants il écoute « l'activité silencieuse » des chaudières à expresso. Par son oeil,  le panthéon bondé se visite dans le reflet sucré de sa glace. Enfin, le soir. La place d'Espagne envahie s'est figée « sous la poussière dorée des lampadaires électriques. »
   
    Comme on aime cette Italie où l'on ne  fait rien à toute vitesse ! La paresse est universelle. Sous la plume de Calet, c'est une vertu capitale. Elle a des charmes à ce point inexplicable que le lecteur ne peut qu'y projeter son Italie la plus intime et la plus personnelle. Une promenade régressive,  fantaisiste et nourricière.


©Amélie ROUHER pour le Magazine des Livres.

Henri Calet, L'Italie à la paresseuse, Le dilettante, 2009, 186 pages.


Par Ameleia - Publié dans : Henri CALET - Communauté : ♦ Lecture pour tous ♦
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Lundi 21 septembre 2009
La mort vous va si bien
   

                                                          
                                                               
Voici une morte qui nous parle du point de vue de la vie. La morte, c'est Macha Méril, comédienne entre toutes bien vivante et d'autant plus proche qu'elle-même se lit. Triple jubilé que d'être l'auteure et l'interprète de sa propre matière. Triple risque aussi. Mais dans l'exercice, la mort est la trouvaille salutaire. Quand on est actrice, ce petit simulacre d'outre tombe a l'intrigant avantage de vous mettre enfin « hors scène ». Etre morte pour « cesser de feindre », est plus qu'une gageure littéraire, c'est le point remarquable qui vous préservera à jamais de la douleur. Ce regard singulier d'actrice sur elle-même vient s'ajouter à la très belle Bibliothèque des voix édité par les Editions des Femmes.
     
      Que l'on se rassure, nulle charge de requiem, nulle pompe prétentieuse aux rythmes de ce récit. Chez Macha Méril, la mort devient une première peau, elle a des audaces de douceur et d'humilité. Grave et légère,  jamais solennelle, l'actrice évoque par touches fines et précises quelques faits marquants de sa vie ou de son caractère. Pas d'arrêt sur le Moi, de flagellations complaisantes et narcissiques : Macha Méril se raconte en actrice, toujours traversée par les autres. Quand elle parle d'elle ou, avec une dévotion tendre, de Pasolini c'est pour tourner ses carences, ses vides vers les nôtres. Femme sans enfant, Macha Méril transforme le témoignage de la douleur en un plaidoyer fervent en faveur de la maternité. Etre femme, c'est « être mère aussi ». Une femme sans maternité  est  « une chimère », « une imitation de femme ».  Pour Macha Méril, cette carence d'une vie justifie sa vocation de comédienne dont le ventre vide est un « espace vacant que chaque femme fictive trouve en (elle, Macha).»  Le ventre de mère, le ventre de l'actrice, l'antre de la mort sont les trois berceaux qui convergent vers l'aveu tragique d'être vide.

  
     Et pourtant, ce récit de solitude est un art de la joie. Oui, « Méfiez-vous des euphoriques, ils ne sont pas heureux», mais ils sont fervents ! Un jour je suis morte est porté par une femme sincère et passionnée qui sait s'extraire merveilleusement par l'écriture autant que par la lecture des complaisances et des identifications primaires du témoignage. Il y a dans ce point de vue d'outre tombe une exaltation des sens et un hymne à la vie complètement agréables. Que l'on soit ou pas investi des mêmes regrets, en accord ou pas avec ses méditations, on se laisse happer par la ferveur persuasive de Macha Méril ; mieux encore, par sa voix de douceur allègre et obstinée.



 Un jour je suis morte de et lu par Macha Méril,  1 CD, 11/12/2008
©Amélie ROUHER pour








Je signale ici quelques liens qui vous conduirons sur le très beau blog des Editions Des Femmes, Antoinette Fouque tenu par GUILAINE DEPIS.

 J'attire votre attention sur la fameuse Bibliothèque des voix, vraissemblablement la plus belle initiative de la maison d'édition. Cette Bibliothèque  porte à son palmarès une anthologie impressionnante des plus grands auteurs classiques et contemporains de Tchékhov à Marguerite Duras, de Sagan à Joyce Carole Ouates en passant  Charles Juliet et  Chahdortt Djavann et lus par une pléiade d'acteurs  aussi prestigueux que Fanny Ardant ou Catherine Deneuve... Une somme de merveilles dont je reparlerai ici bientôt et souvent ! 





Par Ameleia - Publié dans : Macha Méril - Communauté : Salon Lecture
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 27 août 2009
Voici ce que j'ai reçu de mes 4ème V pendant les vacances.  Les Fameux acteurs des comandos littéraires.




4ème de couverture...
Un recueil de nouvelles fantastiques de jeunes élèves de la classe Vermeer 2009.
Rêves ou réalité, souvenirs ou fantasmes, impression de "déjà vu", de "déjà vécu". Folie ou vérité? Cauchemar ou frisson d'effroi, crime ou vengeance...
Une adolescente possédée, un voyage à travers le temps, une métamorphose, une liaison impossible...
Est-ce une femme, un esprit ou une hallucination?
Huit nouvelles fantastiques écrites par un groupe de jeunes auteurs, garçons et filles d'une classe nommée Vermeer...

Cette ouvrage est disponible sur http://www.thebookedition.com/nouvelles-fantastiques-de-vermeer-de-eleves-de-vermeer-classe-2009-p-21436.html
au prix e 7,5 euros.


Aux 4ème Vermeer.

Que dire ? Quelle reconnaissance ! Quelle année folle ! A vous, je vous dédie ma fierté et mon épuisement ! Vous avez été au-delà de l'énergie que j'ai pu développer. Vous avez su faire aboutir ce projet au-delà de mes forces en respectant la démesure de mes espoirs. Ce recueil de nouvelles clot et parfait notre projet sur la chaîne du livre. C'est vous seuls par votre initiative qui l'avez accompli. Chapeau bas ! Vous voulez une note ?

Tout cela s'est fait grâce à votre énergie parce que vous avez fait porter votre intelligence du bon côté, du côté de l'intelligence collective. Je mesure en tenant ce petit ouvrage dans mes mains combien il vous en a fallu et à quelle hauteur vous avez porté l'exigence littéraire. La littérature ne peut pas se satisfaire de demi mesure et croyez-moi vous avez tenu la hauteur en gardant les pieds sur terre, ce qui est rare et admirable. J'ajoute que par votre élan collectif, vous rompez avec une tradition individualiste fortement ancrée dans le monde littéraire. Je suis plus qu'émue : admirative et fière de vous.

PS : j'ai bien sûr largement entamé la collection de Tic-tac que vous m'avez offert et qui trône fièrement sur le bar à la maison !
voici la preuve...

Le bac à tic-tac


Un merci particulier aux signataires de ce recueil : Camilla, Manon A pour sa génial photo en couverture, Manon T, Sonia, Léa et tous les autres que je n'oublie pas, surtout pas et dont les noms sont définitivement gravés sur le livre.




Par Ameleia - Publié dans : CANCRERIES - Communauté : ARTS DES MAINS ET DES MOTS
Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires - Recommander
Mercredi 12 août 2009

Phileas Phog chez les Marx Brothers.

                                                     

             Explore-toi toi-même le plus loin possible hors de toi dit le sage à l'entrée du Temple du Routard. Tous les grands voyages commencent souvent au mieux par un défi, au pire par un mal entendu. Chez S.J Perelman, qu'on connait pour être le scénariste des Marx Brothers,  ça ne peut commencer que par un canular : un scénariste Perelman (lui-même) et son ami  caricaturiste Hirschfeld sont subitement embauchés  pour faire le tour du monde afin  de pimenter une comédie musicale aux prémices désastreux. De la comédie musicale, il ne sera plus question, des deux compères et de leurs coups manqués si. Les voilà qui  s'embarquent sur un cargo douteux qui oscille entre l'arche de Noé et la cour des miracles. L'épopée est héroï-comique qui va porter les aventuriers plutôt poltrons et empotés par delà les cartons pâte d'Hollywood, aux confins de l'Orient et de l'Europe : Penang, Ceylan, Bombay, Le Caire, Pompéi, Paris, Londres... 
  
        
        Le récit de voyage est un genre sérieux avec lequel on ne plaisante pas. Chez Perelman, il se joue sur le mode de la farce. Le dépaysement est au contraire l'occasion de porter un regard léger et hyperthéâtral sur le monde. Perelman saisit l'essentiel dans une phrase,  restitue le monde selon le Broadway des premières couleurs, dans l'urgence et à travers la lentille d'un 8 millimètres. Le détail est insolite,  le gros plan immédiat, la phrase mobile comme un mouvement de caméra. Voici par exemple la Chine hollywoodisée, rouge de son mythe de la pagode et de l'actrice, tassée dans ses boutiques de souvenirs avec ses parfums fumants de faux opium et de vraie cocotte. Pour chaque ville visitée, le lecteur s'amusera ainsi d'un cliché saugrenu : un pique-nique au tapioca en Malaisie, une vente d'éléphanteau d'appartement à Bangkok jusqu'à ce stage d'entrainement dans les studios d'Hollywood, à mourir de rire. 

