Vendredi 20 novembre 2009
Comédie féérique d'un songe New-Yorkais
Résumer les petites fées de New York est un casse tête aussi abracadabrant qu'entreprendre le résumé d'une
comédie de Shakespeare. Prenons un bon « résumeur » de comédie élisabéthaine : il ressemble exactement à ces obsédés du Rubik's Cube qui se tordent les doigts sur des carrés en
plastique pour retrouver l'unité parfaite de forme et de couleur. Mais une fois la combinaison trouvée, la satisfaction est déjà une frustration et le joueur redéfait tout. Il en va de même pour
les comédies shakespeariennes et de fait pour les Petites fées de New York : on en sort avec la jubilation gamine d'avoir ri, suivi, tressailli d'une surprise à chaque
tournant de scène, bondi au 46ème coup de théâtre comme au premier suivant cinq intrigues follement entremêlées. Mais dès qu'on vous demande de résumer l'ensemble, c'est le vide ! Rien. Des fées
virevoltantes vous prennent à la gorge, vous criez au génie et c'est l'amnésie totale ! Bien sûr c'est une oeillade baroque qui consiste à vous perdre pour que vous vous retrouviez. Vous
voilà perdu. A moins d'appeler au secours un(e) obsessionnel(le) du Rubik's Cube, que voici :
Kerry est une belle humaine New Yorkaise, qui a de long cheveux bleus et collectionne les fleurs rares pour gagner
le Prix de l'Association Artistique du Quartier de la 4ème rue Est. Elle est concurrencée par cet imbécile de Cal, crooneur de théâtre qui risque bien de gagner le concours avec sa mise en scène
du Songe d'une nuit d'été et qui l'a quittée parce qu'elle est atteinte de la terrible maladie de Crohn. (Le plus doux des êtres a ses excréments qui tiennent dans un sac contre son
ventre.) Mais voilà qu'elle vient de se faire voler l'une de ses plus belles fleurs de sa collection : un pavot gallois. Pour le retrouver, elle est aidée par Monrag MacPherson, une fée pur Malt
en kilt vert qui, en créant le mouvement Garage Punk Celtique, a été bannie pour « entreprise de perversion de la jeunesse au royaume des fées.» Elle aime Heather, de
l'éternel clan rival des MacKintosh, elle aussi bannie parce qu'elles ont ensemble déchiré la célèbre bannière MacLeod en s'y cachant pour faire l'amour ou pour se moucher. Pour cette race de
fées musiciennes, le seul moyen de reconquérir l'estime du royaume des fées est de ramener le violon MacPherson. Mais voilà que ce violon sacré est justement possédé par le plus lamentable des
humains, Dinnie, grosse masse flasque libidineuse et méchante qui se gave de Corned Beef en regardant des pubs pour C.L.I.T ou S.U.C.E, la « hotline la plus sexe de New York ».
Or, l'horrible Dinnie ne cèdera rien tant qu'Heather n'aura pas réussi à rendre la belle Kerry amoureuse de lui. Et Kerry ne pourra pas guérir de la terrible maladie de Crohn ni tomber
amoureuse du flasque Dinnie tant qu'elle n'aura pas retrouvé le pavot gallois et gagné le prix de la 4ème rue Est etc...
Le trait commun de ce petit monde fantasque est que tout le monde est en quête d'un objet perdu. Ainsi
le pavot circule entre des mains innombrables qui elles-mêmes à la recherche de leur propre symbole : entre celles de Cal qui recherche désespérément son actrice pour le rôle de Titania, puis
entre celles d'un gang de fées chinoises à la recherche du miroir dérobé Bhat Gwa, puis entre les mains de la clocharde Magenta qui n'a rien perdu parce qu'elle n'a rien et enfin entre les
mains du fantôme du chanteur de Rock Johnny Thunders qui se fait engueuler par les écureuils de Central Park parce que lui aussi a perdu sa guitare. Vous saurez enfin comment éclate une guerre
internationale entre le roi Tala de Cornouaille, qui comme tous les rois impérialistes n'aura rien tant qu'il n'en aura pas plus, et les gangs des fées New Yorkaises qui ont perdu la tête. Et
malgré cela, vous saurez comment tout est bien qui finit bien mais pas grâce à Aelric, le résistant syndicaliste qui lui, a perdu sa cause parce qu'il est tombé amoureux de la belle fille du roi
Tala. Bref, en Cornouaille, tout le monde cherche son Graal, comme à New York tout le monde cherche son chat. De l'héroïsme épique à la fantaisie urbaine, de la bannière nationale à la guitare de
rock, il faut perdre son gri-gri perso, son totem rien qu'à soi pour commencer à s'intéresser à l'autre.
Les petites fées de New York construit deux univers en miroir où les valeurs de la magie sont aussi
amorales, légères et violentes que le sont celles des humains. Les fées sont voleuses menteuses belliqueuses ; les humains, égoïstes, manipulateurs, feignants. Dans ce jeu de l'illusion et du
hasard, on déclenche des guerres pour de mauvaises raisons et on les gagne par accident. Il en va de même pour l'amour. Les fées révèlent et aident des humains empotés. Les humains apportent mais
sans trop le vouloir, la paix au royaume des fées.
Voilà ce monde fourmillant et drôle où chacun court et se déchire pour un symbole dont lui seul sait identifier les
codes. Mais on sait que l'objet de quête qui fait l'objet des guerres n'a de sens que pour le fou qui la poursuit. Ce méli-mélo urbain décrit la réalité d'un monde régi par le hasard et
l'accident. Là s'arrête la métaphore du Rubik's Cube. Surtout, il révèle un monde gangréné de solitude et d'individualisme. Derrière l'illusion comique, Millar construit un vrai roman social : la
maladie de Kerry est trop grave pour qu'elle soit couverte par une mutuelle, ce qui oblige les fées à braquer des banques ou encore à croquer dans les petits pains des Shops pour que les vendeurs
les donnent aux clochards. Que dire encore de ces SDF qui tombent toujours mort dans la 4ème rue ? Comme chez Shakespeare, les fées et sorcières sont convoquées pour révéler un monde sans
dessus dessous. Elles dressent magnifiquement un miroir devant une société américaine dominée par le chaos, le hasard et l'exclusion où parfois pointent quelques îlots de volonté et de
tolérance.
Que l'on soit dans les rebondissements magiciens et les miroitements baroques d'une comédie shakespearienne ou dans
la pure référence cinématographique (films noirs avec courses poursuites en voiture, braquage de banque, guérillas urbaines etc..) ce roman parodique et fantasque tient sa ligne parfaite entre
Peter Pan, Le songe d'une nuit d'été et Taxi Driver.
Entre comédie baroque et héroïc-fantaisy, Martin Millar nous livre un petit chef d'oeuvre de l'exclusion et des apparences où le
lecteur est l'animal riant le plus intelligent sur la terre.
Martin Millar, Les petites fées de New York, Editions Intervalles, 301 pages, 19€
©Amélie Rouher pour le Magazine des Livres
Publié dans le numéro 18. Juillet.Août 2009.
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