   
    Un récit alerte, drôle, très drôle parfois, foisonnant de trouvailles : un beau cabinet mouvant de curiosités cinématographiques.


S.J Perelman, Tous à l'ouest, Le Dilettante, 2009, 256 pages.

©Amélie Rouher
Article paru dans le Magazine des Livres N°15



Par Ameleia - Publié dans : J.S PERELMAN - Communauté : Vos articles nous intéresse !
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Vendredi 7 août 2009
La Créüside, l'instant où le féminin fut possible.               



                                                                               L'empire latin, Rome, toute la méditerranée auraient-ils pu être fondés par une femme ?

Bien sûr ! La preuve en est faite puisque Magda Szabó l'a écrit. Imaginons. Après le ravage de Troie, contre la dictée impérieuse des oracles, ce n'est pas le grand Enée, le père fondateur, mais sa femme, Créüse, initialement condamnée à mourir sur les ruines de Troie, qui prend les pénates de la ville et s'embarque pour fonder le plus grand empire que la terre ait jamais connu : Rome. Voilà une mythique injustice rétablie : l'épopée en a marre de tuer ses bonnes femmes sur l'autel de la raison d'Etat ? Si à la place on essayait de tuer les bonhommes ? Les héros réduits au silence, comment peut se dessiner un empire intégralement conquis et pensé par une femme ?
 
      Voici l'excellent tour de passe-passe romanesque imaginé par Magda Szabó. En un instant,  l'Enéide devient La Créüside.  « L'instant » , c'est le moment où dans une scène héroï-comique, grâce à une nourrice culottée, Créüse se débarrasse du pleutre Anchise puis tue « ce lâche, ce bon à rien sacré et privilégié » d'Enée. Et voilà comment pour la première fois de toute la littérature en épée, on voit la porte dardanienne franchie par une femme en travesti. Tout cela est tellement excitant qu'on veut encore fantasmer la suite : Créüse à la guerre se coupant le sein, soumettant les peuples à ses charmes, imposant la paix sur son char aux côtés d'une Didon engagée en faveur de la parité et de l'égalité des sexes ? Trêve. L'épopée n'est pas le genre de l'utopie. De grâce, que le regard féminin ne nous force par à tomber dans les bleuettes pacifistes ou les fantasmes, du reste fort alléchants, d'un The L word en peplum.

    Le coup de force de Magda Szabó  est de changer le point de vue sur les grands épisodes et les héros de l'Enéide sans jamais pervertir les codes de l'épopée. Car on ne peut pas désobéir aux ordres d'Ananké, le destin. Les guerres auront lieu, Didon mourra sur l'autel du renoncement héroïque, les peuples seront soumis par la violence, Rome avec la génération des Julii sera fondée. On ne peut pas conquérir un empire en femme fardée : pour fonder Rome il faut mettre de côté les tentations de l'intime et se mettre au service d'une destinée collective. Le jeu n'est pas de mauvais goût et n'a pas mauvais genre. Créüse ne peut pas être une féministe avant l'heure, elle ne peut être qu'une virago de l'honneur qui doit coûte que coûte porter les trois grands piliers romains : la virtus, le courage, la constiantia, la fermeté, la fides, la loyauté. Au même titre qu'un homme. Ici, l'exigence épique est d'autant plus difficile à tenir qu'elle est portée par une femme.
    Loin des humanistes de l'entre-deux guerres, Magda Szabó  récuse toute forme de complaisance poétique ou fantaisiste. Pas de hérissons pour se faire écraser sur les routes de Grèce, de jardinier pour épouser les princesses en sirotant des limonades, comme chez Giraudoux. Créüse ne s'entrave pas dans ses robes comme la Jocaste de Cocteau. C'est une vraie guerrière aux côtés de laquelle l'Antigone d'Anouilh mérite son lot de fessées. Pas d'amour donc au programme de la Postérité pour les héroïnes. Le Héros peut bien se détendre dans les bras de Didon entre deux épisodes épuisants, pour l'Héroïne, pas de chichis, c'est «carrément impossible». Définitivement non ! Jamais le Saphisme ne participera aux  fondations du socle latin : « Le fondement de toute nation est l'obéissance et la moralité. Qui oserait mettre la nation en danger ? » Tout est dit.

        En réécrivant l'Enéide, Magda Szabó veut des femmes de tête et d'action. Qui n'est pas massacrée est condamnée à participer au massacre. Ce qui l'intéresse, c'est le seuil de résistance politique et historique des femmes, saisi dans un contexte extrême. Hécube en femme de choix est forte et intrigante. Caeta est la nourrice rebelle capable d'inverser le destin d'un coup d'épée. Cassandre n'est pas cette « détraquée  ou une vieille fille inspirée par les Dieux» inventée par la légende, elle incarne la vraie lucidité politique de l'homme d'Etat et de la raison que personne n'a voulu écouter parce qu'une nation ne peut « supporter sans réagir une vérité destructrice ». Créüse veut des femmes de loi. Elle veut aussi des guerrières couillues en habit sanglant, et lucides. Elle admire Camille reine des Vosques, à l'image de Penthésilée. Elle veut adorer des déesses nécessaires qu'on ne convoque pas à tout bout de champ ! La voici : c'est Echiès, soeur rivale de Vénus, capable de changer le cours du destin en foudroyant celui ou celle qui vient d'en formuler le voeu. Cette Déesse en ceinture d'explosifs, on réfléchit avant de l'invoquer ! En revanche, Créüse déteste la superstition : la célèbre Sibylle de Cumes auréolée par la légende qui ouvre à Enée la porte des Enfers est « une sorcière de bas étage » crasseuse et percluse de rhumatismes, même pas « effrayante, seulement pitoyable. » Pas plus que les contemplatives, Créüse ne plébiscite les amoureuses : Didon est une enfant gâtée qui minaude dans sa Carthage de Cocagne et s'entortille autour de couteaux de tragédienne. Lavinia est programmée et classée par son statut même de Virgo indignée et pleurnicharde, tout juste bonne à réfracter la conscience romantique du lecteur contemporain.
  
     On l'aura compris, L'instant est un roman profondément politique. C'est une dénonciation des tentations mystificatrices de la littérature et de ses très faciles récupérations politiques.  Relire et corriger les épisodes épiques en pointant leur caractère infiniment polysémique, c'est aussi apprendre à se méfier des légendes : « Pourquoi les gens croient-ils en ce qui est impossible, inimaginable, invraisemblable, alors qu'ils ne peuvent admettre la vérité ? »  demande Créüse.
    Magda Szabó a connu la répression stalinienne.  Comme Virgile à la barbe d'Auguste, elle témoigne qu'il « était plus facile d'écrire un hymne à la gloire d'un dictateur, bourreau sanguinaire de son valet hongrois » que de se taire. A travers la parole crue de Créüse, elle réhabilite toute une génération d'écrivains réduite au silence. « Pour moi, la littérature ne doit pas avoir les couleurs pastel du bonheur, elle doit être noire comme du sang séché » dit Créüse.  La Créüside est une réflexion profonde sur les portées manipulatrices des mythes et des textes de propagande dont l'épopée est la forme primitive.
  
     L'instant est le roman de toute une vie. Celle menée par la romancière contre les répressions communistes, contre la destruction de son pays dont elle voit le reflet exact dans Troie ravagée. Il lui fallait le cadre de l'épopée, pointant ses propres tentations mystificatrices et populistes pour le réinvestir selon un modèle politique résistant et éclairé.  L'instant est une oeuvre majeure qui relève de la nécessité universelle parce qu'elle porte sur  les manipulations du sacré une réflexion salutaire en ces temps fascinés par les obscurantismes. C'est pourtant un hommage incontesté à l'Enéide par l'immense équilibre entre le respect du texte original et le travail de l'imagination. L'écriture virtuose obéit à tous les tons, épiques, lyriques, élégiaques, satiriques, dans une alternance  subtile de gravité et de dérision. Le roman est cette immense puissance dialogique qui  permet  justement ce que ne permet pas l'épopée, un dialogue libre et critique avec les voix et les tons. Quand une oeuvre réussit, par le génie du grand écart, à explorer un genre fondateur pour éclairer ce qu'il y a de plus immédiat dans notre époque, on dit que c'est un chef d'oeuvre.

©Amélie ROUHER

Magda Szabó, L'instant la Créüside, Viviane Hamy, 2009, 357 pages.
Par Ameleia - Publié dans : Magda SZABO - Communauté : Top meilleures ventes livres
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Mercredi 29 juillet 2009
                   
                                Les graffonnis de Marguerite

               
                                                                               Il faut toujours être un peu fada pour s'intéresser aux dessins et graffitis d'un auteur. Ces petites margelles que des éditeurs scrupuleux ont passé des heures sous le rond de lampe à éliminer pour obtenir une édition « propre », certains les recherchent comme des scarabées d'or, les collectionnent et les méditent comme les indiscrétions de tous les possibles. Chaque gribouillis d'écrivain est-il une béance ouverte sur le secret de son oeuvre qu'aucun mot de l'oeuvre elle-même ne puisse révéler ? Si vous le pensez, vous voilà bien ! De quelle catégorie êtes-vous ? névrosé(e) façon midinette ou façon vieux dévot tirant la langue sur la liste de courses du poète ? De cette folie  douce on remarquera que les éditeurs aussi ne se sont jamais lassés.


    La très belle collection de Gallimard, Le promeneur, édite un recueil inédit de différents brouillons, dessins, croquis de Marguerite Yourcenar. Connaissant la dame, on ne s'attend hélas, à aucune coquinerie ! Tous les dessins renvoient de fait au travail de l'écrivain. Serait-on devant la révélation d'un génie méconnu ? Sous la romancière, le peintre ? Que l'on ne se méprenne pas. La prose de Marguerite Yourcenar est plus picturale que ses dessins ! Il y a plus de marbre de Delphes dans le corps d'Antinoüs, plus d'estampes dans le palais noyé de Wang-Fô, plus de cette noirceur ourlée d'or des tableaux de Dürer dans l'Oeuvre au Noir que dans une seule des Marginalia de Marguerite. Plus intéressants que les dessins dont la romancière se sert pour le plaisir d'illustrer ou pour figurer sa vision mentale, je retiendrais la très grande beauté des graffitis en grec et latin. Marguerite Yourcenar écrit sur des bouts de papiers ou sur ses abat-jours des formules latines avec un mélange fantaisiste de majuscules et de minuscules. Les graffitis sont comme des pâtes de fées jetées en tous sens sur la feuille. On sait que Marguerite Yourcenar conçoit ses projets autour d'un mot, d'une formule, puis au fur et à mesure que le roman prend forme, un gribouillis s'ajoute,  vient fendre la feuille. Un nouveau mot griffonné creuse une nouvelle verticale pour le roman. Ainsi, ces « griffonis » sont comme les petites antennes fantastiques de l'oeuvre, les «animula vagula blandula » de Yourcenar, les voyages de sa petite âme tendre et flottante lancée sur le papier.

    L'auteur Sue Lenoff de Cuevas se livre à une sévère épreuve de classification (inévitable) suivant les différentes fonctions que vont jouer les divers dessins. C'est très sérieux, érudit et d'une rigueur scientifique. Justement, on aurait aimé un peu moins de sérieux. L'auteur reste à la surface descriptive du dessin sans proposer de vrais risques l'interprétations. Pas de confiance accordée à l'intuition ; peu d'audace.  Il est vrai que ces dessins prêtent peu aux fantasmes et à la rêverie.  Dans ce cas, on se demande si ces dessins devaient s'assortir d'autant de commentaires. Les mots gribouillés de Yourcenar nous sont attachants parce qu'ils renvoient uniquement à l'oeuvre qu'on a aimée. On reste devant l'autel illisible de ces gribouillis latins, devant la magie sorcière des minuscules grecques ; parfois un brouillon nous rappelle un passage aimé. Ce recueil sera instructif et rassurant pour l'obsédé de vérité ; il sera émouvant pour l'amoureux que le tracé de l'oeuvre en train de se faire intimide. 
Ces dessins et gribouillis sont beaux en soi. Ils sont à prendre comme reliques et, comme tels, doux à caresser de temps en temps comme un vieux bois de bibliothèque.


Sue Lonoff de Cuevas, Marguerite Yourcenar, Croquis et griffonnis, Le promeneur, 2009, 182 pages, 26,50 euros.

Publié dans le Magazine des livres n°16- mai 2009.


Par Ameleia - Publié dans : Marguerite YOURCENAR - Communauté : Top meilleures ventes livres
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Vendredi 10 juillet 2009



Claire Paulhan.

« Je suis une défricheuse »


 
Claire Paulhan est une passionnée en eaux douces. Elle tient seule la maison d'édition qui porte son nom. Éditrice exclusive de l'intime, elle ne publie que les journaux ou correspondances de « ces grands noms dont personne ne veut » : Copeau, Jouve, Leiris... Surtout, c'est elle qui a eu la géniale audace d'exhumer et de publier le Journal de Mireille Havet.

La découverte des textes de Mireille Havet au fond du grenier tient du miracle. Comment sont-ils parvenus jusqu'à  vous ?
J'ai été la bonne personne, au bon moment, au bon endroit. Un de mes anciens professeurs, spécialiste d'Apollinaire venait de lire le Journal de Mireille Havet. Encore sous le choc de la lecture, il m'a persuadée de rentrer en contact avec Dominique Tiry, la petite fille de Ludmila Savitzky, l'amie et légataire des journaux de Mireille. Je suis partie en vacances avec un tapuscrit de 12 centimètres de haut ! Soit je passais de bonnes vacances parce que le manuscrit ne me plaisait pas, soit je passais d'excellentes vacances parce que le manuscrit était excellent. Bien sûr, c'est la deuxième solution qui l'a emporté. Je l'ai lu autour de moi à des gens peu habitués à ce genre d'écrits qui ont été eux aussi saisis de stupéfaction.

Pourquoi avoir retenu le Journal de Mireille Havet, nom méconnu du public, même averti ?
Je me suis retrouvée devant le journal parfait : bien écrit, complet, régulièrement tenu, sur une longue période, un journal monstre, que personne ou presque n'avait lu auparavant. Enfin, J'avais la chance d'être la première éditrice à qui il était proposé...

Comment avez-vous abordé le manuscrit ?
J'ai tout pris. J'ai sélectionné le moins possible. C'est très émouvant de voir le manuscrit lui-même. L'écriture de Mireille Havet qui peut paraître délirante, sous l'empire de la drogue, a une graphie qui ne l'est pas spécialement. Elle écrit en occupant toute la page. Globalement le projet diaristique est tenu très régulièrement, avec une volonté d'acier. C'est la seule chose qu'elle ait faite avec volonté. Pour elle, c'était un pari sur l'avenir extrêmement improbable.
 
Pourquoi Mireille Havet tient-elle ce journal ?
Je n'ai pas d'interprétation particulière autre que ce qu'en dit Mireille Havet elle-même. Elle était persuadée qu'elle avait une mission en tant que poète. Le poète est un être brulé, mais extra lucide, Voyant, au sens rimbaldien. Mireille avait l'intime conviction qu'elle n'écrivait pas son journal pour elle-même.
Je pense également qu'elle ne pouvait pas faire autrement qu'écrire. C'est une période où la psychanalyse n'est pas du tout entrée dans les moeurs. Je crois que des femmes comme Catherine Pozzi et Mireille Havet avaient trop de difficultés à vivre psychologiquement pour s'éviter de s'apurer par le biais du journal.

Considérez-vous qu'il y a une particularité du journal intime féminin ?
Oui, bien sûr ! Le journal est déjà un vecteur extrêmement plastique et malléable des aspirations de la personne. Plus encore pour les femmes dans des sociétés où elles ne peuvent pas s'exprimer complètement. Catherine Pozzi est une intellectuelle qui veut être traitée comme une femme intellectuelle et non comme un bas bleu. Virginia Woolf est préoccupée par les choses de l'esprit. Mireille Havet est préoccupée par son désir et par la forme lyrique de son désir.

Quelle est pour vous l'originalité du Journal de Mireille Havet ?
C'est le journal inédit de quelqu'un que tout le monde a oublié et qui revient à la surface de la littérature française avec une très grande force et évidence. Mireille Havet, elle-même, avait cette certitude que rien ne se perdrait, qu'elle serait un jour reconnue. Et c'est le cas. Une fois éditée, elle paraît comme si elle avait toujours été dans le paysage littéraire. Je crois qu'il y a une destinée de l'œuvre : un lien direct au-delà de l'histoire du manuscrit, au-delà de sa mort, entre elle, ses découvreurs et moi, entre elle et ses lecteurs. Regardez tous ces gens attrapés par la lecture de son journal qui servent de relais par delà la mort !
Pour éditer cette série de journaux comment avez-vous procédé ?
J'ai cherché des points de coupe. Il y a des ruptures dans l'écriture du Journal par exemple. Mais surtout, j'essaie de lier chaque tome à des personnages de femme.  La période entre 1918 et 1919, Mireille aime la comtesse de Limur. Puis vient Marcelle Garros entre 1919 et 1924. Enfin, il y a Reine Bénard entre 1924 et 1927.
 
Craigniez-vous une récupération, que Mireille soit classée dans une littérature de « genre » ?
Un livre a le public qu'il mérite. Mireille Havet est assez grande pour se défendre elle-même. Son écriture est suffisamment forte pour échapper à toute forme de confiscation.

Quel tome conseilleriez-vous pour commencer ?
Le journal 1918/1919. C'est le premier tome que j'ai publié qui correspond en réalité au milieu du Journal. Mireille Havet découvre pendant la guerre qu'elle aime les femmes. Par ailleurs, beaucoup de ses amis meurent. C'est un moment charnière pour elle. Dans ce volume, elle décrit la fin de la guerre, la réjouissance des autres quand elle ne s'en réjouit pas du tout. Cela marque une étape de sa maturité. C'est intéressant pour le lecteur de commencer par là.

Il y a une suspicion sur le genre du journal intime. Pourquoi vous y intéresser ?
Les correspondances ou le journal sont une sorte de matériau brut. C'est toute la différence avec les Mémoires qui ont pour moi un côté « trafiqué » : tous les témoins sont morts, l'auteur est le seul à pouvoir témoigner et se tresser une couronne de laurier. Dans le Journal, même dans l'inégalité des moments d'intérêts, il y a quelque chose de touchant. Je ne demande pas qu'un journal intime soit intéressant tout le temps. Je demande qu'il représente la qualité de quelqu'un et pas la vérité de son oeuvre. C'est un document existentiel. C'est aussi l'Histoire par les gens qui l'ont faite qui me passionne.

Vous faites le travail d'éditeur le plus difficile qui soit : travailler sur des manuscrits autographes. Qu'est-ce qui vous a portée vers ce choix ? 
J'aime beaucoup être en présence du manuscrit. C'est la vérité de l'écrivain. On sait que lorsqu'un écrivain meurt, ses écrits intimes ont un côté « bombe dégoupillée » pour les familles qui s'empressent vite de censurer pour que le propos soit plus lisse. Je préfère aller à la source, recopier moi-même les manuscrits.  J'ai ce côté « scribe », ce côté « moine ». Si je peux publier quelques correspondances ou journaux et les éditer bien, je n'aurais pas été inutile sur la scène de l'édition contemporaine.

Pourquoi situez-vous vos publications uniquement entre la Période de l'affaire Dreyfus et 1968 ?
C'est entre cette période et la Seconde Guerre mondiale qu'a explosé le genre autobiographique. Il y a une prise de conscience du rôle des intellectuels dans la société et dans la vie intime qui est majeure à cette époque. Une grande  quantité de journaux n'a pas encore été publiée.  e ne publie rien après 1968, parce qu'il faut bien « borner » mon champ d'action et parce que je préfère travailler pour des auteurs morts et oubliés. Par ailleurs, les vivants ont déjà leurs éditeurs.

Il y a une différence à publier le journal d'un vivant et le journal d'un mort ?
Pour éditer un journal, il  faut qu'il y ait le feu de l'authenticité : c'est-à-dire qu'il n'ait pas été publié du vivant de l'auteur. Ecrire pour publier, c'est orienter et censurer et cela fait basculer le genre du côté des Mémoires. J'aime bien jouer ce rôle qui consiste à exhumer un mort pour qu'on ne l'oublie pas. Je suis une défricheuse.

L'une de vos particularités est de  travailler seule. Réussissez-vous à être juge et arbitre ?
Quand on travaille beaucoup sur un sujet, on finit par le connaître. Et puis je ne travaille pas vraiment seule dans la mesure où des chercheurs, des autodidactes mes proposent des publications et se chargent de l'annotation. Pour le reste, je fais beaucoup de vérifications que ne font pas les autres éditeurs.  La seule chose que je ne fais pas, c'est imprimer. Je travaille à l'ancienne, mais avec des outils modernes, comme Charles Péguy dans sa librairie des Cahiers de la Quinzaine. C'est mon modèle absolu.

Entretien publié dans Le Magazine des Livres n°17 (juin 2009)




Découvrez les éditions Claire Paulhan



Par Ameleia - Publié dans : Mireille HAVET - Communauté : Top meilleures ventes livres
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 9 juillet 2009
Entretien imaginaire avec Mireille Havet


La critique est arrivée en avance. Soudain un nuage de fumée électrique surgit sous ses yeux ahuris. C'est Mireille Havet. Elle apparaît, les yeux cernés de noir, dans sa tenue de scène d'Orphée où Cocteau lui faisait jouer le personnage de La Mort. Ça tombe bien mais la critique n'a pas prévu l'atterrissage. De plus, elle est novice et elle a trop préparé ses  questions. Ça s'annonce mal...





La CRITIQUE : Enfin, pour un écrivain telle que vous revendiquez l'être, le journal doit bien servir à quelque chose... Un laboratoire ? Un crachoir ? Un art poétique en mouvement ?
Mireille H. Bonjour ! Madem... Madame ? … Un art poétique ? Quel vilain mot ! Mais enfin qui est cette critique de quatre sous qu'on m'a fichée ? 

LA CRITIQUE : (opiniâtre) En dernier recours serait-ce la recherche d'un art de vivre ou d'un savoir-être ?
MIREILLE H : L'art, c'est l'urgence de vivre et l'écriture, sa saisie immédiate. Il n'y a rien à savoir. Cette critique est incompétente, à la fin ! Vous voulez mon secret ? La nouveauté par dessus tout m'attire ! Pas de limite, pas de frein, pas de contrainte ! La libre course éperdue avec le vent dans les oreilles et le paysage qui roule de chaque côté. Vous n'avez qu'à lire mon Journal édité par l'exquise Claire Paulhan ou l'excellente biographie de Emmanuelle Retaillaud-Bajac chez Grasset. Elle ne fait pas de théorie idiote ! En plus elle est fort jolie, ce qui n'est pas votre cas ! (Saisissant un ange au vol, elle le mange.) On n'aurait pas pu m'envoyer une critique moins moche au lieu de cette hystérique grimacière ? (silence digestif)  Vous avez quel âge ?

LA CRITIQUE : Je viens d'avoir 34 ans.
MIREILLE H : Oui, c'est ce que je disais. Vous devriez être morte ! A votre âge je l'étais et ça n'a pas la tonalité de gâchis dont vous parlez. Je n'existe vraiment qu'à travers les femmes. C'est la seule chose, ma pauvre amie, que vous avez su voir ! On se demande pourquoi. Oui, j'ai lu votre article débilitant. Comprendre mon oeuvre est aussi imbécile que chercher à comprendre l'amour ! Il n'y a pas plus de littérature par sa distance et son ambition qu'il n'y a d'amour pré-conçu et raisonné. J'ai écrit comme j'ai aimé, comme on se jette dans le vide. Quelle honte de faire de la fiction avec les femmes qu'on aime ! Ne voyez-vous pas qu'elles sont au-dessus de la littérature ? Elles n'ont pas besoin d'elle pour se mettre en valeur. A la littérature non plus elles n'apportent rien. Elles sont trop pures pour être intéressantes publiquement. Ce ne sont pas des cas ! Vous me posiez une question ?
La critique : Nnooorgghn... (la critique s'étrangle) vyotre yeu, votre iiih  artpotyétique ?
Mireille H : C'est simple. Je n'ai écrit Carnaval que pour me débarrasser de Madeleine. Si on fait de la fiction, c'est pour assassiner ses vieilles maîtresses et se dégager des plages de vie plus agréables. Il n'y a pas d'ambition Mireille ! Il n'y en a jamais eu. J'écris parce que je ne peux pas faire autrement, ce qui est la seule excuse et raison d'être de l'écrivain.  Quand on dit ça à un critique ça le défrise ! D'ailleurs, regardez vous ! Si la Création existe, c'est un corps de femme qui la déclenche et c'est un corps de femme qui la finit. Mon Journal c'est un ressassement de feu d'artifice ! Je suis un Minotaure ! Il n'a jamais servi qu'à ajouter des bûches au bûcher ! Voilà ! Voilà mon art poyétique, Mademoiselle !
La critique : Voulez-vous finir l'article à ma place ?  Je vous préviens, il vous reste moins de 200 signes, au-delà le rédacteur en chef coupera.
MIREILLE H : Pfff... au fond ça vous plairait qu'on me censure. En fait de « critique » vous courez après les écrivains pour qu'ils vous fouettent avec la …. comment dites-vous ? … Ah! oui ! la «cravache du désir» ! Vous osez les mortes ? C'est courageux. Ma pauvre enfant, avec ce que vous écrivez, vous ne méritez même pas d'être déculottée par un fantôme ! Bien à vous ! (Elle s'envole. La critique reste seule, le bec dans l'eau, comme d'habitude.)

Entretien publié dans le Magazaine des Livres n°17 juin 2009


Par Ameleia - Publié dans : Mireille HAVET - Communauté : ♦ Lecture pour tous ♦
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mardi 7 juillet 2009
 Vies imaginaires de Mireille Havet.
"je serai abracadabrante jusqu'au bout" (Partie I)


À Claire Paulhan et Solenn, pour m'avoir toutes les deux révélé ce génie foudroyé de la littérature..  

Elle naît dans le Médan de Zola, tutoie Apollinaire et fume l'opium avec Cocteau. La « petite poyétesse » publie à 15 ans son premier récit que préface aussitôt Colette. Elle rêve cubiste, son esprit danse Diaghilev et son coeur balance entre « L'après-midi d'un faune » et les foxtrots du faubourg Saint Germain. Entre le lustre bohème de l'aristocratie finissante et la demi-misère, Mireille Havet a connu le fol envol des années 20. La Modernité c'est elle ! La liberté de créer sa vie,  d'incarner tous les scandales, c'est elle !
Vertigineuse opiomane. Lesbienne totale. Amante absolutiste. Don Juanne aux conquêtes exponentielles. Elle vit l'âge d'or des poètes en même temps qu'elle grille sa « Jeunesse perdue » dont elle incarne plus encore que Radiguet le destin foudroyé. Elle meurt dévorée par les drogues et la folie à 33 ans. Pour une raison inexplicable, l'oeuvre de Mireille Havet s'est laissée oublier dans un grenier du Loir-et-Cher pendant plus de 70 ans. Un Journal et un unique roman Carnaval, des lettres et agendas, ces lambeaux de chefs-d'oeuvre exhumés par miracle sont magistralement édités par Claire Paulhan. Billet d'entrée pour la Valse-Génie de la plus Pure des Impures.


« Méchant garçon de fille adorée ! »
L'enfance est un tableau impressionniste. L'ombre, c'est la couleur. La profondeur, c'est le blanc. Médan, près de Paris. 1908. Léoncine, la mère, coud sous la Charmille. Christiane, l'aînée, joue avec des herbes de chiffon. Il est 16 heures. On le sait aux ombres bleues sur le cresson et au reste des tartines de confiture posées sur la table. D'en bas, on aperçoit Mireille, grain de sésame noir en tablier blanc épiant le monde à travers des persiennes. Elle a 10 ans. Le peintre a vu ses yeux en charbon de flamme. Le peintre c'est Henri Havet, le père, un peu doué pour la lumière, paraît-il, mais surtout grand spleenétique. C'est de lui que la petite tient cette lueur mortelle. Voilà. Pas trop d'école ; l'orthographe est vagabonde. L'argent manque souvent, mais on vit bourgeoisement sans contraintes : de littérature, des pointillés peu rentables du père et de la bohème fin de siècle. « C'est tout ! On va dormir... et le rêve commence » (Journal, 19 décembre 1915) Si le grain ne meurt, la petite deviendra écrivain. Si le grain ne meurt, justement c'est parce que le terrain est fertile. L'éducation est un brin herbe folle. Pas de tutelles, dans ce cénacle cultivé et dilettante dont le père est le héros absent. Mireille n'a pas retenu les leçons du très catholique collège Sévigné : la culpabilité, la fidélité, le dévouement et l'ordre qui font les bonnes épouses, elle les abandonne à la responsabilité douce de sa mère. Déjà personne ne lui résiste. La petite noiraude est une enfant prodige doublée d'un démon adorable. Non seulement elle n'a pas de maîtres, mais ses mentors sont ses admirateurs. Pas de Barbe bleue dans la vie de Mireille ! Comme dans les films de son double futur, Cocteau, les portes du château s'ouvrent devant elle, à la volée. À 10 ans, elle tire la barbe d'Izambard, le professeur de Rimbaud et destinataire de « La lettre du Voyant ». À 13 ans, elle affole Paul Fort, trousseur impénitent et poète ; dans la foulée elle impatiente Gide et déride le vieux Valéry (1). À 15 ans, Apollinaire la publie à côté de Max Jacob. Un an plus tard, Colette, entre deux chatteries expertes, la préface. Mireille ne cille. Mireille prend tout. Mireille se vautre sur les coussins de Nathalie Barney. Mireille ne remercie pas. Parce qu'on n'est pas redevable du souffle qu'on apporte. C'est un vent, c'est la fringale qui vous nourrit. Apollinaire l'appelle « ma petite masque », lui avoue qu'elle est « une gonzesse de premier ordre ». Elle lui répond comme on se tape dans le dos et l'appelle « Bonhomme Guillaume ». Le monde des arts n'a pas fini de s'agenouiller devant cet autel voltigeant.
Mais déjà, Mireille s'en fout. Elle est poète, et seul le monde autour d'elle semble le découvrir. Déjà, les femmes ont pris tout l'espace. Tragiquement, elles prendront l'ascendant définitif sur sa carrière littéraire, dévorant son coeur et ses ambitions dans une exceptionnelle escalade des désirs.

Carnaval de jupons
Comme il existe des types de touristes, des têtes à chapeau ou des catégories de motard, bien sûr qu'il existe des genres de lesbiennes ! Bien sûr, Mireille n'en est d'aucun puisqu'elle les est toutes. Lesbienne absolue, le « méchant garçon de fille adorée » fait le saut du tremplin sous le chapiteau fou de l'après-guerre. Oui, la mode est au monocle et ces dames trouvent, paraît-il, le vice plutôt seyant. Mais pour Mireille, quitte à être amorale autant l'être Pure ! Mireille n'aime que. À 18 ans, elle a déjà tous les clignotants : chapeau claque, cravate mauve, canne de jonc et nuque rasée. Mais si on la voit de loin, c'est parce que là où ces « vieilles macaques » agitent leurs monocles comme des plumeaux contre l'ennui conjugal, Mireille elle, ne joue pas. Mireille c'est l'Arlequin Essentiel. Le « Mireö » de Paul Fort a des grâces enfantines. Mètre 50 et poids d'oisillon. Elle a le chien affolant des forces fragiles et l'intelligence chafouine des grands vulnérables. Mireille ne plait pas, elle ensorcelle. Elle ne séduit pas. Elle foudroie. Que peuvent lui trouver ses dizaines de conquêtes, ce Carnaval de jupons à plumer le plus zélé des biographes ? De la semi-mondaine à l'honorable épouse, de la femme-enfant à l'idole baguée, famélique ou douairière, talentueuse animale, Générale ou mirlitonne, ourse ou fontaine, elle les veut toutes. Et toutes lui cèdent. Elle n'est pourtant pas si belle... Mireille est irrésistible. Indéfinissable. Elle a le champagne amoureux et une mâle audace qui caresse et magiquement déshabille. Une espèce d'Ondine play-boy. Une beauté de luciole fantasque avec toujours sous la prunelle, cette grâce mortelle des funambules. 
Sensuelle, hyper-sexuelle sans doute, talentueuse amante sûrement, le Journal renferme des narrations érotiques à faire frémir les initiées, à faire basculer les initiables. Averti(e)s, ne pas s'abstenir ! Colette, Renée et le cortège des Violette sont au pire des bigotes à bluettes, au mieux des Stars Bollywood ! Qu'on lise par exemple cet extrait à teneur intermédiaire : « Une terrible, une animale, une dévorante sensualité est en moi, pesante et gluante jusqu'à mes doigts avides de se faire plus insinuants de caresses, de posséder, de faire chanter un corps de femme, une chair miraculeuse et savoureuse comme celle de Madeleine. Ah ! Nos dernières nuits, où elle criait, rauque et donnée : "Je suis à toi. Tiens ! Prends-moi, tu m'as toute. Sois heureuse. Donne-moi ta bouche. Tu m'as toute. Je jouis dans tes mains." […] Je ressentais une joie mêlée à un tel orgueil de faire crier et jouir cette femme si pliée, si apte, si expérimentée à toutes les voluptés, à tous les vices, à toutes les possessions ! Et l'aube où nous roulions, mêlées et gémissantes, nous trouvait accolées l'une à l'autre, bras enlacés, et dormant, brisées... et infernales, comme deux anges déchus. » (Journal, 25 juin 1919)
                                                                                   
Qu'on soit dans les bouges de Montmartre ou sur le divan d'un Palace à Capri, sous les brumes de l'opium, la quelqu'une aura toujours les traits de l'Amour Fou. Mais qu'on ne s'y trompe pas. Sous l'oeil cajoleur et mutin, la demande d'amour tient de l'Ogre. Comme les lionnes, Mireille est une dominatrice dominée. Elle règne vite, mais elle s'ennuie tôt. Ce qu'il lui faut c'est un amour qui la fasse souffrir. Le voilà ! C'est Madeleine de Limur, (la belle qu'on vient à l'instant d'entendre crier). C'est « un poison, une audace ». Rousse casquée, fausse comtesse, perverse authentique, Madeleine, c'est du toc de grande classe. On imagine aisément le synopsis : Madeleine, 39 ans, péché incendiaire. Contre Mireille, 20 ans, jeune incendie. Appétit « d'anunziesque » contre dévoration « wildesque », c'est un amour fou de miroir et de repoussoir. Mais on sait tous qu'au pâturage de l'ardeur, le petit lion se fait toujours dompter par la grosse tigre foldingue. Et voici comment on va « droit à l'enfer, par le chemin même qui le fait oublier » (Journal, 27 août 1919). Tous les grands amours de Mireille auront cette saveur de bûcher ardent avec cet avant-goût amer de cendre mâchée. La passion ignore l'expérience. Le repos anéantit. La fidélité est ridicule. Mais la souffrance est exquise et Mireille jouit de sa lamentation : « Je souffre d'aimer trop et que l'on m'aime. Je souffre d'être si exigeante et si difficilement heureuse. Je souffre de cette différence qu'il y a entre la vie quotidienne et celle que j'imagine. Je suis incorrigible et ne me résigne à aucun arrangement.» (Journal, 8 mars 1925) La stabilité est un état instable, un exutoire en pousse un autre. Que l'amour soit impossible, c'est l'Injonction  pour vivre dans les crêtes. Avec pour moteur, la cravache emballée du désir...
   
« En partance vers d'autres seuils... (2) »
La cravache, avec quelques stupéfiants, ça donne du charme aux coups ! À ce jeu, l'opium est succulent. Il sanctifie la douleur, il anéantit l'absence, il ouvre la chair, déifie la mollesse et s'il entr'ouvre la porte des Enfers, c'est avec des fumigènes noir et blanc de cinéma. Quand Mireille, à 20 ans, « tire sur le bambou » en même temps que sur les tétons de Marcelle Garros, la pratique de l'idole noire est à la mode, érotique et végétale. Mais on connaît l'emballement des toxiques. Héroïnomane, cocaïnomane, morphinomane, « piquomane », comme elle le dira en fin de vie, la drogue, c'est un film muet qui déroule sa bobine noire, d'extases, de cauchemars hallucinés, de drames et de mort. Sous les beaux violons, sifflent la gifle aveugle et le rire jaune de Dorian Gray. 
Les voyages idem. Mireille file à travers l'Europe comme « à travers le filet aveuglant des caresses et des douleurs ». Amours. Désamours : il y a l'Italie surtout. Venise forcément, féminité mortelle sur ses jambes d'eau. Comme Mireille. Mais « le voyage fatigue vite ». Mireille fuit le chaud pour le froid. Les lacs suisses lui donnent des envies de Vésuve. Amboise et sa campagne angevine appellent les orients multiples de Turquie. À Paris sous l'étuve, elle exige les automnes lessivés du Mont-Dore. La Grèce « criarde, potinière, curieuse, embrouillée, voleuse, cruelle » appelle Raguse faite « de mille feuilles d'acanthe ; d'anges aux ailes de plumes et de couronnes (3) ». Le Journal est un Carnet de Voyage exceptionnel. Parce que Mireille voyage beaucoup, s'extasie et s'ennuie vite, ses évocations n'ont pas le temps d'être documentaires. Ce sont des instantanés de vision. Ces pages qui témoignent d'un amour profond de la nature puisé aux sources de l'enfance sont sans doute les passages les plus apaisés du Journal.

« J'affleure tout et je ne possède rien à fond »
Mireille Havet fait partie de ces rares auteurs pour lesquels la vie est indissociable de l'oeuvre. Comprendre sa vie c'est comprendre le Journal et l'absence cruelle de production romanesque. Mireille n'est pas romancière. Déjà, on n'oublie pas ses manuscrits dans les chambres d'hôtel ! Jeunesse perdue et Conversations après minuit ont disparu ainsi lors d'une nuit d'errance. Il reste Carnaval, mise en fiction de sa liaison avec Madeleine de Limur. Pour autant, les meilleurs passages sont encore ceux qui sont directement tirés du Journal. Les moins bons sont ceux qui sont retravaillés à des fins romanesques. Pour écrire construire une oeuvre, faire des romans, il faut avoir une ambition. C'est du travail, c'est une astreinte, c'est un rendez-vous douloureux enduré sur le temps durable. Mireille n'a pas d'ambition sociale. En réalité elle n'en est pas capable. Mireille est un oisillon fou qui se cogne contre les grilles de sa cage. Certes, elle aurait pu s'accrocher au luxe. Mais c'est une bulle de champagne, elle ne capture qu'un luxe dématérialisé le temps de faire tinter ses chimères. L'autoritaire enfant terrible de Médan sera toute sa vie sous tutelle. Mais ce sont des tutelles d'instants. Les êtres qui la protègent sont des frères et des soeurs de « gigandole » qui vivent sur le même trapèze des mêmes acrobaties. 1000 francs par ci. 500 par là. Champagne ! Un sursis scandé de morts, celle de son père à 15 ans, celui de sa mère à 20. Autour d'elle le Génie se décime dans la maladie et les poisons. Le plus célèbre d'entre eux est Radiguet dont la mort déchire son proche ami, Jean Cocteau. Overdosée régulière, Mireille est un Minotaure qui s'est construit ses propres prisons. Elle meurt à 33 ans « à l'âge des prophètes et des crucifiés (4) ». Personne n'assiste à ses funérailles.

« Seule la chose impossible est féconde en beauté (5) »
Elle aurait pu être une grande critique littéraire, elle aurait pu jouer au théâtre, écrire pour le cinéma. On la demande à Hollywood auprès de… Chaplin. Celle qui naît avec des tapis volants sous les pieds, s'entrave dans des chimères. Pourtant cette absence d'horizon vital est la raison précise qui justifie le chef-d'oeuvre du Journal.
Le Journal de Mireillle Havet est le journal d'écrivain le plus original et atypique qu'on ait vu. Toutes les raisons psycho-narcissiques ou purement littéraires pour lesquelles on tient un journal intime ne prennent pas pour celui-ci. Certains tiennent un journal pour réfléchir, Mireille ne réfléchit pas. Certains écrivent pour se comprendre. Mireille comme tous les hallucinés extra-lucides sait tout mais ne se comprend pas. Certains écrivent pour prendre du recul. Mireille n'écrit jamais pour prendre du recul. Et quand elle en prend, c'est pour le renier follement la seconde d'après. Certains même font de leur journal une thérapie. Mireille ne veut surtout pas guérir.
    Comme tous les artistes de sa génération Mireille Havet a fait la conquête de l'irrationnel. Elle a cru aux pouvoirs de l'inconscient et appliqué la leçon immédiate du rêve. Ce bébé Apollinaire naturellement a bousculé les règles de la syntaxe classique. Incontestablement elle a incarné la révolution culturelle de ces arts qui pour la première fois découvrent qu'ils peuvent dialoguer entre eux. Picasso, Picabia, Copeau, Ninjinski, Eluard, Cocteau, tous ont croisé sa route, ont bu ou fumé avec elle. Mais aucun n'a entendu ce que nous seuls pouvont lire à présent : L'extraordinaire sensualité d'écriture du Journal. La phrase est un souffle irréfléchi, un incendie de caresse. Mireille écrit comme elle aime les femmes. Sa relation à la langue est une relation à la peau. Une érudition d'animal, fantasque, au génie automate.
Pour comprendre, lire et aimer Mireille Havet il ne faut pas être intellectuel, il faut être comme elle, aberrant et animiste. La vie de Mireille est un cubisme rouge d'aquarelle. C'est une noyade de brisures et de courbes qui s'équilibrent fragilement pour former une oeuvre d'art.  On peut lire son Journal comme un carnet de voyage, comme une chronique du siècle. Mais plus que tout, on y trouvera un chant d'amour fulgurant de beauté et de lyrisme. À l'image de la vie de son auteur, fantasque, rythmée et romanesque, ce Journal est la passion condensée d'une vie dans une seconde éternelle et inoubliable de lecture. Un phénix renaît toujours de ses cendres.

(1) Ce lifting de Valéry par Mireille est une pure fantaisie de l'auteure. Mireille Havet n'a vraisemblablement jamais rencontré Valéry.
(2) Journal, 5 avril 1917.
(3) Journal, 29 septembre 1924 et 8 septembre 1925.
(4) Cette excellente expression est de Emmanuelle Retaillaud-Bajac.
(5) Journal, 24 janvier 1924


À lire :
Carnaval, roman autobiographique suivi de 37 extraits du Journal, 2 Poèmes, 54 lettres, 50 articles, éditions Claire Paulhan, 2005
Journal 1918-1919, « Le monde entier vous tire par le milieu du ventre », éditions Claire Paulhan, 2003
Journal, 1919-1924,  « Aller droit à l'enfer par le chemin même qui le fait oublier », éditions Claire Paulhan, 2005
Journal, 1924-1927, « C'était l'enfer et ses flammes et des entailles », éditions Claire Paulhan, 2008
Mireille Havet, l'enfant terrible, Emmanuelle Retaillaud-Bajac, Grasset, 2008




Dossier réalisé pour le Magazine des Livres n° 17

Par Ameleia - Publié dans : Mireille HAVET - Communauté : Top meilleures ventes livres
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Samedi 4 juillet 2009

Les très bonnes compagnies de Fraigneau.

    Qui connait André Fraigneau ? Qui peut se vanter d'avoir lu « Camp volant » (1937) et se souvient de son profil d'esthète maigre qui marche avec l'élégance de l'homme de soie ? Sans que l'on s'en étonne, la postérité ne retient qu'un petit fait étonnant, d'un romantisme un rien people :  Yourcenar en fut à ce point éprise et éconduite qu'elle écrivit Feux pour se défaire de son amour. Mais Fraigneau fut surtout le parangon des auteurs de droite qui organisèrent l'offensive anti-Sartre et anti-Camus. Admirateur et défenseur de Brasillac, c'est sans doute à ce titre que l'histoire littéraire, grande rancunière, a livré sans nuance sa créature au jugement de l'Histoire.

    Fraigneau était l'ami de Cocteau grâce auquel il rentre chez Grasset comme lecteur. Proche de Max Jacob et de Coco Chanel, il a croisé la route des plus Grands : Giraudoux, Bernanos, Jouhandeau, Blaise Cendrars. C'est à croire que les mondains intelligents se consument sous le feu des génies qu'ils servent et aiment. Le dilettante prend le joli pari d'exhumer dans un petit volume très justement intitulé En bonne Compagnie , une vingtaine de ces portraits que Fraigneau écrivit entre les années 40 et 60 pour les revues Opéra, Arts et la Revue des deux mondes.
    
    Ce sont là des portraits uniquement. Du peintre au romancier en passant par le grand couturier, Fraigneau nous offre une promenade  d'agrément  au coeur du Génie de l'entre-deux et de l'après guerre. Anna de Noailles, Paul Morand, Christian Bérard, Christian Dior, Radiguet, chaque  portrait est un joyau de regard. En physionomiste acéré, Fraigneau trouve pour chacun l'angle subtile et inattendu : pour Anna de Noailles c'est « sa voix d'argent fluide, énergique et caressante » qu'il oppose à la parole « maliciôse » de Louise de Villemorin et au « feu roulant de ses gestes.» Il faut lire le portrait en action de Christian Dior, journée happening du petit déjeuner aux confitures de myrtille aux fouillis de tumultes des ateliers. Le critique adapte son style à son modèle. Pour Dior, le style a « la fureur de fini » aussi alerte qu'un croquis de mode. Pour Paul Morand, c'est une mélancolie nonchalante et retirée. Mais rien ne vaut les pages exceptionnelles sur Radiguet :  lyriques et extra-lucides sur le « dernier franc tireur en date qui soit venu rappeler le style français à son devoir de droiture, de vitesse et d'efficacité. »

    On reconnaît un vrai chroniqueur mondain en ce qu'il démondanise son monde. Fraigneau est de ceux-ci. Fidèle à l'idéal de clarté des classiques, il est plaisant sans artifice, élégant sans emphase, profond sans la vanité des profondeurs. Il est vrai qu'il a la chance d'écrire à une époque où la Critique est honorée et à ce titre, participe avec éthique et lucidité à l'histoire littéraire. Fraigneau nous rappelle une manière d'idéal démodé de la critique, une ruse élégante d'entrer dans le visage et les manières de ses contemporains avec l'urbanité et l'économie de moyen des Classiques. Plus qu'un témoignage documentaire, ces portraits anti-people sont des leçons de dignité critique dont nous serions bien éclairés de réinstaurer l'enseignement dans les écoles de Journalisme.


Pour le Magazine des Livres n°16
http://www.magazinedeslivres.com/


Par Ameleia - Publié dans : André FRAIGNEAU - Communauté : Top meilleures ventes livres
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mardi 30 juin 2009

                    Radiophonie d'une mort annoncée.

    Alexis, la quarantaine percée, est un scénariste plein d'espoir. Il n'est vraiment pas passé loin du prix de la Pomme d'Or. Pour sa consolation, le métier détient le plus beau des paradoxes : même peu connu, quand vous êtes cinéaste, les gens ne se présentent pas, ils tombent du ciel en se croyant votre étoile. Le malheur c'est que ça marche ! Un soir, c'est Sammy qui lui tombe dessus. En réalité l'importun tombe à pic. Sammy est un ancien taulard de première classe spécialisé dans la joaillerie, un gentil loulou flingueur. C'est que la bête est attachante qui va convaincre Alexis de tenter son prochain scénario sur lui. Ainsi le travail se met en place au gré et tourments de la vie de Studio. Déjà, il faut tenir le décor : la vie de coulisses prend beaucoup de temps, du bureau du producteur hypocondriaque au lit de la  starlette hyperthermique ! Entre deux réflexions sur la littérature et le cinéma, on assiste au joyeux vaudeville d'intrigues et de ses coucheries de carton-pâte. Mais la vie est plus cruelle que la fiction qui l'inspire. Sans révéler la fin, le titre « Le film va faire un malheur » est à prendre au pied de la lettre. « Le seigneur de la Pègre » avait des attaches de Comtesse aux pied nus.
    Peu d'espace au commentaire, une gestion minimaliste de la description, la narration s'économise jusqu'à la didascalie pour laisser toute sa place au dialogue. Le narrateur aussi discret qu'un scénariste laisse la voix à des personnages étonnamment acteurs d'eux-mêmes. En réalité, le roman de Georges Flipo a toutes les qualités d'une pièce radiophonique dont le lecteur n'a plus qu'à inventer les voix. On retrouve là les atouts des précédents métiers de l'auteur : la radiophonie et la publicité. C'est dynamique, aérien et populaire. Pour le lire, on se prendrait presque à se planquer dans sa voiture surchauffée une nuit d'orage.

Georges  FLIPO, Le film va faire un malheur, Escales des Lettres, Le Castor Astral, 2009, 313 pages.
Article paru dans le Magazine des Livres de Mai
Par Ameleia - Publié dans : George FLIPO - Communauté : ♦ Lecture pour tous ♦
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Vendredi 12 juin 2009

L'art gourmand de la préface.


                                                                                             Il n'y a rien de plus ennuyeux qu'un recueil de préfaces. Imaginez que vous convoquiez quelques amis pour rechercher un cadeau à offrir à l'un des vôtres. Imaginez que soudain, l'un d'entre vous se lève, renversant le décor, et le regard furieusement illuminé, dise : « On va lui offrir un recueil de préfaces ! » Quelle folle idée ! A défaut de perdre un ami, votre cadeau finira là où il devait finir, à caler le pied de la lampe.
    Dans la galerie aux horreurs des cadeaux, il en va des recueils de préfaces comme des manuels de cuisine : il y a toujours un pigeon charitable qui se lève le matin pour se rappeler que vous ne cuisinez pas, donc le recevez mal et décide de vous offrir un guide à thème unique autour d'un plat élémentaire, par exemple : le cake. Ciel ! Un recueil de Cakes ! Ciel ! Un recueil de préfaces ! La préface est un genre ennuyeux. La preuve : aucun théoricien ne s'est jamais battu pour établir une typologie sur un modèle de vérité revancharde. Pourtant l'exercice réussit le pari étonnant d'être à la fois atrocement convenu et atrocement bâtard. La vérité, la voici : le recueil de Préfaces est  à la littérature ce que Les cakes de Sophie sont à l'art culinaire : un art de la farce, la même recette acquise dont on peut changer indéfiniment la garniture.
 
    Dans cette Collection irraisonnée de 45  préfaces à des livres fétiches  on retient surtout  « irraisonnée » et « fétiche. » En réalité, cette collection ressemble à un banquet où les commensaux d'auteurs ont pris un savoureux plaisir à faire tourner les mets et les tables. Bien sûr, les produits sont d'autant plus sublimés que personne n'a respecté la recette.
    C'est donc un banquet d'auteurs jeunes réunis autour de Martin Page et Thomas B. Reverdy. Ils ont déjà eu le bon goût de ne pas jouer les premiers de la classe en apportant leurs beaux classiques. Rien de lourd ni d'indigeste : pas de Madame Bovary en Homard Thermidor, pas de Recherche du temps perdu en pièce montée choux-vanille, ni de Misérables sauce Grand Veneur. Pas de recettes de grand-mère non plus : Yourcenar, tarte Tatin, Colette au citron, Dumas mousse au chocolat... Si les grands auteurs sont abordés, ils le sont dans leurs marges : Wilson tête-de-mou de Marc Twain goûté pour nous par Vanessa Gault, Une histoire birmane de Orwell par Sébastien Ortiz ou encore Peines de coeur d'une chatte anglaise de Balzac par Stéphanie Hochet, c'est du riz au lait cuisiné par Bernard Loiseau. Certes quelques uns sont venus avec leur Madeleine : Paul Fournel avec Zazie dans le Métro, Carole Zalberg avec Frankie Addams. D'autres aiment les alcools : Orlando de Woolf goûté par Cécile Ladjali, c'est une cerise à la liqueur de Cherry ; Dominique Noguez relisant L'Infante de Castille de Montherlant, c'est un vieil Armagnac, Stéphane Huet relisant Pierre Loti : un vin sucré de Samos.   
    Tout cela est souple, léger, libre de tons, de ces palettes où les saveurs et les goûts s'échangent. Certains aimeront les ascétiques : Hamsun ; d'autres préfèreront les boulimiques : Balzac ; les exotiques : Ogawa, Tagore ; les nouvelles cuisines : Stein ; les doux-amer : Mc Cullers ; les sucré-salé : Harper Lee ; les carnivores : Hemingway ; les anthropophages : Artaud ; les régressifs : Woolf, Berthe Bernage ; les pimentés : Bukowski, Pasolini ; les gourmets : Montherland. Plus  alléchantes par la curiosité qu'elles suscitent, certaines oeuvres sont peu connues et donnent d'autant plus envie d'être goûtées : Marie Hélène Lafon sert Histoire de Tönle de Rigoni Stern ; Olivia Elkaïm parle des poèmes de Georg Trakl ; Nicolas Michel fait découvrir Okot p'Bitek ;  Aude Picault, Robert Pirsing.  

    Bref, il y a 45 plats différents à goûter. Tous sont une rencontre inédite d'un écrivain avec un autre. Cet art de la préface anti-mode d'emploi est mieux qu'un recueil de Cakes, non ? On retiendra la liberté des verbes qui s'y expriment et s'y croisent. Les auteurs, les siècles, les genres, les registres circulent, font une valse infiniment vivante et mobile. La lecture est une promenade,  à la manière des marginalia de Montaigne, « à sauts et à gambades », surement à l'image dont la collection a  été conçue et surtout vécue : conviviale, légère et arrosée. Cette ronde de gourmandises idéale a quelque chose de dionysiaque : on ne sait plus parfois distinguer le préfaceur du préfacé. Assurément, cette « collection irraisonnée » ne calera pas le pied de la lampe et prendra moins de place dans la bibliothèque qu'une pile de revues de critiques littéraires...

La Babel des recueil de préfaces.


Collection irraisonnée de préfaces à des livres fétiches, présentée par Martin Page et Thomas B. Reverdy, Editions Intervalles, 2009, 185 pages, 19 €.

©Amélie ROUHER pour Le magazine des Livres le 10/04/2008.
Publié dans le n° 16 Mai 2009.



Par Ameleia - Publié dans : Martin PAGE - Communauté : Top meilleures ventes livres
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires - Recommander
Dimanche 7 juin 2009
     Embaumez-moi de vos vies adorables.



    C'est bien connu, le boomerang est un art que l'on pratique en famille sur le vert gazon des morts. A la différence du joueur de balles, le joueur de boomerang reçoit l'objet qu'il lance. L'amuseur est l'amusé : débarrasse-toi de tes vieux secrets, ils te reviendront d'aussi loin que tu les as rejetés avec le rire de six pieds de tes défunts. Un exemple : Antoine et sa soeur Mélanie se retrouvent sur les lieux de leur enfance, à Noirmoutier pour fêter les quarante ans de Mélanie. Le piteux anniversaire bilan de leur quarantaine et le berceau de mémoire font alors ressurgir un autre anniversaire : celui de leur mère, Clarisse, décédée au même âge. Mais à l'instant fulgurant où Mélanie s'apprête à révéler à son frère ce qui vient de lui revenir en mémoire, c'est l'accident... Voilà posé un cas d'école de boomerang familial.
   
    Fidèle à son talent pour les récits de filiation, Taniana de Rosnay construit une intrigue à tiroirs : chaque personnage porte en lui le secret nécessaire à la révélation d'un autre secret, lui-même partiellement détenu par un tiers disparu. On a là tous les tintements musicaux du triangle romanesque : le silence autour du drame, son impossible et coupable aveu pourtant nécessaire pour que la vie redevienne supportable. Aussi Antoine ne peut-il renaître à lui-même et retrouver le bonheur que s'il exhume la vérité sur la mort de sa mère. Chez la romancière, les morts ont des accointances décidément possessives avec la mauvaise conscience des vivants. Déjà Elle s'appelait Sarah était un beau fruit d'effroi sorti de ce terreau de littérature populaire. Le roman tirait sa force de l'entrelacement problématique du coupable silence d'Etat autour de la rafle du Vel'd'hiv, lâchement délégué aux remords de familles ravagées par le secret. Dans Boomerang, le secret s'est entièrement replié sur la sphère intime. La romancière regarde en face les ravages de la morale avec son cortège de scandales étouffés  dont l'amour interdit est toujours le plus bel et tragique otage. 

    Ce qui nous a touchés dans Elle s'appelait Sarah est encore ce qui nous touche dans Boomerang : dès la première ligne, on sait que les personnages exhumés ne reviendront pas. S 'attacher à des morts en recomposant leur passé, ne les rend pas aux vivants, en revanche il permet aux vivants de se rendre à eux-mêmes. C'est peut-être ce que représente l'étonnant personnage d'embaumeuse d'Angèle : nocher pour les morts mais Gradiva pour les vivants. Les personnages de Tatiana de Rosnay ne sont pas des acharnés de l'enquête, des obsessionnels du corps policier. Ils sont installés dans la lenteur du temps, parce que la révélation d'eux-mêmes n'est possible que  par l'exhumation des hontes du passé. D'où cette atmosphère de flânerie triste qui habite le lecteur et substitue au suspens ordinaire une belle attente mélancolique.
   
    Tatiana de Rosnay a le talent d'auréoler chaque signe de mystère, même le plus anodin : le geste simple du bain, un anniversaire triste, même la liste du menu sont suffisants pour faire sentir la pesanteur d'une vie. N'est-ce pas le talent des romanciers populaires de faire du fleuve avec du rien, et d'étirer ce fleuve en flux tendu jusqu'à ce que la lenteur en devienne insoutenable ? C'est une générosité crispée qui retient, condense et retarde pour mieux donner. Sans racolage, l'écriture obéit aux règles d'une oralité réaliste et sobre, d'où l'extrême authenticité de ces voix qui reflètent nos vies, auxquelles il est si simple et si douloureusement doux de s'identifier.

©Amélie Rouher pour Le Magazine des Livres.
Tatiana de Rosnay, Boomerang, Editions Héloïse d'Ormesson, 377 pages.
Par Ameleia - Publié dans : Tatiana DE ROSNAY - Communauté : Top meilleures ventes livres
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mardi 2 juin 2009


Parabole de la barbarie « neutre »



    Eté 1942. L'occupation nazie s'étend sur l'Europe. Sauf paraît-il en Suisse... Et si la folie antisémite avait entamé ce sol, quel visage pourrait bien avoir la barbarie «neutre» ? Les îlots protégés par les guerres ont-ils des  méchants à ce point croque-mitaine pour qu'on s'y intéresse ? Justement,  la haine n'est jamais aussi féconde qu'en milieu tempéré.
    Voici donc la campagne vaudoise «presque surnaturelle qui tranche avec les lâchetés du bourg.» Le bourg c'est Payerne, petit village d'irréductibles artisans bouchers au nez porcin, paisible capitale «confite dans la vanité et le saindoux.» Qu'il est fertile à la haine, ce sol rural saturé d'ennui et de rancoeurs, pétri par des siècles de ruminations accablées. Voyez s'il étouffe sous la chape calviniste et ses promesses d'interdits coupables. Ce sol vaudois est la fleur du Mal, sa semence et son engrais. Voilà comment, plus qu'autre part, un commando d'abrutis pur beurre s'accorde pour assassiner un juif pour l'exemple. Observons comme l'intention est bonne sur l'échelle de la grande Histoire : un juif comme une cerise pour l'anniversaire du Fürer !

    Jacques Chessex fait ressurgir du passé un événement véridique dont il fut le témoin. Le lecteur sera saisi par l'hyperréalisme des scènes et l'obsession maniaque de coller au réel dans une reconstitution quasi légiste des évènements. Les noms, les lieux, les décors : tout veut correspondre, jusqu'au réalisme insoutenable du meurtre d'Arthur Bloch. Pourtant ce très court récit n'a pas la teneur d'un document dont on s'empare à mains nues. Derrière l'apparence d'une narration au rapport, se tient une parabole qui fonctionne comme une geste primordiale. Par-dessus la restitution millimétrée de l'évènement, le narrateur juge et détaille les scènes avec un oeil de Sirius. Observateur fictif, il regarde d'en haut les corps se projeter sous lui. Le travail épuré de l'écriture s'attelle au saisissement essentiel du réel. Ainsi, la narration travaille du geste vers son essence, élargit l'anecdote à l'Histoire enfin, élève l'Histoire au rang suprême de la Fable. Derrière le nom de la rue, la couleur de l'habit, le lecteur contemporain sait que l'acte isolé est exponentiel, sa barbarie universelle.

    Jaques Chessex propose ici une autre manière d'écrire la guerre et de dénoncer ce qu'il appelle, en écho à Jankélévitch, « l'imprescriptible ». Il n'y a pas de pardon possible pour le Mal nazi. Comme dans Le Vampire de Ropraz, son précédent roman, on retrouve cet examen du corps profané sous la jouissance du Mal. Que l'on observe la barbarie sexuelle ou la barbarie génocidaire, le Mal naît de l'indigence sociale et y épanouit ses plus fidèles exécutants. Pour Jacques Chessex, la profanation, le meurtre, la torture ou le viol ne permettent pas d'établir un nouvel ordre sacré. Les idiots de Faulkner sont bien morts. Ces fieffés maudits ne font plus l'ange sous la plume. Après Auchwitz, aucun fou ne peut plus être sauvé par la littérature. Comme des vampires transmissibles, ils ont laissé la place à des brutes compactes, chroniquables, tragiquement itératives et universelles.  Un roman saisissant et mémorable.

©Amélie Rouher
Jacques Chessex, Un juif pour l'exemple, Grasset, 2009, 102 pages.
Article paru dans Le Magazine des livres n°16. Mai 2009.
Par Ameleia - Publié dans : Jacques CHESSEX - Communauté : Top meilleures ventes livres
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Recherche

Recommander

J'écoute

 









Cinéma.





A VOIR ABSOLUMENT !



Au théâtre j'ai vu...

La douleur de Marguerite DURAS
Mise en Scène Patrice Chéreau
avec Dominique Blanc.





Ballet Butô
Kinkan Shonen par la Compagnie Sankai Juku.



Sensuel, immatériel, métaphysique ce ballet de douleur et d'extase est un sommet de perfection technique et esthétique.  Un ravissement d'effroi et de stupeur indescriptible. 


Images Aléatoires

  • 41Y08XNUEXL._SS500_.jpg
  • 51AYN67ZD5L._SS500_.jpg
  • T-de-rosnay--sarah_SS500_-copie-1.jpg
  • l-art-de-la-joie.jpeg
  • crime-et-chatiments_.jpg
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus